Jen Beagin : Mona, Sophie Calle américaine (On dirait que je suis morte)

Mona, 24 ans, est femme de ménage et fait du bénévolat dans un centre qui distribue des kits aux drogués. Mona fantasme sur M. Dégoûtant en passant l’aspirateur, « ne sachant rien de lui en dehors de son goût pour la drogue et les livres de la bibliothèque, elle pouvait laisser libre cours à sa rêverie ». Sur cette trame en apparence mince, Jen Beagin compose un premier roman qui explose toutes les catégories romanesques, de la love story au coming of age novel : le mantra de Mona pourrait être celui de Jen, « la franchise craignos, j’adore ».

« Si Dieu te donne des citrons, change de Dieu »

Tout commence dans le centre pour junkies de Lowell, Massachusetts. Sa journée de ménage terminée, Mona vient distribuer des seringues. C’est là qu’elle croise la route d’un drôle de loustic, aussi romantique qu’il est trash, artiste raté et drogué invétéré. Ils sont faits pour se rencontrer, leur peur de l’abandon leur sert de « tatouage », « ils étaient les invisibles de cette société — eux à cause de leur statut de junkies, elle à cause de son statut de femme de ménage ». Mona a rêvé leur histoire avant de la vivre.

Les deux pieds bétonnés dans un quotidien peu reluisant, récurant les cuisines immondes et autres salles de bains crades, Mona s’échappe dans des scenarii roses ; ainsi, dans le manoir Tudor des Stone, à genoux, « la tête dans le four pour en retirer la graisse qu’elle avait d’abord ramollie avec une bombe de Décap’Four. (…) D’habitude, elle ne détestait pas se faire un petit fixe au Décap’Four, mais là elle aurait surtout voulu se la jouer Sylvia Plath ». L’ironie référentielle et onomastique vient systématiquement désamorcer les scènes, rien n’est jamais pleinement à l’eau de rose ou rock n’roll dans ce roman qui se maintient dans un hallucinant équilibre entre les deux tonalités, jamais directement trash, jamais platement romantique, à l’image de son personnage principal, trop cultivée pour être femme de ménage, pas assez réaliste pour aller au bout de ses rêves.

« On a de la chance de s’être trouvés. Nous, les deux orphelins »

Mona, larguée par ses parents, a quitté Los Angeles pour Lowell, une ville qu’elle a dans la peau (« je ne pense pas que je pourrais vivre dans un endroit sans briques ni répression ») mais la rencontre de M. Dégoûtant va faire voler en éclats les fragiles barrières qu’elle a posées entre elle et le monde. Il est plus vieux qu’elle, a vainement tenté de percer en tant qu’artiste à New York, a dû gagner sa vie comme couvreur et un accident a tout foutu en l’air. « Depuis, je vis dans un état de panique larvée », confesse-t-il à Mona. Il se traîne dans une conscience aiguë de son « Weltschmerz », un épais dégoût du monde qui l’a précipité dans la drogue. Les deux paumés se retrouvent, ils sont deux déracinés, lui né en Allemagne, elle au soleil, ayant tous deux atterri, faut de mieux, à Lowell. Ils s’aiment, se déchirent, tentent de vivre l’un contre l’autre : « j’ai toujours aimé le mot « contre » parce qu’il a deux sens contraires : le rejet d’un côté, la proximité de l’autre. Ces deux tendances opèrent en moi simultanément du plus loin que je m’en souvienne ». La confession de M. Dégoûtant vaudrait pour Mona et plus largement encore pour leur histoire compliquée. Le prince charmant n’a plus de dents, il fuit autant qu’il s’attache, il gagne sa vie en revendant des fleurs qu’il a piquées dans des jardins ou en ratissant les cimetières. « Fais pas cette tête, c’est pas comme si je volais de l’argent. Elles repoussent, ces fleurs ».

Mona, elle, collectionne les aspirateurs vintage, leur donne des petits noms, elle adore faire le ménage et observer la vie des autres depuis leurs intérieurs. « Il y a beaucoup à apprendre sur la vie des gens en faisant le ménage chez eux. Ce qu’ils mangent, ce qu’ils lisent aux toilettes, quels comprimés ils avalent le soir. Ce à quoi ils tiennent, ce qu’ils cachent, ce qu’ils jettent. Je sais où est l’alcool, le porno, le godemichet à la con fourré sous le lit. Je vois tout le vide qui remplit leur vie ». Elle n’hésite pas à piquer leurs cachets d’anxiolytiques pour décoller, elle fait des « photos de ménage (…) dans un noir et blanc granuleux » (une série de 412 clichés), elle les légende : « Je garde des traces écrites. Ce sont plutôt comme des histoires puisque, bien sûr, c’est… mon interprétation » de « la vie de mes clients. A partir de ce que je trouve chez eux ». Dans les « rêves les plus fous » de Mona, « mon futur biographe tombe dessus par hasard après ma mort, trouve que c’est un boulot de génie, alors Chronicle Books décide de le publier et le livre atterrit sur toutes les tables basses du pays, y compris celles de mes anciens clients ».

Jean Beagin, On dirait que je suis morte © Buchet-Chastel

« Je suis absolument incapable de me résigner »

Mi Sophie Calle ni Sylvia Plath, mais aussi un peu Emily Dickinson, Mona est un personnage singulier (« en sanscrit, mona signifie « seul », expliqua Nigel »), interprétant sa vie autant qu’elle la vit, la mettant en scène autant qu’elle la subit. N’emprunte-t-elle pas la formule finale de ses lettres « à une des nouvelles du grand Hem : je suis absolument incapable de me résigner » ?

C’est Mona que le lecteur accompagne, de Lowell, Massassuchets à Taos, Nouveau Mexique, c’est à travers elle qu’il découvre l’envers de la vie américaine en une série de « récits de ménage », remontée de souvenirs intimes comme portraits et scènes d’une galerie de personnages aussi réalistes que déjantés (Yoko et Yoko, Henry, Betty). Jamais à terre, jamais pleinement dans le monde, Mona est une figure de l’entre-deux, terriblement attachante, aussi drôle que poignante, comme l’est le roman de Jen Beagin dont le ton si original est magnifiquement rendu par la traduction de Céline Leroy.

Jen Beagin, On dirait que je suis morte (Pretend I’m dead, 2015), traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy, éditions Buchet Chastel, janvier 2019, 288 p., 20 € — Lire un extrait en pdf