Timothy Morton : La pensée écologique, « une action qui est réfléchie et une réflexion qui est active »

« Qui sommes-nous ? Où sommes-nous ? »
Thoreau, Les Forêts du Maine (The Maine Woods)

C’est avec La Pensée écologique, texte majeur de Timothy Morton (The Ecological Thought, 2010), dans une traduction de Cécile Wajsbrot, que les éditions Zulma inaugurent leur collection « Essais », dirigée par Néhémy Pierre-Dahomey.
Qu’est-ce que la pensée écologique ? Une pensée critique, grande, sombre et prospective, liée à la crise écologique et au réchauffement climatique, désormais une évidence, mais comme l’écrivait Shelley, « nous voulons que notre faculté de création imagine ce que nous savons déjà ».

En effet, il ne s’agit pas pour Timothy Morton de revenir sur des constats maintes fois portés (le réchauffement climatique, le recyclage, etc.) mais d’imaginer que faire depuis la conscience aiguë d’une crise avérée, ou (leçon de Wall-E en 2008), de « faire redémarrer le vaisseau Terre avec les pièces dont nous disposons ». Or seuls un art et une pensée écologiques, soit une « conscience écologique », peuvent nous permettre de le faire.

La pensée écologique est comme un « virus qui contamine les autres domaines de la pensée », une perspective surplombante en quelque sorte, qui nous conduit à revisiter nos représentations et nos imaginaires comme les concepts clés autour desquels s’articule notre représentation du monde : « l’amour, la perte, le désespoir et la compassion » mais aussi « la dépression et la psychose », « les concepts d’espace et de temps », jusqu’au « capitalisme et ce qui pourrait exister après le capitalisme ». En somme, la pensée écologique est « une ombre venue du futur » (Shelley, toujours), rassemblant « ce qui a été pensé » pour mieux imaginer et construire ce qui pourra ou devra être pensé.

« L’une des choses que la société moderne a abîmées en même temps que les écosystèmes, les espèces et le climat, c’est le fait de penser ». La pensée écologique est une coexistence, celle des espèces, celle des modes de pensée (art, philosophie, littérature, sciences, musique, etc.), elle est une interconnectivité et une totalité (ce que Morton nomme un « maillage »), elle suppose de voir grand et loin. C’est sa grandeur comme sa difficulté : nous devons penser ce que nous ne mesurons pas, « un vaste maillage d’interconnexions qui s’étend sans bord ni centre défini », englobe humains et non humains (animaux, végétaux, cyborgs), suppose non seulement une théorie mais une praxis, « une action qui est réfléchie et une réflexion qui est active ». Enfin, cette pensée est une forme, « au moins aussi importante que son contenu. Il ne s’agit pas seulement de ce que vous pensez. Il s’agit aussi de comment vous le pensez ».

Le programme est gigantesque, à la mesure des enjeux d’une crise que nous ne faisons pas que traverser mais dans laquelle nous sommes pris, une crise qui est notre présent et notre avenir, et dont une grande partie est tue et invisibilisée. Timothy Morton saisit ce programme à bras le corps, dans un texte qui s’attache à ruiner une partie de nos certitudes et conforts intellectuels : à commencer par l’idée de nature, qui échoue, écrit-il, à servir l’écologie, en fait une chose réifiée loin de nous. Or la pensée écologique ne parle pas de « quelque chose » (nature, arbres, montagnes, animaux, pollution), elle est, elle fait. Elle est constituée de « matériaux », elle « existe dans le monde ». Partant d’une ouverture radicale, passant par un questionnement ininterrompu, une désorientation assumée pour mieux se situer, elle est en somme un écosystème, au sens propre une écologie (un discours, logos, sur notre maison, oikos).

Le plus fascinant dans cet essai est sans doute sa mise à l’épreuve explicite d’un programme tout autant épistémologique qu’esthétique : la forme est au moins aussi importante que le contenu, écrit Morton. Et le philosophe, titulaire de la chaire Rita Shea Guffey à Rice University (Texas), ne se contente pas de l’énoncer, il le met en pratique. Il réussit le tour de force d’une pensée complexe développée en termes simples, en chapitres se lisant comme le commentaire engagé et passionnant d’œuvres philosophiques, cinématographiques, artistiques, littéraires et poétiques comme de réflexions sur notre présent. La théorie sèche est reléguée en notes, manière de ne jamais exclure ceux qui ne détiendraient pas les codes d’un langage plus abscons. Les références, nombreuses, précises, ne sont jamais déroutantes ou impressionnantes. Penser écologiquement revient ainsi à refuser les séparations et exclusions, à se situer dans un « coexistentialisme », à tous nous considérer (auteur compris) comme d’« étranges étrangers ». C’est, en somme, façonner des écosystèmes différents, fondés sur l’échange et le dialogue.

Tomothy Morton © Zulma

Après une introduction posant les enjeux intellectuels de son livre, Timothy Morton déploie sa pensée en trois chapitres dynamiques, confrontation toujours plus aiguë à des paradoxes assumés, mise en pièces d’idées reçues, seule manière de saisir les apories auxquelles la crise nous confronte. « Les contradictions de notre situation sont fascinantes. D’un côté, nous en savons plus. De l’autre, ce savoir même signifie que nous perdons contact avec la réalité que nous pensons connaître. Nous avons plus de détails et plus de vide. L’étendue de notre problème devient de plus en plus nette, de plus en plus monstrueuse et évidente. Il serait strictement impossible de dessiner une nouvelle carte avec de nouvelles coordonnées. La pensée écologique n’a ni centre ni bord. Même s’il était possible de trouver un centre, serait-ce souhaitable ? Si toutes les directions que nous avons prises, de la fronde à la bombe atomique, du tribalisme au totalitarisme, ont contribué au problème, ne devrions-nous pas nous méfier de repères trop précipitamment trouvés, si nous en trouvons ? ». Relisant une histoire de la pensée depuis Darwin, Morton repense le lien consubstantiel du capitalisme et de l’idée de Nature, montre que la Nature (concept dont il faut se défaire et qu’il n’emploie qu’entre guillemets) est un artefact et LE fantasme du capitalisme.

« Le désastre écologique actuel (…) a fait un gigantesque trou dans le tissu de notre entendement ». Face à ce trou dans une couche d’ozone tout autant géophysique qu’intellectuelle, face à un désastre qui n’est pas « un cataclysme imminent » mais bel et bien advenu, Morton refuse tout « arrière-plan réconfortant », il nous met face à nos incertitudes. Il ne masque pas la part « réaliste, déprimante » de la pensée écologique, le vertige et l’inquiétude qui nous saisissent d’abord face aux enjeux de notre époque, mais nous donne toutes les clés pour faire de ce savoir une pensée prospective, transcendant le langage de l’apocalypse pour entrer dans des temps nouveaux, imaginer des formes renouvelées du récit et penser des changements économiques nécessaires puisque « l’horizon ultime de l’écologie se situe au-delà du capitalisme », même si ce dernier connaît une « phase verte ».

Timothy Morton, La Pensée écologique, trad. de l’anglais par Cécile Wajsbrot, Zulma Essais, février 2019, 272 p., 20 €