Ben Harper & Charlie Musselwhite : L’or comme la boue du blues (No Mercy in This Land)

© Chantal BH

Sorti le 30 mars dernier, on ne peut pas dire que l’album du nouveau duo formé par le multi-instrumentiste Ben Harper et l’harmoniciste Charlie Musselwhite – et consacré par tout ce que le Blues compte de figures saintes, soit resté coincé très longtemps dans les limbes d’une réception confinée. Ben Harper et Charlie Musselwhite, respectivement âgés de 49 et 74 ans, semblent changer tout ce qu’ils touchent en or, et ce nouvel album ne fait pas exception à la règle. Après une tournée mondiale à guichets fermés, menée tambour battant sur plus d’une centaine de dates, on a voulu passer le disque-évènement au révélateur de la critique.

C’est qu’il avait bien fallu quinze ans aux deux musiciens pour accoucher de leur premier album « Get Up ! », paru chez Stax Records en 2013. Une collaboration très vite gratifiée du Grammy Award du « Meilleur Album Blues » l’année suivante. Charlie se rappelle de cette période avec déférence, rend hommage à sa manière pour ce que cette rencontre avec Ben a charrié de succès et de moments de création à la lisière du divin. Il profite avec Ben d’une audience soudainement bien plus vaste, garde avec délectation ses récompenses dans un coffre à bonbons de sa demeure californienne : « Le coffre est fermé quand je sors. Et lorsque je suis à la maison, je les mets sur un manteau », sourit-il. Et lorsqu’en 2017, les flammes d’un incendie ont menacé son havre de Sonoma, le Grammy Award est l’une des seules choses dont l’harmoniciste se soit saisi au moment d’être évacué. Ce qui en dit long sur le crédit qu’il apporte à sa collaboration avec Ben Harper : « Disons que ça a confirmé mes soupçons. C’était bien effectivement la cerise sur le gâteau. » Ben sait quant à lui qu’il ne peut enrayer la mécanique. Après le succès de « Get Up ! », il savait qu’il ne pourrait pas en rester là. Jouer avec Charlie, cela lui avait permis d’obtenir « le vote des pairs, donc autant dire le dernier tampon sur le passeport de l’approbation ». En obtenant la confiance du natif de Memphis, il se savait dans l’obligation de continuer d’écrire pour le duo. Aujourd’hui il en rigole : « Franchement, si l’on s’était arrêté au premier disque sans en faire une suite, ç’aurait été un crime contre le Blues. » Ben Harper confesse : « Charlie a pris mon Blues et l’a rendu indélébile. Charlie est un bleu indélébile. Moi, je suis plutôt un bleu ciel. Mais lui, c’est un vrai bleu foncé, jusqu’en-dedans. Un bleu permanent. Alors c’est une chance pour moi de l’accompagner. »

