Jan Baetens et Milan Chlumsky : avoir les yeux à l’écoute

Jan Baetens - DR

Lorsque la poésie et les photos se mettent à discuter entre elles, même très poliment, quel rôle le spectateur/lecteur joue-t-il ? De quelle manière est-il impliqué ? Selon quelles modalités ? Quel sens doit-il privilégier ? Ne doit-il pas paradoxalement essayer d’avoir les yeux à l’écoute, et ainsi être capable d’être rivé à l’échange qui se tisse de la poésie à la photo ? C’est ce que réclame La Lecture de Jan Baetens, accompagnée des photographies de Milan Chlumsky. 

Baetens et Chlumsky s’adressent à deux tableaux de Henri Fantin-Latour (1870, 1877) intitulés La Lecture comme la composition qu’ils inspirent. Leur livre se divise en trois parties : une série de treize photos intercalées des pages blanches intitulée Feu, suivie de quarante poèmes de quatorze vers dont le nombre n’est pas sans évoquer le sonnet traditionnel. L’ensemble se clôt sur une série de dix photos, elles aussi ponctuées de pages blanches, intitulée Mouvement. Dans l’introduction, « Lire, cet acte » Baetens et Chlumsky expliquent les objectifs de leur entreprise. Ils font semblant d’entrer dans la chambre qu’a peinte Fantin-Latour et où s’assoient deux femmes dont l’une lit à haute voix à l’autre qui écoute. Tous les trois, Fantin-Latour, Baetens et Chlumsky tendent à renchérir sur « cette idée de silence », un silence qui rend un service particulier, celui qui invite deux femmes à « l’évasion par la lecture » leur permettant de passer à « un monde à elles ». Cette évasion ainsi que cette distance prise avec la réalité de cette chambre attirent Baetens et Chlumsky qui, quant à eux, décident de montrer ce que le peintre dit sans « tomber dans les facilités de l’anachronisme ou de l’actualisation ».

En effet, ces deux tableaux de Fantin-Latour dévoilent ce qu’il faudrait nommer une corporisation de la distance que provoque une lecture et partagée, et privée voire intime. Puisqu’il s’agit d’un « tableau double » — le premier peint en 1870 et repris en 1877 — ce livre aussi prend la forme d’une sorte de diptyque ayant deux volets, l’un écrit, l’autre photographique. Au fond leur projet exprime, espèrent-ils, la « liberté inconditionnelle », ou bien « une certaine idée de la lecture ». Une liberté que mettent en œuvre la prose convoquée, la littérarité évoquée et la langue écrite lue à haute voix qui, à leur tour, provoquent, avec les photographies, une nouvelle expérience omni-visuelle de la lecture. Dans la chambre atemporelle de ce livre se réunissent donc un peintre d’il y a un siècle et demi, un photographe et un poète, tous les deux actuels.

Bien ancrés dans le 21e siècle et sensibles aux courants présents de la poésie et de la lecture, Baetens et Chlumsky choisissent pourtant de revenir au 19e siècle pour s’inspirer. Si la poésie et la peinture du 19e siècle mettent en œuvre la modernité, le quotidien de la vie, le lyrisme et même les retombées de l’ère industrielle, le 21e siècle met en avant, quant à lui, une culture visuelle, cinématique, intermodale, des qualités de l’ère digitale dont Baetens et Chlumsky ne sont pas indemnes. La première série de photographies, Feu, réunit ainsi ces deux époques. Ces clichés du ‘feu’ et non pas d’un ‘incendie’, représentent les restes d’un ancien entrepôt. En raison du feu, la lumière extérieure s’infiltre dans cet entrepôt incendié, ses plafonds disparus, ses briques, portes et fenêtres en bois, ses poutres en aciers tordus et planchers en ciment. Les clichés de Chlumsky révèlent un entrepôt abandonné, qui peut-être sert d’abri à ceux qui en vivent sans, mais qui ne sert plus son objectif premier. Le photographe fait voir les motifs des brûlures de l’incendie sur les murs et les façades de l’entrepôt et ces motifs, comme la lecture peut-être, communiquent une force destructive, transformative et incidemment comme embellissante. Comment alors « lire » au tout début du 21e siècle ces photos se trouvant dans un livre intitulé La Lecture dont la couverture et l’arrière reprennent des tableaux du 19e siècle ?

Les poèmes de Baetens répondent à cette question en s’adressant aux phénomènes et aux effets d’une lecture que la traversée des ères temporelles n’affecte pas – et c’est ainsi que le poète élude tout anachronisme. Ces poèmes affirment, en effet, que la lecture est une activité emboîtée en elle-même et ceci de plusieurs façons. Par exemple, évoquant les femmes assises dans une chambre dépeinte de Fantin-Latour, Baetens décrit la façon « dont l’une lit, l’autre écoute/ Réciproquement. L’indécis/ Comble ce qu’il en est du ravissement » (poème 14, page 48). Ce propos donne à entendre un rapport entre « l’indécis » et le « ravissement » dans la lecture et spécifique et générale à laquelle participent ces deux femmes. Le poème de Baetens touche non seulement à ce qui s’emboîte dans la lecture (ces femmes suivent-elles le récit, en sont-elles ravies ou même « sur la même page » ?) mais aussi plus généralement, si celles et ceux qui lisent La Lecture comprennent quel rôle les photos de l’entrepôt incendié qui précèdent les poèmes joue dans leurs propres lectures « indécises » et « ravies ». Lire veut dire entrer dans une temporalité non linéaire. Lire consiste à activer le déchiffrement des graphiques alphabétiques aussi bien que photographiques. Lire, c’est comprendre que l’esprit commence à trébucher. De fait, l’esprit cherche intérieurement à comprendre ce qui se lit tout en permettant à d’autres idées et à d’autres pensées d’interrompre cette activité cérébrale. Le poème 33 annonce les possibilités de cette lecture mouvementée entre les deux femmes : « Le temps de la lecture et le temps de l’écoute/ N’ont rien de commun./ Pourtant les symboles abondent/ Et les couleurs, symboles/ Aussi inéluctables que l’espace entre les lettres » (poème 33, page 67). L’inéluctabilité se communique-t-elle dans ces espaces (lecture ? écoute ? symboles ? pages blanches ?) où un système de signification s’accompagne-t-il de ce qui reste toujours inconnaissable ?

Baetens et Chlumsky ont pris la décision de terminer leur travail sur une série de photographies dans lesquelles les personnages qui dansent, sautent et se déplacent sont hors foyer et en mouvement dans un autre bâtiment abandonné et industriel. Le bâtiment photographié est bien mis au point, comme une structure qui préexiste au moment de la photo et au mouvement des personnages, tels les lecteurs et lectrices contemporains qui cherchent à comprendre ce qui se lit, que ce soit texte, photo, cinéma, vidéo, holographe, etc. Le rôle des pages blanches intercalées entre les photos est alors de représenter l’incapacité innée de toute lecture. L’œuvre de Baetens et Chlumsky poursuit une démarche qui exprime la contemporanéité de la lecture sans pour autant se distinguer du passé. Cette œuvre avance des idées neuves sur l’activité qui lui permet de « vivre », la lecture dont on ne sait jamais s’il faut strictement en rendre compte, ou à laquelle il faut bien de s’ouvrir aussi entièrement que possible : avoir les yeux à l’écoute. 

Jan Baetens avec des photographies de Milan Chlumsky, La Lecture, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2017, 96 p., 12 €