« Qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? »
Thoreau, Les Forêts du Maine (The Maine Woods)

C’est avec La Pensée écologique, texte majeur de Timothy Morton (The Ecological Thought, 2010), dans une traduction de Cécile Wajsbrot, que les éditions Zulma inaugurent leur collection « Essais », dirigée par Néhémy Pierre-Dahomey.
Qu’est-ce que la pensée écologique ? Une pensée critique, grande, sombre et prospective, liée à la crise écologique et au réchauffement climatique, désormais une évidence, mais comme l’écrivait Shelley, « nous voulons que notre faculté de création imagine ce que nous savons déjà ».

« L’antisémitisme est un épouillage. Se débarrasser des poux, c’est une question d’hygiène. Ce n’est pas une vision du monde. » Pas plus que l’antisémitisme n’était pour Heinrich Himmler une affaire de Weltanschauung, pas plus son discours de Kharkov n’était une métaphore. À Auschwitz et à Majdanck, les Juifs choisis pour l’exécution étaient entassés dans des chambres de désinfection anti-poux équipées de fausses douches et des employés du camp versaient des cristaux de Zyklon B – un insecticide développé pour l’éradication des poux dans les immeubles et sur les vêtements – à travers les trous du plafond. Dans cet étrange hiver trop doux que démange la fin du monde, le jour de la profanation du cimetière juif de Quazenheim, je lisais Insectopédie et cette histoire des Juifs allemands métamorphosés en poux par le Reichsführer SS, Circé prophylactique et myope à moustache en brosse-à-dents.

Le Murmure du monde de Lambert Schlechter, dont voici la huitième livraison, est une forme continue qui n’a de cesse de s’épanouir, d’exprimer avec tendresse et vigueur le quotidien, la joie, le chagrin inévitable, le désir « sans cesse recommencé » (Parasols, p. 36). Soigneusement édités par Guy Binsfeld (Luxembourg), ces Parasols de Jaurès ont pour particularité de proposer, pour chaque page, un fac-similé.

Lorsque la poésie et les photos se mettent à discuter entre elles, même très poliment, quel rôle le spectateur/lecteur joue-t-il ? De quelle manière est-il impliqué ? Selon quelles modalités ? Quel sens doit-il privilégier ? Ne doit-il pas paradoxalement essayer d’avoir les yeux à l’écoute, et ainsi être capable d’être rivé à l’échange qui se tisse de la poésie à la photo ? C’est ce que réclame La Lecture de Jan Baetens, accompagnée des photographies de Milan Chlumsky. 

Il y en a déjà eu, des films de sous-marins – où toute l’intrigue est centrée sur ces merveilles de technologie, fascinantes et mal connues pour les non-initiés, de la marine militaire. Mais celui-là, sous ses airs de « fleuron du cinéma national » (casting prestigieux, gros budget, post-production hollywoodienne dans les studios de George Lucas), ne ressemble à aucun autre.

Mona, 24 ans, est femme de ménage et fait du bénévolat dans un centre qui distribue des kits aux drogués. Mona fantasme sur M. tout en passant l’aspirateur, même si elle ne sait « rien de lui en dehors de son goût pour la drogue et les livres de la bibliothèque ». Sur cette trame en apparence mince, Jen Beagin compose un premier roman qui explose toutes les catégories romanesques, de la love story au coming of age novel : le mantra de Mona pourrait être celui de Jen, « la franchise craignos, j’adore ».

« Que l’on considère donc ce journal comme le lieu de la confession ; j’y exprime tout ce qui m’habite, tout ce qui me préoccupe, tout ce dont, d’une façon ou d’une autre, je sens l’urgence de me libérer. » Ainsi Curzio Malaparte, en s’inscrivant dans la tradition littéraire des confessions, instaure le pacte de lecture de son journal dans un fragment inaugural intitulé « Sens interdit ».

Dans Extension du domaine de la lutte paru en 1994, Michel Houellebecq assimilait cette extension à l’existence d’un marché sexuel en surplomb du marché économique ordinaire. C’était il y a 25 ans et, pour le romancier, ladite extension était d’abord affaire personnelle en ce que certains êtres manquant de sex-appeal et d’audace dans les stratégies amoureuses se retrouvaient puceaux ou vierges à trente ans. Soit une relation où le facteur économique ne jouait pas de rôle visible dans l’exemple pris par le romancier.

« et tout ce qu’il y avait autour de lui appartenant aussi,
            il n’y avait pas de frontières »

Vous êtes ici, énonce de manière apparemment plate le titre du recueil de John Freeman (Maps) qui vient de paraître chez Actes Sud dans une traduction sensible de Pierre Ducrozet. « Vous êtes ici » repère sur une carte pour celui qui cherche à se situer dans le réseau d’un plan. Mais quel est ce ici, qui est ce vous ? La cartographie de John Freeman est multiple, elle épouse le réseau des lieux, parcourt une géographie physique et intime.

Véritable cristal de douleur contenue, De mémoire de Yamina Benahmed Daho constitue un des plus beaux romans de cette rentrée d’hiver. Après le remarquable Poule D, la romancière évoque ici, comme une parenthèse de langage dans les choses, la tentative de viol que subit la jeune Alya et la traîne de douleurs qui l’assaille dès lors chaque jour. C’est le temps d’un grand entretien que Diacritik a voulu revenir avec la jeune romancière sur ce récit à la puissance politique rare. 

Doggerland, paru en janvier aux éditions P.O.L, est de ces romans dont on sait, dès la première lecture, qu’ils s’imposeront comme des classiques. Difficilement réductible à un thème, profondément situé et engagé dans une époque de crise, le livre fascine autant qu’il échappe en autant de pistes et perspectives prolongées dans un grand entretien avec Elisabeth Filhol.