Nage libre : Chantal Thomas (Souvenirs de la marée basse)

Chantal Thomas © Seuil

«Nage libre » : l’expression est utilisée pour désigner les épreuves de natation dans lesquelles, autorisés à pratiquer la nage de leur choix, les compétiteurs optent unanimement pour le crawl en raison de sa vitesse de propulsion. Un crawl encore largement nouveau à l’époque où commence à le pratiquer, dans Souvenirs de la marée basse, la mère de la narratrice – au contraire de sa fille qui, pour sa part, préfère la brasse, la brasse coulée ou l’indienne.

Un crawl dont le nom « sensuel » et « anglais » est aussi, à l’oreille de cette dernière, comme la trace et l’écho sonore d’une scène inaugurale et depuis longtemps évanouie où sa mère, adolescente, nage dans le Grand Canal du Château de Versailles. Scène de transgression des interdits, scène de suprême liberté par laquelle s’ouvre ce qui sera le récit des souvenirs d’enfance de la narratrice. Moment d’avant sa naissance donc, où se condense superbement le tout de la figure maternelle dans ce qu’elle a de plus libre et de plus vivant.

Être au monde 

Si la nage est liberté, c’est qu’elle est aussi et d’abord sensualité. Une sensualité qui se diffuse dans tout le texte et dont la mère et la fille partagent l’expérience. Une sensualité qui est celle du corps en mouvement au sein de l’élément liquide dans lequel il se meut et se fond à la fois. Dans lequel se condense aussi le pur bonheur d’être au monde, un bonheur qui tient en particulier à la manière dont la nage se donne comme « l’énergie d’un sillage qui s’inscrit dans l’instant ».

Le plaisir de la nage en tant qu’expérience du sensible, c’est, par exemple, une « mer enveloppante, dont la tiédeur douce donn[e] la sensation de nager en rêve ». C’est « éprouver une caresse qui s’insinue partout en vous, une douceur qui vous enrobe les reins avec la même attention qu’elle vous lisse les cuisses et joue avec vos lèvres ». « La pleine euphorie de nager » est telle que le bain se rapproche autant qu’il est possible d’une forme de « parfait bonheur » lié à la sensation d’« abandon, de déprise » qui s’attache à la nage mais aussi à l’immersion de la nageuse dans la « pure couleur » qui l’environne : « Et c’est avec dans les yeux la vision persistante de cette fête du bleu » qu’elle commence à nager. D’où aussi cette formule, deux fois répétée, que la narratrice trouve pour synthétiser son expérience : « Jubilation en mode nageur ».

Mais c’est également que la nage tout comme la mer est gaieté, une mer qui « danse dans le mouvement des vagues », qui « se relance à leur agitation continuelle ». La nage éloigne d’une expérience purement passive du sensible qui pourrait être mortifère. Elle la situe résolument du côté du vivant et d’un appétit de vivre qui s’exprime à maintes reprises dans le texte et d’abord à travers le rapport que ce dernier pose avec le Présent. Inscrite dans l’instant, on l’a dit, la nage a la « beauté d’un chemin d’oubli » qui s’assume comme tel. Elle participe d’un rapport au Temps fortement et clairement affirmé par la narratrice vers la fin de son récit : « [C]ertes je crois au Temps, et même il me passionne, mais il ne me touche, ainsi que son principal acolyte le Passé, que s’il m’offre une possibilité plus vaste, plus profonde, émouvante et vibrante, de vivre le Présent, s’ils font mieux scintiller la richesse du “tout de suite”, la seule. » D’où aussi, l’affirmation puissante d’un vouloir vivre peu enclin, chez la mère comme chez la fille, aux demi-mesures et aux compromis passés avec les conventions ou les convenances sociales. D’où encore sa manière de fustiger au passage ceux qui entourent l’enfant qu’elle fut et qui « veulent la plage sans le sable, la mer sans le sel, l’Océan sans les vagues » « [a]lors qu’on ne peut », dit elle, « que vouloir tout. »

Capture d’écran Seuil

Un dialogue avec Colette

On ne s’étonnera pas dès lors que Chantal Thomas ait placé d’emblée son texte sous le sceau d’une référence à Colette, avec une épigraphe qui suggère justement que l’enfant veut le sable avec la plage et le sel avec la mer. Une Colette assidûment fréquentée (la narratrice évoque par exemple sa lecture adolescente de Claudine s’en va), avec laquelle elle dialogue au plus intime de son propre texte à travers de multiples échos de La Naissance du jour, de La Maison de Claudine ou de Sido.

 D’abord, parce que le texte qui sert d’« ouverture » installe tout à la fois un lieu et un moment – le Sud de la France, l’été ou, plutôt, la fin de l’été, la mer, la chaleur – qui font irrésistiblement penser à ceux qui président à l’écriture de La Naissance du jour. Une superposition de lieux et de moments qui ne serait qu’anecdotique si ces derniers n’étaient dans les deux cas intimement liés au mouvement même de l’écriture, à sa dynamique, les deux livres procédant tout entiers de ce lieu et de ce moment et infusant l’un et l’autre dans « ce bleu originel » dont parle Colette dans Sido et qui, ici, est tout à la fois celui du ciel et de la mer.

