Pour un monde lesbien : Sarah Schulman, Après Delores

Sarah Schulman (DR)

Après Delores, de Sarah Schulman, reprend certains codes du roman policier américain : meurtre, enquête, détective narrateur, point de vue unique de celui-ci, dérive urbaine, atmosphère sombre, alcool, etc. Si Sarah Schulman reprend ces codes, c’est surtout pour les déplacer, en faire le moyen de renversements autant que les révélateurs d’une réalité invisible ou invisibilisée.

La narratrice est plaquée par Delores, son amante, pour une autre femme plus riche, plus en  vue, socialement puissante et davantage valorisante. Cette rupture déclenche une dérive autant urbaine qu’émotionnelle, psychique, sentimentale et sociale. Si le livre est traversé par une enquête, une quête ayant un motif et un but, celle-ci est doublée d’une errance, une dérive qui devient son propre but, oublieuse de ses motifs, valant pour elle-même : dériver d’un bar à l’autre, d’une amoureuse à l’autre, d’un quartier à un autre. La ville de New York est le lieu de cette dérive, en particulier certains quartiers pauvres d’East Village, volontiers délabrés, abandonnés par le pouvoir politique, laissés aux populations désargentées, aux junkies, à tout un lumpenprolétariat engendré au cœur des gigantesques centres urbains du XXe siècle.

Dans ce roman, New York n’est pas qu’un décor extérieur : si la ville est un lieu géographique, elle est aussi un espace psychique en même temps qu’un lieu révélateur de relations sociales et économiques, le lieu de rencontres, la topologie d’une errance – géographique et subjective – entre certains points qui acquièrent une valeur propre, propices à l’errance et aux hasards des rencontres : bars, jardins publics, rues, etc. Si les parcours de la narratrice à travers certains quartiers de New York sont autant motivés par l’enquête qu’elle mène – un meurtre a été commis – que par la volonté de se perdre, par l’effort de se laisser aller au hasard des rencontres, ils sont aussi l’occasion de visions d’un monde social délabré, d’un monde économiquement, sanitairement, psychiquement abandonné. Le monde d’Après Delores n’est pas celui des classes bourgeoises et blanches, des quartiers riches de la City, des golden boys : il est celui des classes déclassées, des pauvres et vagabonds, des psychismes au bord de la psychose, d’un underground qui évolue entre misère, drogue, boulots précaires et poursuite, malgré tout, d’un idéal.

Le roman de Sarah Schulman impose sur le monde le point de vue de ce monde déclassé, loin de l’optimisme aveugle et destructeur des yuppies, en étant au contraire l’envers caché : il devient ici ce qui existe, le monde tel qu’il existe, critique du monde fantasmé et assassin des winners. Le roman impose également le point de vue de la narratrice : reprenant un des codes classiques du genre, Sarah Schulman construit le livre autour d’une sorte de monologue intérieur de la narratrice-détective, le livre étant autant et indissociablement l’expression de ce qui arrive extérieurement que des pensées, sentiments, désirs internes du sujet qui monologue. Cependant ici, le sujet est trouble, troublé, ne cessant de se perdre, d’errer, de se heurter à des rencontres, à des énigmes qui le rendent à lui-même énigmatique, difficile à cerner, traversé par des désirs contradictoires, des changements parallèles à des obsessions récurrentes, une perte de soi et des repères habituels de la subjectivité. New York devient à la fois un réel objectif et décrit, la carte d’une intériorité errante, le tissu subjectif d’une conscience zébrée de pulsions, de désirs incompris, d’hallucinations que l’on ne distingue plus de ce qui serait la supposée réalité.

Beaucoup de choses s’écroulent dans ce livre : le monde néolibéral, le sujet stable, la conscience protégée d’un inconscient dangereux. Ces écroulements s’accompagnent de l’émergence de points de vue qui étaient empêchés. Le monde qui apparaît alors est celui vu et pensé par les « marginaux », les déclassés, les laissés-pour-compte, les consciences lézardées, les corps habités de désirs eux-mêmes déclassés, pourtant impérieux. Si destruction et nouveauté vont de pair dans ce livre, le plus évident des renversements mis en œuvre concerne le pouvoir masculin, la destitution du regard masculin sur un monde lui-même intrinsèquement masculin.

