Marcel Moreau : « l’ordure lyrique » d’un texte vibratoire (A dos de Dieu)

A dos de Dieu, de Marcel Moreau, fait partie de ces livres plus que radioactifs. Il est un de ces livres terriblement radieux et sombres, brûlant toujours, et dont aucune « demi-vie » des atomes ne pourrait rendre compte – parce qu’un tel livre en appelle à la vie infernalement pleine, entière, énorme et indivisible – vie et mort embrassées.

Ce livre a été édité une première fois en 1980, une lune d’asticots (éditions Luneau Ascot) brillant sur « l’ordure lyrique » de ce texte vibratoire énoncé depuis une langue pleine de vertiges, une langue syncopée, assourdissante, menée tambour battant sur presque cent pages. Voilà que réapparaît ce texte en 2018, presque quarante ans après, dans la nouvelle collection « Les Indociles », chez Quidam éditeur. Il fait peau neuve sur les étals et les rayons des librairies dans un écrin vieux rose au dos clair, une couverture chair pour ce livre chantant une chair non pas lasse (« et j’ai lu tous les livres »), mais une chair exacerbée par tous les livres, mêlant les odeurs les plus fortes, les mots comme les liqueurs les plus blasantes. Cette résurrection athée est des plus réjouissantes, faisant redécouvrir ce styliste incroyable qu’est Marcel Moreau dont on cherchera inévitablement, après la lecture, à redécouvrir les œuvres complètes. De cela, il faut remercier les éditions Quidam.

C’est donc avec A dos de Dieu que commencent les « Indociles », qu’on a envie d’appeler « Les Indos », comme si la collection était d’ores et déjà une référence depuis longtemps installée dans le paysage éditorial, installée dans ce paysage comme un gros dos hérissé de poils noirs dont chaque parution serait attendue avec tout le bruit et la fureur d’un peuple passionné de ce que la littérature porte comme expériences singulières, attentif à cette rébellion de la langue : « parce que la frontière est mince entre poésie et nouvelle, drame et roman, modernes et moins modernes ; parce qu’il y a la nécessité d’un espace de création libre où viendront s’exprimer, comme en un précieux ‘lab-oratoire’, les talents les plus divers ».

Pavé dans la mare poétique, A dos de Dieu est le récit de Beffroi, personnage qu’on n’oserait jamais dire « conceptuel » tant il est l’incarnation même, personnage « surhumain », à coup sûr, à la recherche d’une sorte de mystique de l’ordure, de l’intensité des sensations poussées à leur extrême, et entraînant dans son aventure Laure, femme violée poursuivant sa vengeance le livre durant.

Ce texte semble être fait d’une peau humaine tendue (vieux rose, donc) sur laquelle est frappé un rythme essentiel, ensorcelant, nous conduisant les yeux écarquillés avec Beffroi le long de cette nuit énorme. Je dis « nuit », mais ce n’est pas une nuit, ou alors une nuit sans début ni fin. C’est un texte d’une poésie gigancielle, tournoyante, dans laquelle, une fois qu’on y est emmené, on ne peut plus sortir. Tout s’enchaîne, sans qu’il ne soit plus possible de savoir : livre de la connaissance par le chaos (« chaonaissance », dit Marcel Moreau), conduit par la chair pulsionnelle. On lit le texte comme l’on boit d’un coup, trop vite, et on lit les yeux tout écarquillés, comme Alex DeLarge dans Orange mécanique, incapable de fermer les yeux. De scène en scène on ne sait plus si c’est le jour ou la nuit, ni comment ni pourquoi Beffroi, figure absolue, intensément absolue, se transporte dans telle ou telle scène à la recherche de nouveaux débordements, de corps et de sensations insupportables.

Au commencement était l’ordure

« C’est en effet à la même époque [mai 1968] que vomissant sur une décharge publique je découvris sur le flanc le plus glissant de cette dernière le rire glacé d’un personnage que d’instinct je baptisai Beffroi. » Beffroi est la « Bête de l’Effroi », constamment coulée dans le mouvement de l’écriture, toujours en mouvement, horriblement sans frein, allant par-delà l’épuisement humain, figure véritablement surhumaine dans sa débauche et son intensité de vie – et je ne m’étonnerais pas que la presse de l’époque eût pu qualifier Beffroi d’Antéchrist, extrême revers de l’Incarnation, voué tout entier à la sexualité, à la destruction de la société, à la recherche de la jouissance, aux sensations, guidé en toute chose par la morale du plaisir. Un cousin bâtard de Maldoror et de Moravagine, de Bukowski et de Zarathoustra, a-t-on dû penser, pressé de compresser Beffroi entre des exemples terribles pour mieux lui faire rendre gorge. « Ahon ! » répliquerait-il, car les personnages eux aussi ont le droit de se rebeller.