Crédit photo : Chantal BH

Aux Origines du duo

Les deux hommes se sont rencontrés pour la première fois en 1993, par l’intermédiaire de John Lee Hooker, le roi du Blues estampillé « foot stomping », célèbre pour son jeu qui marquait la mesure en battant du talon de ses souliers vernis, tandis qu’Hooker s’était rendu fameux par sa scansion murmurée, chantant le Blues et ses figures vaudous d’une voix de Stentor ironiquement nonchalante. Ben Harper raconte : « Mis à part une vie entière d’admiration, travailler avec Charlie est une idée qui est arrivée au moment où je l’ai rencontré par l’intermédiaire de John Lee Hooker. John aidait un petit club à payer les factures, il faisait quelques concerts gratuits pour les aider. Et Charlie et moi, on était assis avec lui. John Lee avait écoutait ma musique, et m’avait invité à faire la première partie. J’ai donc rencontré Charlie en 1993, et on a gardé le contact après ces quelques représentations qu’on avait donné. On a continué à prendre des nouvelles et à discuter durant des années. Jusqu’à ce jour de 1997, où John Lee nous a conviés en studio, Charlie et moi, pour l’accompagner sur ce qui allait devenir son dernier album studio. Et John Lee a notamment mentionné durant ces sessions que nos sons respectifs – la façon dont notre musique sonnait – donnait l’impression de s’adosser l’une à l’autre. Il a dit alors qu’on devrait probablement faire plus de choses en tant que duo, alors quinze ans après, on est allé les faire en studio. Ça faisait trop longtemps qu’on en parlait. » La question pourrait être légitimement posée : pourquoi a-t-il fallu autant de temps pour réunir les deux musiciens ? Bien sûr, il y a l’incompatibilité des agendas de chacun. Mais Ben Harper y voit davantage qu’une simple question de timing : « Il m’a fallu vivre de mon côté, faire mon propre chemin pour mériter d’être assis à table avec Charlie. Ça m’a pris quinze ans de jachère pour que le Blues soit enfin prêt. » Des sessions de « Burnin’ Hell » enregistrées ensemble aux côtés de Hooker, Charlie se rappelle du retour aux sources primitives d’un Blues du Delta voulu par Hooker. Un son qui trouve ses racines dans le danger et la luxure. Charlie était proche de lui. Il en fit son témoin de mariage, et un camarade de boisson, jusqu’à ce qu’il ne décide de mettre un terme à son alcoolisme il y a trois décennies de cela. Hooker dira de ces enregistrements aux côtés de Ben Harper et Charlie Musselwhite que le son qui s’en échappait donnait le sentiment d’entendre un train de marchandise lancé à grande vitesse. Adoubés par le maître, Charlie et Ben avaient donc la voie libre.

Crédits : Anti-Records

Genèse de l’album

Les chansons qui figurent sur No Mercy in This Land furent enregistrées durant l’été 2017 au Village Studio de Santa Monica, en seulement sept jours, avec Jazon Mozersky à la guitare et Jesse Ingalls à la basse – tous deux issus d’un de ses autres groupes, les Relentless 7, dont ils apportent la caution rock. Il y a aussi Jimmy Paxson à la batterie, la véritable révélation de l’album, à qui l’on doit le riff de percussion fondateur du formidable « Found the One », dont Ben confie qu’il est né durant les sessions d’enregistrements, sous l’impulsion collective des musiciens présents. Ben ajoute : « Ma guitare et ma voix sont un accompagnement pour Charlie et son harmonica. Non pas l’inverse. C’est dans ce sens que ça doit marcher. » Le musicien de Claremont, auteur du tube « Diamonds on The Inside », parle de la tension extrême et de la motivation de ses troupes durant ces sessions du Village Studio. Habituellement, Ben arrive en studio avec une vingtaine de chansons. Mais cette fois-ci, il se sait condamner au tube. Il dit avoir eu la pression d’arriver directement avec dix hits. Parce que c’est Charlie en face, rigole-t-il.