Les détectives les plus intéressants des romans policiers sont des anti James Bond : perdus, losers, volontiers alcooliques, en bordure des normes et valeurs de la « masculinité », ils errent dans un monde énigmatique où ils ne se reconnaissent que par fragments, loin de l’efficacité et de la maîtrise de soi du héros de Ian Fleming. James Bond est le sujet techno-libéral contemporain, alors que Philip Marlowe, le détective de Raymond Chandler, en est l’antithèse, davantage du côté des prostituées, des criminels, des personnages perdus qui ne savent pas trouver leur place au soleil dans la société libérale. La narratrice du roman de Sarah Schulman est définitivement plus proche de Marlowe que de Bond, et l’auteur reprend – en partie ironiquement – pour construire son personnage les caractéristiques du détective paumé et désabusé de Chandler : alcool, regard critique sur la société, etc.

Mais le point de vue de Marlowe est encore un point de vue masculin, et c’est à ce point de vue que Sarah Schulman en substitue un autre, non seulement féminin mais lesbien. Les codes établis par Chandler sont déplacés et subvertis pour la création d’un regard lesbien sur le monde, la création d’un monde lesbien – ce qui ne veut pas dire sans hommes ni hétérosexualité mais qui implique que ce qui est pensé, vécu et dit le soit par une subjectivité lesbienne, celle qui n’a d’existence ni chez Chandler, ni dans la littérature, ni dans le social, ni dans les processus de subjectivation communs, ni dans les discours, ni nulle part où existent les places valorisées, légitimes, du discours, de la pensée, de la vie.

Si les lesbiennes occupent une place centrale dans l’imaginaire érotique hétérosexuel, elles ne l’occupent qu’en tant qu’objets muets d’un monde d’hommes hétérosexuels faisant des lesbiennes des marionnettes pour leurs fantasmes masturbatoires, le support d’un sentiment de pouvoir de l’homme hétéro sur la femme, sa sexualité, ses désirs, sa parole, son psychisme. Ce lieu psychique autant que social créé pour les lesbiennes serait d’ailleurs révélateur du fait que l’homosexualité en général est d’abord un fantasme masturbatoire pour l’homme hétérosexuel – l’hétérosexualité serait-elle aujourd’hui autre chose qu’une sexualité masculine, dominatrice, violente et autoérotique ? ; on voit bien à quel point quelqu’un comme Poutine a besoin des gays pour jouir… – nécessaire à la définition de l’hétérosexualité comme norme, à son vécu comme forme de plaisir, à sa pratique comme pouvoir. Cependant, au sein de notre monde envahi par des hétérosexuels dominateurs et violents, la place des lesbiennes est encore parmi les plus subalternes : c’est ce monde qui dans le roman de Sarah Schulman est renversé puisque celle-ci fait exister un monde lesbien, dit, pensé, vécu par une narratrice et des personnages lesbiens.

Suite à l’assassinat d’une de ses amoureuses potentielles, étant entrée par hasard en possession d’un revolver, la narratrice se mue en détective à la recherche de l’assassin, menant une enquête cahotante, hésitante, qui doit autant au hasard qu’à un esprit de déduction embrumé par l’alcool et à des sentiments exacerbés. Cette enquête redouble et, à sa manière, suscite l’errance du personnage, appelant des rencontres, permettant de nouveaux désirs, de nouvelles pertes de soi, mais aussi de nouvelles pistes dans la recherche du meurtrier. La quête et la dérive se mêlent et se relancent l’une l’autre, résonnant avec la quête de Delores, le souvenir obsédant de sa nouvelle vie dans les bras d’une autre, le désir de vengeance, celui d’une reconquête, l’abandon à une forme d’égarement à tous les niveaux.

