« Clémence n’est pas une héroïne de roman » : Michèle Audin (Oublier Clémence)

Écrire depuis l’énigme Clémence, une vie brève (1879-1901), minuscule et muette, celle d’une ouvrière, cantonnée aux marges de la grande histoire : tel est le creuset du récit de Michèle Audin, Oublier Clémence, déployant une archive, la seule trace d’une vie, cinq lignes factuelles d’un registre d’état civil.

Ce court paragraphe est ce qui demeure d’une femme, lignes têtues qui concentrent et paradoxalement effacent, dans lesquelles Michèle Audin cherche, proprement mot à mot, l’épaisseur romanesque d’une existence. Oublier Clémence, titre antiphrastique (il s’agit, justement, de ne pas l’oublier), noircit un à un les termes du registre, comble vides et blancs en une entreprise poétique et politique qui peut être lue comme le pendant scriptural inversé de la graphie picturale d’un Opalka : le pinceau du peintre suivait l’effacement progressif des chiffres, la peinture s’effaçant pour mimer le temps qui passe, le geste de l’écrivain noircit des mots, redonne vie et ampleur, refuse l’effacement obstiné du temps face à des vies supposées mineures, auxquelles chroniques et récits de vie sont a priori refusés.

Marge d’une existence d’ouvrière et existence si vite fauchée : deux modes d’effacement qu’Oublier Clémence conteste. Chaque mot commenté, en noir, tranche sur le texte grisé, offre à la jeune femme une encre retrouvée, pour mieux retisser et recomposer cette Vie brève, titre déjà du livre que Michèle Audin avait consacré à son père, Maurice Audin, et s’ouvrait sur les mots de Camus, « le rôle de l’écrivain (…) ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent ». Redonner voix et corps aux oubliés, donc, à ceux que l’Histoire marginalise et le lien entre Une vie brève et Oublier Clémence est fait, page 61, mais laissons les lecteurs le découvrir puisque là, tout particulièrement, la vie anonymée retrouve sa place dans l’histoire intime et collective.

« Pourquoi Clémence ? » demande Michèle Audin dès la première page du livre. Pourquoi ce prénom rare, si peu usité à l’époque, pourquoi cette rime contre laquelle il faut lutter, « Clémence, absence », pourquoi le rien obstiné d’une vie qu’il faut chercher dans un contexte, un récit collectif qui ne la retrouve que par comparaisons et croisements, hypothèses et extrapolations ?

Il faut chercher, extrapoler, comparer le peu offert par le registre officiel au « tissu social », en mathématicienne qu’est Michèle Audin additionner et soustraire, pour composer le puzzle de la photographie de couverture, portrait éclaté, diffracté comme celui que tisse le récit, de fragment en fragment. Et l’ouvrière apparaît au lecteur, dans un texte singulier, entre archive reconstituée, tombeau et (auto)biographie, plongeant ses « racines dans l’histoire de France (…) Et pourtant, il y a si peu de Clémence dans les livres d’histoire ».

Michèle Audin, Oublier Clémence, L’Arbalète, octobre 2018, 72 p., 10 € ­—­ Lire un extrait