À ses côtés, tous s’impliquent totalement. La seule explication qui vaille, pour Ben Harper, tient en cela que « Charlie est le centre du cercle ». Et que travailler avec lui, « c’est comme avoir le super pouvoir du Blues ». Ben est euphorisé par les heures de répétitions aux côtés de la légende. Pour être là, il lui a fallu apprendre à faillir à ses vieilles habitudes de courir quatre projets à la fois. C’est que Ben a l’habitude de travailler sur plusieurs albums en même temps. Mais pas cette fois. Il s’organise différemment, n’hésite pas à ajourner les autres projets en cours. Lui confesse qu’écrire un album comme No Mercy in This Land est un projet qui réclame toute son attention. Il n’y a, selon lui, pas d’espace psychique pour autre chose. L’urgence de l’écriture, probablement aussi l’angoisse d’être à la hauteur de celui qui a accompagné dans les années 60 des artistes comme Muddy Waters ou Sonny Boy Williamson – tout semble concourir à ce que Ben Harper fasse le deuil des autres albums sur lesquels il travaille. S’il connaît sa manie de composer plusieurs disques à la fois, il reconnaît qu’il en a été tout autrement avec Charlie : « C’est la toute première fois que ça n’est pas le cas. La première en 24 ans. J’ai tout mis dans ce disque. Je n’ai que ça offrir. » Il insiste : « La moindre part de mon intuition d’écriture, la plus infinie trace du cheminement qui mène à la création – tout a été mis dans cet objet. La question de savoir s’il fallait couper ou ajouter, celle de trouver le bon tuning… Il y avait tant de choses à résoudre que ça m’a poussé à ne vouloir entendre parler d’aucune autre chanson. » Ben Harper aime la métaphore de la chair maigre. Ce disque en serait un pur produit : « J’y ai été impitoyable avec moi-même. Non que j’ai jamais vraiment eu la politique du cliché facile et du tout-jetable, mais là j’ai taillé dans le gras, pour ce disque. Ce à un point que ne pourriez imaginer ! » À l’époque de « Get Up ! » Ben avait ainsi gardé certaines chansons prévues pour ses albums solos afin de les intégrer à l’album avec Charlie. Ce fut le cas de l’électrique « I’m In, I’m out and I’m Gone ». Sur cet opus, le choix s’est fait plus simplement : « Vous savez, après tellement d’années passées à écrire des chansons, vous savez où elles doivent échouer au moment-même où elles prennent vie. Comme vous savez si elles se complètent entre elles, au moment de la création. Il s’était passé déjà 5 ans ou presque depuis notre dernier enregistrement. Les chansons apparaissaient, et j’ai juste dit : ‘oui’ ! J’ai juste prêté l’oreille pour bien les entendre. Juste eu à marquer ‘’Charlie’’ comme estampille sur chacune d’elles. Et c’était fait. Le meilleur dans tout ça, c’est que l’on ne l’a pas planifié », assure Ben Harper. Le résultat ?

Crédit photo : Chantal BH

Les rares blues du pays du fer rouge

C’est ainsi qu’on pourrait résumer les dix titres que contient No Mercy in This Land. Dix variations qui explorent tour à tour la note bleue sous son versant épique (When I Go), le Blues électrique dans le plus pur esprit de la Cité des Vents (The Bottle Wins Again ou Bad Habits), la tradition issue des eaux tourbeuses du Delta du Mississipi (Trust you to Dig My Grave) ou encore un rhythm ’n’ blues épuré qui laisse affleurer la présence tutélaire de Ray Charles (When Love is not Enough et Nothing at All). Et puis il y a la chanson qui donne son titre à l’album, titre emblématique de la dimension tragique de l’album. Si Ben Harper a bien souvent chanté des sujets graves dans des chansons comme « Gather Round the Stone », « Like a King » ou « Call it What It Is », il semble qu’il n’ait jamais assumé la dimension tragique de son œuvre à ce degré d’intensité atteint sur No Mercy in This Land. Sur le titre éponyme, qui fut l’un des premiers réalisés en vue du futur album, le compositeur s’empare du cas de la mère de Charlie Musselwhite, assassinée à 93 ans, en 2005, devant la boutique d’un prêteur sur gage. Ben sait qu’il s’agit d’un sujet délicat, et hésite avant de montrer les paroles qu’il a écrites à Charlie. Mais il finit par s’exécuter et fait lire à Charlie ce poème du deuil qu’il dédie à sa mère. Ben Harper livre une chanson aride, parabole sur la question du pardon et l’impossible consolation d’un orphelin. Plus qu’une chanson sur un assassinat, « No Mercy in This Land » est un poème sur le court-circuit ontologique qui en résulte. Charlie se rappelle qu’il était déjà sobre, à l’époque où il avait appris la nouvelle. Mais qu’il aurait tout donné pour un verre. Il s’est pourtant contenté du vide pour affronter la situation. « N’y a-t-il pas de pitié dans ce pays ? », s’interroge donc Ben Harper. Charlie remercie son complice d’avoir forgé un Blues salvateur à partir du drame d’une vie. « C’est une guérison », avoue-t-il, « un moyen de faire briller à nouveau le soleil sur ce qui en a été privé. » Le riff de guitare y est sombre, mélancolique, comme pour mieux dire la chirurgie des affects. Il y a quelque chose d’expressionniste dans ce titre, qui parle d’une crise spirituelle, et donne à voir un paysage intérieur en guerre avec l’extérieur. Le panorama d’un monde scindé entre les vertueux et les misérables, où la douleur est partout palpable. Ben Harper chante un monde où l’on ne rêve plus. Un monde où le sens s’efface au bord du précipice. Une terre vaine où il ne reste qu’une vague idée de Dieu et une rivière sèche, des fantassins en pleine guerre et le « rouge du puits des langues mordues ». Les images utilisées par Ben Harper sont sublimes, montrant la maturité du poète qui explore ici un niveau d’écriture probablement jamais encore atteint auparavant. La chanson puise le tissu de son linceul d’une impasse qui est aussi un temps suspendu. Le dernier couplet voit Charlie chanter d’une voix rauque la disparition de son père et la mort de sa mère. Le paysage harperien est aride, sombre comme le cœur obscur des inconsolés. On sort de l’écoute de « No Mercy in This Land » comme si Ben Harper avait tenté, dans les pas de Faulkner, de « mesurer l’épaisseur de l’ombre ». Tout son génie tient en ceci qu’il y tient le registre de dieux appelés à manquer, esquissant le cadastre sensible de ce qui disparaît dans le brasier du temps qui manque.