Beffroi résiste, et ce n’est même pas non plus une simple transposition fantasmatique du parcours biographique et de la philosophie intime de Marcel Moreau, puisque Beffroi rencontrant Moreau lui-même dans le livre, finit par renier, lui aussi, l’auteur qui « n’a qu’à se démerder avec ses fléchissures, ses crépusculites, ses pantelances, ses mortorgies, non mais, regardez-moi ce porc effondré qui aima Bach et la bacchanale, le vin et le divin, femmes et les flammes, le martial et le bestial, en quoi peut-il encore m’intéresser, et Moreau de glisser sur le sol, complètement abruti… ».

Souvenons-nous. « Beffroi, c’est tout autre chose. » Cette phrase placée au début du livre il faut s’en souvenir. « Beffroi, c’est tout autre chose », c’est un mystère que l’on n’épuisera pas, que l’on ne pourra pas prendre dans ses multiples bras de divinité critique et en tâter tous les contours et tous les membres. C’est une figure qui se déplace. Qui veut déplacer. Beffroi se refuse à toute saisie qui l’arrêterait à un portrait : « Ses yeux sont noirs et ils sondent. Ses bras en battoir, son torse de corsaire. Rire qui siffle. Cheveux sales, pensa sa voisine dans le tramway. Il en descend, disparaît. Sa façon de s’enfoncer dans une foule : comme une machette. » L’écriture coupe, saisit le vif, déplace, violente la syntaxe, avance le verbe. Pourtant, il y a bien dans A dos de Dieu un fil narratif, partant de l’enfance solitaire de Beffroi, passant par son émancipation et se prolongeant dans les scènes de ses errances, de sa venue dans la grande ville, avant que s’amorce sa plongée dans les soirées, les prisons, les émeutes, l’ordure et le sexe.

Effusion de rythme

On peut donc parler de « récit poétique » à la façon de Jean-Yves Tadié, en remarquant d’ailleurs que le « torse de corsaire » de Beffroi et le couteau de Laure peuvent croiser le Corsaire Sanglot et la Louise Lame de Desnos de La liberté ou l’amour. Mais ce récit n’a lui rien de surréaliste, même si Beffroi, enfant, a des convulsions « belles comme des fleurs ». A dos de Dieu surprend par son absence de merveilleux, son absence d’intellectualisme (et son corolaire d’angoisse malaisée), il est loin du surréalisme, il est tout entier sa créature, Beffroi dont « ses membres se déplient, fusent dans tous les sens, griffent, étreignent, étranglent à des kilomètres de là. » Et si l’on plonge progressivement vers l’hallucination totale du langage, c’est sans aucun onirisme, mais plutôt par ces visions terribles nées des sens énervés, agacés, poussés à bout. « C’est qu’à la place du cerveau, il possède un cervolcan revolverisé quand cancer vole. »

On suit clairement la mise en place d’un monde vécu, ruminé, remué enfant par la musique, non pas par ce qu’elle enseigne, solfège et beauté harmonieuse, mais par ce qu’elle remue, désordonne par le biais même de ce qui pourtant est l’ordre : le rythme. « Beffroi est fou, mais Beffroi est un rythme, une machine à produire le vertige. » C’est la phase essentielle de la formation sensuelle de Beffroi enfant : « Bientôt la percussion. Beffroi halluciné. Avec ses cheveux qui balaient le banc, sa tête qui plonge ou qui vire, ses lèvres qui saignent, ses yeux qui sont blancs, énormes, ses dents moussues et son cri ahon ahon ahon ! Cri d’abord puis chant, chant rauque qui semble s’élever d’une plaie, d’une tumeur horrible au fond de la gorge. Batterie qui est un fauve, une brute, une canaille sonore. Et les morts qui sont secoués. Et les morts se redressent, miraculés de ‘drums’. Mon ouïe battue par pluie de coups de poing, de coups de gong d’or. Chaque élève gagné par le rythme, par le message violent et obscène d’une batterie nue. Dans les entrailles de chacun un sorcier descend. »

Cette expérience du rythme, de la pulsation, du débordement par le biais même d’un certain ordre, peut se lire en miroir dans l’écriture de Marcel Moreau, dynamitant l’ordre au moyen d’une langue travaillée, brisée, mais essentiellement musicale et, comme elle, essentiellement mouvement, ne pouvant se réduire à la partition, n’existant qu’en acte, en performance.

