Vous êtes ici : Situations de John Freeman

« et tout ce qu’il y avait autour de lui appartenant aussi,
            il n’y avait pas de frontières »

Vous êtes ici, énonce de manière apparemment plate le titre du recueil de John Freeman (Maps) qui vient de paraître chez Actes Sud dans une traduction sensible de Pierre Ducrozet. « Vous êtes ici » repère sur une carte pour celui qui cherche à se situer dans le réseau d’un plan. Mais quel est ce ici, qui est ce vous ? La cartographie de John Freeman est multiple, elle épouse le réseau des lieux, parcourt une géographie physique et intime.

Pour tenter de saisir le topos que construit John Freeman, on pourrait paraphraser le Sartre des Situations philosophiques, montrant la difficulté de cerner la « situation privilégiée » depuis laquelle nous faisons l’expérience de notre liberté. Ici est un mais il « se manifeste diversement selon les circonstances », « c’est une chose, en effet, d’éprouver » qu’on est ici, « et autre chose de l’éprouver dans l’acte de comprendre et de découvrir ». Tout lieu est pluriel, notre situation dans ce lieu est diverse, au sens étymologique du terme (qui part dans toutes les directions). Depuis un repère fixe et singulier (celui de chacun des poèmes fermement ancré dans un sol) se déploient des sensations présentes articulées à des souvenirs, des lectures politiques des villes, des expériences contradictoires.

John Freeman — écrivain et éditeur (Freeman’s), ancien directeur de la revue Granta, désormais rédacteur en chef de Literary Hub — introduisait son anthologie Tales of Two Cities (New York pour le meilleur et pour le pire, Actes Sud, 2015) en croisant sa propre expérience de New York et celle de son frère Tim : une même ville, deux lieux totalement dissemblables, John à Manhattan dans un appartement acheté grâce à l’héritage de sa grand-mère, Tim dans un foyer pour sans-abris, n’ayant pu toucher sa part de l’héritage à cause des troubles mentaux dont il souffrait. L’écrivain faisait de ces deux fortunes si contrastées le conte de deux villes, en référence explicite à Dickens. Pour dire cette diversité, il avait fait appel à trente écrivains — Teju Cole, Lydia Davis, Jonathan Dee, Junot Díaz, Jonathan Safran Foer, Valeria Luiselli, etc. — racontant leur(s) New York en un éventail de formes disparates : nouvelles, reportages, essai, récits de voyages, poèmes, série de tweets reprenant des titres de presse de 1912. New York, depuis la puissance évocatoire de son nom, quasi slogan, se fragmentait en autant de genres qu’il est de situations dans la ville. En un sens, seul un recueil peut formellement dire le lieu, qu’il s’agisse du volume collectif, collection de voix, ou de Vous êtes ici, avec quelques poèmes en prose trouant les vers, avec ce ici fait d’ailleurs, avec ce vous pluriel et polysémique, désignant tout autant l’écrivain que le lecteur, les situations géographiques ou les figures  et personnages qui traversent les pages.

« Si nous
pouvions établir
un atlas
de la souffrance,
la plupart des terres
seraient
terra incognita »

« Peut-être remplit-on les cartes avec notre imagination plutôt que d’admettre qu’elles contiennent aussi l’inconnu », rappelle l’exergue du livre, emprunté à Rebecca Solnit (A Field Guide to Getting Lost), tremblé initial du réel et son imaginaire, paradoxal guide pour se perdre, manière de trouver sa voix depuis une altérité ; peut être au sens plein, dans le vacillement qu’il inaugure entre l’arpentage de paysages concrets et échappées dans leurs fictions. Ainsi « Rocklin », premier poème du recueil, dans sa saisie des espaces mobiles de l’enfance, traversée fugitive de lieux eux aussi en pleine transformation : face aux « maisons inachevées », au « multiplexe à moitié construit au loin » ou dans la voiture des parents traversant des « ronds-points en marguerite » avec leurs « feux encore dans leurs housses de mousseline », John Freeman écoute « le rien / devenir quelque chose ».

« Et ici, / où partout est un ailleurs »

Chaque lieu — Beyrouth, Sarajevo, New York, Paris, LA, Damas — devient moment et situation, la géographie est déploiement temporel, feuilleté d’une vie saisie par bribes et espaces, rhapsodie d’un monde noir et défait, dur et têtu :

N’imaginez pas, avant d’ouvrir Vous êtes ici, le bazar du poème « Aux puces », avec « Des Stingway noires comme des chauves-souris, / des capots ouverts exhibant leurs cylindres, des Lincoln / aux portières suicide, / des intérieurs couleur rouge-gorge, des volants / à rayons comme des toiles d’araignée ». Le recueil agence et déplie, expose sa topographie aussi intime qu’universelle, intérieur/extérieurs lui sont matières premières. Vous êtes ici se construit depuis des choses vues et des récits de soi, souvenirs comme arpentages présents, laissant une large part aux blancs, puissants moteurs de l’imaginaire du lecteur : « La marée, ça marche dans les deux sens ».

John Freeman, Vous êtes ici, traduit de l’anglais (USA) par Pierre Ducrozet, Actes Sud, janvier 2019, 108 p., 15 €