Crédits : La Blogothèque

L’autre fort de l’album se retrouve probablement dans le titre « The Bottle wins Again », chanson sur les affres héréditaires de l’alcoolisme, qui n’est pas sans rappeler le son sauvage d’un Howlin’ Wolf des grandes heures. Ce titre du duo Harper/Musselwhite introduit avec lui un phénomène nouveau, car la boisson est plus généralement abordée comme une figure imposée connotée positivement, dans le Blues. Votre femme y finit bien souvent par partir, mais la bouteille, elle, est votre fidèle compagne. Une « maîtresse brune », comme le disait Barbey D’Aurevilly. Ben se rappelle l’avoir écrite suite à une prise de conscience. Le passé d’alcoolique de Charlie l’avait aussi renforcé dans ses choix : « Quand tu es sur la route, tu ne fais pas que des choses bien. Moi, j’étais un buveur socialement acceptable. Mais il était temps de tourner la page. Je n’ai pas bu un seul verre cette année. Les gens me disent : ‘tu ne prends pas un verre ? C’est ton anniversaire !’ Mais l’anniversaire, c’est le pire jour pour reprendre. J’ai écrit la chanson pour affronter le problème en face. On était en studio, les choses se passaient bien. Cette chanson sortait du lot. Tout le monde était heureux, et on se félicitait. Jusqu’à ce que la femme de Charlie me dise : ‘Quelle chanson ! Elle a dû être écrite par un alcoolique.’ Et à ce moment-là, tu restes nécessairement silencieux. » Il dit de cette chanson qu’elle est un « manifeste ». Un titre qui dit la nécessité du changement, le devoir de se réinventer. Lui avoue avoir arrêté de boire en pensant à ses cinq enfants. Parce qu’il se rappelle avoir trop souvent bu un verre à leur côté, et que cette idée lui déplaisait. Fort de sa nouvelle sobriété, phénomène assez rare chez les bluesmen pour être soulignée, Ben Harper revoit les paroles du vintage « Trust You to Dig My Grave ». Face aux problèmes amoureux, et plus spécifiquement à cette fille en qui il fait « confiance pour creuser sa tombe », Ben change « tu peux noyer ton chagrin dans l’alcool » par son contraire. Voilà enfin un Blues du Delta conscient, sinon abstinent ? Disons plutôt que chez Ben Harper la chandelle brûle assez pour ne pas s’exposer davantage. Les arrangements de la chanson y sont travaillés sur une guitare 12 cordes, que renforcent les improvisations de Charlie Musselwhite à l’harmonica. Sur « Love and Trust », écrite à l’origine pour la chanteuse Mavis Staples, Ben Harper revient à ses premiers amour en jouant d’une guitare Monteleone au son caractéristique de son jeu assis, proche des Weissenborn qui ont fait son succès. Il y écrit : « les choses les plus simples sont simplement les plus dures à faire ». Des mots qui résonnent comme un art poétique, en écho à un son qui se veut de plus en plus épuré. Mais aussi comme une réponse au message adressé par Hooker une vingtaine d’années plus tôt. La légende avait en effet recommandé au jeune homme de ne jouer que la moitié des notes qu’il sait s’il veut faire du bon blues. Il est probable que ces mots résonnent encore dans la mémoire de Ben Harper à l’heure d’entrer en studio. Charlie, lui, finit par rire de la situation inhérente aux bluesmen qui appliquent le conseil d’Hooker : « Je joue à chaque fois de moins en moins de notes. Jusqu’au jour où je ne jouerai plus qu’une seule note, et ça suffira. »