 

Ce qui fait que la narratrice devient détective, c’est la répétition qu’elle opère des codes du détective des polars de Chandler : on est détective lorsque l’on reproduit les codes qui produisent le détective, comme d’autres codes reproduits pourront nous faire devenir bourgeoise ou dealer. L’invention de Sarah Schulman dans ce roman est que ces codes sont reproduits par une femme, par une lesbienne, ce qui d’une part dénaturalise les codes, et d’autre part, en les déplaçant ainsi, en les répétant dans un contexte qui n’est pas le leur habituellement, crée à partir d’eux d’autres possibilités. La logique de cette répétition serait proche de celle du drag, de la logique des ballrooms new yorkais où chacun devient ce qu’il désire par la répétition à la fois précise et outrancière de tel ou tel code (cf. par exemple le beau film de Jennie Livingston, Paris is burning). Une telle répétition ne laisse pas les codes et leurs effets performatifs intacts : que les codes qui produisent la bourgeoise blanche soient répétés par un homme noir de Harlem ne peut que dénaturaliser ces codes, les faire apparaître pour ce qu’ils sont – des codes historiques et culturels –, mettre en rapport étroit le code et l’identité, donner à ceux et celles qui les répètent le pouvoir de se les approprier, de les impliquer dans des processus de resignification, de se situer à une place que l’on n’a pas d’ordinaire, de produire un discours à la première personne, discours critique par définition.

C’est ce que fait Sarah Schulman dans Après Delores. La narratrice reproduit les codes d’une certaine masculinité véhiculée à travers le roman policier et par là injecte dans le monde qui en découle un point de vue lesbien qui ne mime pas le point de vue masculin mais le subvertit : dépossession de l’homme des codes qui sont supposés accompagner l’archétype d’une certaine virilité, affirmation d’un désir lesbien, d’une subjectivité lesbienne, de corps lesbiens qui n’existent pas en fonction d’un regard masculin mais selon leurs propres désirs, leurs propres pratiques sexuelles, etc. L’ensemble met en évidence une « capacité d’agir » performée par une femme et une lesbienne – y compris lorsqu’elle résout le crime à sa manière… – qui la situe loin de l’objet de fantasme et de pouvoir qui, dans la société hétérocentrée qui est la nôtre, est son identité « naturelle ». L’intérêt du roman de Sarah Schulman est également que ce point de vue lesbien est doublé d’un point de vue déclassé, pauvre, et d’un point de vue éminemment individuel, subjectif, qui élargissent et intensifient la portée critique et subversive du discours.

Cette logique de la répétition des codes et de la performativité – comprise dans un sens que l’on trouve théorisé par Judith Butler – se retrouve dans le roman à travers le thème du théâtre et des identités « jouées ». Si tel personnage est la fiancée d’Elvis Presley, ce n’est pas parce qu’elle l’est effectivement mais parce qu’elle performe à sa manière ce qu’est la fiancée d’Elvis Presley. Tel autre personnage, actrice de théâtre, « incarne » différentes identités par l’effectuation de certains gestes, de certaines mimiques, etc. Tel autre peut-être tour à tour un ado rebelle, l’archétype du dealer, un assassin possible, etc. Dans le roman, les identités sont toujours flottantes, changeantes, ne correspondant jamais à une essence fixe, à un sujet immuable : elles sont produites par des « performances » elles-mêmes variables et jamais achevées. La logique du monde de ce livre est une logique généralisée du drag, à l’intérieur  de laquelle n’existent que des processus ininterrompus d’invention et de production de soi.

Après Delores n’est pas un pastiche. Le roman reprend les codes d’un genre littéraire qui n’est pas classé parmi les genres « nobles » de la littérature, un genre populaire, pour en faire l’instrument d’un discours critique sur le social, les identités, les rapports de pouvoir – de la même façon  que les populations pauvres et marginalisées des ballrooms ont pu s’approprier les normes culturelles de la classe bourgeoise et produire à partir de cette appropriation un discours critique en même temps qu’une situation d’empowerment. Si le livre de Sarah Schulman est empreint d’un certain humour et d’une forme de distanciation, il n’en est pas moins politiquement et esthétiquement conséquent : les pauvres et déclassé.e.s prennent la parole, les formes « pauvres » de la culture sont mises en avant et deviennent les moyens d’une critique politique autant que ceux d’inventions subjectives.

Sarah Schulman, Après Delores, traduit de l’anglais (USA) par Thierry Marignac, éditions Inculte, collection Barnum, 2017, 182 pages, 8 € 90