Importent tout autant sinon plus – et même si de manière moins immédiatement visible sans doute – les échos de La Maison de Claudine : lorsque Chantal Thomas évoque sa mère comme une ombre évanouie seulement visible « au regard de [s]a mémoire » et que l’écriture seule a une chance de donner à voir, on ne peut que songer au texte inaugural de La Maison de Claudine, « Où sont les enfants ? », où la figure maternelle est présente telle une ombre ou une fantôme dont, seules, la mémoire et l’écriture peuvent restituer la présence vive.

Car c’est bien aussi à la figure de Sido et aux rapports de Colette et de sa mère que fait référence, explicitement cette fois (et à deux reprises, vers le début puis vers la fin du livre), le texte de Chantal Thomas. À partir de l’opposition que construit Colette entre « les deux visages » de Sido, et qu’elle rappelle en en reformulant partiellement les termes (« son visage de maison, triste, et son visage de jardin, radieux »), la narratrice dessine à son tour deux visages opposés pour sa propre mère : « son visage de maison, obscur, et son visage de natation, lumineux », la pratique assidue et passionnée de la nage révélant – et ce jusqu’à un âge avancé – la part la plus intensément et irréductiblement vivante de cette dernière.

Mère et fille

À travers le récit des moments de son enfance qu’elle prolonge jusqu’à une époque récente où elle évoque sa mère désormais vieillie, Chantal Thomas s’attache en réalité à rechercher par l’écriture les voies d’une proximité possible avec cette dernière. À partir de ce point de rencontre et de rapprochement qu’est la natation, elle tente de dessiner la figure largement insaisissable de sa mère et à trouver in fine une forme de relation apaisée avec elle.

Lointaine et insaisissable, la mère l’est, en effet, par bien des aspects. En raison d’abord de tout ce qui en elle se refuse plus ou moins inconsciemment à jouer le rôle conventionnel d’épouse et de mère qui est censé être le sien. Dans ce qui apparaît comme un rêve de vacances éternelles qui la pousse à s’installer avec mari et enfant à Arcachon, près de ses propres parents, la narratrice perçoit la persistance d’une part quasi enfantine, faisant aussi de sa mère une figure de femme volontiers « oublieuse » et peu encline à la transmission. Si son visage de maison est « obscur », c’est sans doute qu’il est « triste » comme l’était celui de Sido – notons que Colette, quant à elle, se contente d’écrire « soucieux » – mais aussi qu’il est peu lisible pour la petite fille qui est à ses côtés, d’autant qu’une tendance croissante à la neurasthénie l’assombrit progressivement au fil du temps. Le texte donne d’ailleurs à percevoir tout au long du récit pendant l’enfance, l’adolescence puis la vie adulte de la narratrice, tout ce qui a pu les séparer ou les éloigner l’une de l’autre et la difficulté pour trouver une juste distance et des modalités adéquates où puisse s’exprimer, malgré tout, ce qui les lie. Et cela, jusqu’à ce que la narratrice prenne tardivement conscience de ce que pouvait avoir eu de réducteur sa propre vision et sa propre attente vis à vis de sa mère, « comprenant à quel point la raison n’avait jamais été son ancrage et que moi-même, comme les autres autour d’elle durant tout le temps d’Arcachon, j’avais tenu à la confiner dans un rôle  et l’avait détestée d’y  réussir si mal ». Dès lors, Chantal Thomas peut se rapprocher de la figure de sa mère en acceptant que, tout comme la Sido de Colette, elle soit véritablement elle-même dans le mouvement par lequel elle s’échappe et se fait insaisissable, jamais autant elle même que lorsqu’elle laisse libre cours à sa part de folie, lorsque, déjà âgée, elle subvertit allègrement les règles les mieux établies de la couture ou qu’elle entre de plein droit parmi ceux que la narratrice appelle les virevoltants : « [Q]uelles que soient les atteintes de la vieillesse, elle est du côté de ceux qui ne se déplacent que par sauts et gambades – du coté des virevoltants. »

C’est au point que, dans une des scènes marquantes de la fin du livre (et qui forme comme un pendant à l’épisode inaugural du bain dans le Grand Bassin de Versailles) où la narratrice entre aperçoit sa mère marchant dans la rue sous une pluie diluvienne « livrée à tout vent, le visage ruisselant, foulard et cheveux complètement trempés », la figure maternelle rejoint, une fois encore, celle de la Sido du jardin quand passe dans les yeux de cette dernière « une sorte de frénésie riante, un universel mépris, un dédain dansant » et que s’exprime « un besoin d’échapper à tout et à tous, un bond vers le haut » – Chantal Thomas parle de son côté de « sublime » – « vers une loi écrite pour elle seule. »

L’écriture permet à la fille de rencontrer sa mère au point exact où s’affirme la liberté irréductible de cette dernière. Nager rend libre. Écrire aussi.

Chantal Thomas, Souvenirs de la marée basse, Le Seuil, « Points », 2018, 216 p., 6 € 90