L’anecdote prête à sourire. Avant de commencer la tournée, Ben Harper disait cependant douter de pouvoir jouer certains titres en « live ». Il faisait surtout référence à l’incandescent « When Love is Not Enough », dont il date la création à l’époque de la fin de l’enregistrement de l’album avec sa mère, Ellen. Il dit de ce titre qu’il est survenu comme par magie, s’emparant de l’atmosphère alors qu’il venait à peine d’apprendre qu’il était nommé aux Grammy Awards. Il l’a donc enregistré directement. Religieusement, au point que sa femme a été arraché des pièces supérieures de la maison, et s’est décidée à venir écouter ce qui se passait plus bas, au studio. Une des œuvres-phares de l’album était née en une poignée de minutes. Mais Ben Harper avoue qu’elle réclame une telle authenticité pour la jouer en concert qu’il n’est pas sûr que ça soit viable pour sa santé mentale : « Avant et depuis ce titre, je n’ai jamais chanté comme ça. Et Dieu sait pourtant que je peux le faire tous les soirs ! Mais je ne sais pas si je peux assumer le poids émotionnel de chanter cette chanson tous les soirs. Vous devriez m’enrouler dans une cellule capitonnée. Tout ça est trop brut, trop authentique. On ne devrait atteindre ce degré d’honnêteté en public que par période. Là, je ne sais pas si j’ai franchi la ligne. » Pourtant, cela restera comme l’un des moments forts de cette tournée, au même titre que le « All That Matters Now » extrait du premier album, sur lequel s’achève le concert, tous les soirs. Inlassablement. Parce qu’il ne peut en être autrement. C’est écrit.

Crédit photo : Dan Monick

Et après ?