Ainsi, Beffroi s’initie au « dérèglement de tous les sens » par le tambour effréné du rythme et, rejoignant la ville, il ne pourra être que dépité par tout ce qu’elle fige dans un immense mouvement de pétrification : « On m’avait dit que la ville que la ville était trépidante, dante, qu’elle était pleine de démons marcheurs cheurs, et boxeurs xeurs. On m’avait menti ti. J’ai envie de gifler les monuments, ce gigantesque arrêt de toute vie. »

La soif de vie, de rythme, et de dépassement de Beffroi s’incarne alors dans un grand besoin d’épreuves, de décharges qui trouvent dans le sexe et le meurtre une extase temporaire ne faisant qu’accroître ses besoins, jusqu’à culminer dans une ironique convergence des luttes tentées entre étudiants et éboueurs se terminant en une orgie désastreuse. Dans ce délire terminal se lit aussi un écho du contexte annoncé dès les premières lignes citées plus haut, celui d’un mai 1968 aux lendemains qui vomissent : « La fête n’a pas eu lieu, et on sait mieux aujourd’hui que l’imagination déserte aussi bien ceux qui sont au pouvoir que ceux qui prétendent le renverser. » Pourtant Beffroi termine son histoire avec le meurtre vengeur du Notaire, violeur de Laure, meurtre expiatoire de toute une aspiration à une liberté entravée (Moreau a publié un Discours contre les entraves l’année précédent A dos de Dieu, et l’affaire de Bruay-en-Artois était sûrement encore présente dans les esprits) car le Notaire est plus et moins qu’un personnage ou qu’une fonction, un spectre de la « puissance qui reçoit et rédige les actes liberticides les contrats oppressifs pour leur donner un caractère d’authenticité ».

Mais gardons-nous de voir dans l’attitude de Beffroi une critique politique, le rêve d’une radicalité en même temps qu’une amertume face aux promesses non tenues, à des libérations restées dans les pamphlets et non dans les faits, car Beffroi n’est pas dans le jugement mais tout entier dans son corps et dans les images qui en proviennent :  « je les voyais venir avec leurs mirages politiques et autres, et moi je ne suis qu’une vision, une vision de dégoût, un rythme, un rythme obscène, le rythme même de la vie tout juste avant la mort, c’est ça, c’est bien ça. »

Immondeurydices

Ce livre nous abreuve d’images assénées comme des coups. A boire, à recevoir, à rendre (dont acte). Ces images et cette langue l’emportent sur tout le reste et font d’A dos de Dieu un de ces livres qui sont de véritables expériences, une expérience-limite incarnée par Beffroi dont la violence insensée, exagérée, les scènes d’homicide, de noyade, de supplices, de cruauté, de sexualité, explosent dans cette langue de plus en plus éclatée, prenant parfois les accents poétiques de son ami le poète Jean-Pierre Verheggen, créateur de mots : « il se déglande et foutroui en pollenoir, tout ça surgicle, éklabrousse, ensemençaille jusqu’aux immondeurydices, grosses laitances baroquardes desquelles naissent toutes sortes d’horreurs divines, dont des sortes de nains fanatisés. »

Ces images sont semblables à ces « nains fanatisés » sortis du crâne de Beffroi (« Dans nos cerveaux ribote un peuple de démons », disait cet autre ami de l’ivresse) qui viennent prendre vie pour accabler dans un delirium tremens toute la Ville et ses « Assitadins », hommage aux « Assis » de Rimbaud et à sa quête de déplacement. Et c’est la question qui se pose face à des ambitions si gigantesques d’extase, face à une volonté si surhumaine de plaisir intégral : comment se maintenir sur la corde entre les cimes et l’abîme ?

On pourrait interroger Nietzsche et Bataille, Rimbaud et Artaud pour répondre, pour assimiler cette perspective cruelle sur ce que la modernité a fait aux désirs, aux cœurs et aux corps. Mais je préfère terminer par ce qui, dans ce dédale des grands coups d’éclats, se lit parfois avec d’autres intensités que l’horreur et le tremblement de l’orgasme. Ce qui, dans ce livre, s’inscrit en mineur face à langue débridée, quelque chose qui, de façon brève, avec une mélancolie inespérée, illumine parfois, en un éclair, la vie, comme la lumière intermittente d’une rame de métro passant dans la nuit des souterrains : « Il fait jaune là-dedans. Un million de visages qui s’éteignent en cadence » tandis que « la ville ne cesse de le frapper au ventre, au sexe, parfois dans la nuque avec une violence rare. Il rend coup pour coup. Les foules brusquent sa solitude, l’illuminent. » Alors, on quitte ce livre comme Beffroi quitte à regret ce monde composé par une de ces « structures pluvieuses que l’on appelle HOMMES ».

Marcel Moreau, A dos de Dieu ou l’Ordure lyrique, Quidam éditeur, octobre 2018, 150 p., 16 € — Lire un extrait