À presque cinquante ans, Ben Harper semble avoir réalisé presque tous ses rêves. Il a commencé avec Brownie McGhee et Taj Mahal, partagé l’Apollo avec les Blind Boys of Alabama, a joué devant Bruce Springsteen et le couple présidentiel Obama. D’aucun diront que jouer aux côtés de Charlie pourrait aller à rebours des élans gospels passés. Mais Ben ne se pose pas la question : « Le Gospel et le Blues sont une seule et même chose, pour moi. Mais ils sont chantés à des étages différents, avec une légère différence du point de vue du sujet. Je n’ai jamais hésité à brouiller les pistes, qu’il soit question du gospel d’un côté, du blues de l’autre. Ils se nourrissent l’un de l’autre. » Certains fans des débuts lui réclament un album reggae. D’autres un album acoustique. Mais Ben goûte l’instant : « Ce genre de musique, c’est mes origines. Le Blues, le folk, la musique standard américaine. C’est là d’où je viens et c’est aussi le terminus. Ce indépendamment du nombre de cycles qu’il faut traverser pour y revenir, que je passe par un cycle pop ou par quoi que ça soit d’autre. Il s’agit d’un retour à la forme matricielle, et en même temps d’une destination. C’est cette équivoque qui fait la beauté du challenge. Avoir tout commencé par le Blues, pour y revenir après des centaines de millions de kilomètres parcourus, c’est indescriptible. Je ne peux pas le dire avec des mots, mais je peux le mettre en musique. En jouant avec ma mère. En jouant avec Charlie. En revenant aux origines du lieu où j’ai grandi. En revenant aux sonorités que j’ai entendues. » Ben Harper dit vouloir continuer de jouer l’album sur scène avec Charlie jusqu’en 2020. Il avoue n’avoir rien d’autre dans sa besace pour l’instant, hormis les multiples productions en cours, parmi lesquelles on soulignera la talentueuse Natalie Maine. En entretiens, il aime évoquer la piste d’une reformation avec les Relentless 7. Mais cette fois-ci avec Jimmy Paxson, dont il ne veut plus se passer. Et cette fois-ci aussi pour faire connaître le répertoire dans de plus petites salles, plus adaptées au son parfois « garage » et toujours rock des Relentless 7. Certains lui posent la question de l’identité de son prochain partenaire en duo. Ben dit ne pas y penser. Il cite Tom Waits, comme en rêve. Il chante bien « Closing Time » de temps en temps au piano avec sa femme, et voit dans « Long Way Home » l’une des œuvres les plus abouties qui soient lorsqu’on lui parle de songwriting. Tom Waits, donc, avec qui Charlie Musselwhite a joué un temps. Les souterrains de la création ont chacun leur correspondance. Les duos se font pour beaucoup au nom des affinités électives. Lui se refuse à se risquer au jeu des pronostics, tout comme il joue les Arlésiennes lorsqu’il s’agit de commenter le sens de sa musique. C’est qu’il y a, selon Ben Harper, «  un risque à parler de votre musique du point de vue des messages qui y sont délivrés. Consciemment ou non, d’ailleurs. Vous pouvez passer assez vite pour quelqu’un de dogmatique. Chanter, c’est une chose. Mais si vous vous mettez à chanter le sens de la musique et de l’impact qu’elle doit avoir, c’est dangereux. » Il renchérit : « Je me garde bien d’indiquer la direction. Ça n’est pas à moi de dire comment les gens doivent percevoir le sens de ce que je produis. Parler du fait de croire à ce qu’on chante, c’est déjà prendre un risque avec le cœur des autres. Chanter quelque chose et faire cette chose, ce sont déjà deux choses différentes. Vouloir l’incarner sans en faire le commentaire, c’en est encore une autre. C’est cette voie que j’essaye d’arpenter, dans mon rapport à la création ». On se gardera d’en demander davantage, tant l’écoute de No Mercy in This Land nous conforte dans l’idée d’un retour en terre tout à la fois respectueux de la tradition du genre et définitivement ancré dans son siècle. Un disque qui porte la patine vintage des plus grands classiques, furetant à travers les épreuves du temps par son raffinement poétique et la diversité perpétuelle des chemins explorés musicalement. Une œuvre majeure et radicale. Soit un nouveau temps fort dans la carrière de deux artistes de légende, dont chaque réunion devient synonyme d’un somptueux écrin pour la note bleue des éternels retours.

Ben Harper & Charlie Musselwhite, No Mercy in This Land, Anti-Records, 2018, 14 € 99

Les citations attribuées à Ben Harper et Charlie Musselwhite sont extraites d’entretiens inédits en français, tirés des revues Reverb, AXS, ABC News, Rolling Stone US et Blues Blast Magazine.