Mark Hollis

Mark Hollis © John Jefferson Selve

25 février 2019, 22h10, un texto : Mark Hollis RIP. Comme ça. Vitesse et malséance moderne. Rien d’autre. Je n’arrive pas à enregistrer tout de suite l’information. Quelque chose s’y refuse. Il y a un silence, une pause. Je suis au dehors. Quand j’enregistre enfin, j’interromps tout. Et ça se brouille. Un bloc de temps s’arrache de ma tête. Cela va durer un bon moment et je comprends qu’il faudra longtemps pour que ce déséquilibre nouveau puisse dire quelque chose. Mark Hollis est mort. L’Eden que j’avais dans un coin de ma tête n’est plus. Ce désir, chaque année de plus en plus fou, d’attendre un nouveau disque de lui s’éteint. Et l’homme Hollis qui vit en moi depuis plus de trente ans s’absente d’un coup. Il disparaît.

S’éteint d’un coup les rêves de rencontrer et d’entendre ce drôle de fantôme. Mes désirs deviennent un film monté à l’envers comme si les papillons qui ornent les pochettes des albums de Talk Talk s’en étaient allés – guidés par le dernier souffle du maître – pour retourner à leur chrysalide.

Mark Hollis avait déjà ce côté blanchotien quand je le découvris vers 13 ou 14 ans. Parce qu’écouter ce groupe au fond de ma Normandie relevait de la quête et que ses apparitions étaient rares. Je me souviens de lancer le magnétoscope toutes les nuits sur des émissions musicales espérant pêcher des images de ce chanteur que je trouvais incroyablement charismatique. Une fois, le miracle eut lieu. La joie du matin et l’enthousiasme solennel furent de mise pendant plusieurs semaines.

Le premier album fut Spirit of Eden mais il y avait eu auparavant le tube « Such a shame » avec cette voix indéfinissable qui suivait des barrissements synthétiques d’éléphants. Rendre compte de cette voix m’apparaissait, m’apparait encore aujourd’hui, comme un défi littéraire. J’adorais « Such a shame » ; j’y percevais un lyrisme bizarre. Le refrain m’emportait. Et quand enfin je pus, quelque temps plus tard, enclencher pour la première fois la cassette de l’album Spirit of Eden sur mon walkman, je ressentis une déflagration telle que le souvenir en demeure, aujourd’hui encore, vivace et palpable. Parce qu’aux premières mesures quelque chose implosa doucement en moi. Avec un calme inconnu. C’était un ralenti de vie, une sérénité sourde, inédite et suspendue. Tout ça me propulsa à la fois très loin de mes inquiétudes tout en creusant, forant mon intérieur. Que l’on puisse recevoir ainsi un tel disque était une chance, je le compris immédiatement. Je m’étais d’un coup ouvert sur ma propre intériorité. Un autre monde perçait loin de tout ce que j’avais pu écouter et surtout : je savais le recevoir. Entendre les hautbois, les clarinettes, les distorsions, les cymbales et les murmures jusqu’aux envolées dissonantes. Il y avait dans ce disque l’émotion du monde, son battement à chaque morceau : « The Rainbow », « Eden », « Desire », « Inheritance », « I Believe in You », « Wealth ».

Si Mark Hollis a si souvent occupé mes pensées, même sans que j’écoute sa musique, c’est aussi qu’il provoquait l’attente. Il faudra encore de nombreuses années avant l’album suivant : Laughing Stock. Mais en 1991 la foudre frappa une seconde fois. J’ai écouté Laughing Stock tous les jours, trois années durant, sans jamais me lasser. C’est le chef d’œuvre de Mark Hollis. L’épure et la lenteur de ce disque, le travail des silences, du souffle et des résonances, s’accolent à un montage savant et souvent déstructuré jusqu’au retour miraculeux d’une unité que l’on croyait perdue. Certains instruments semblent avoir leur vie propre. Ils occupent des espaces inhabituels. Ils forgent de nouveaux lieux à coup de répétitions. Une note au loin se tord avant de s’évanouir tandis qu’une percussion beckettienne n’aura jamais changé de conduite, forçant l’auditeur à une écoute inédite. Scansions présentes, phrasés absents et vice-versa n’auront pour finalité que la confluence de tous les instruments jusqu’à l’objurgation la plus sonore. Toutes les notes et les sons portent jusqu’à la dislocation un monde perdu. Mais chez Hollis, le chaos, comme le silence, peuvent être porteur de grâce et de paix. C’est ainsi que se compose Laughing Stock. Le morceau « After the Flood », avec son fût sec et intransigeant, ses vents stratosphériques, ses souffles souterrains, est le titre où Mark Hollis porte sur ce disque une ultime fois sa voix dans un refrain qui se dépose miraculeusement sur une structure dénudée : « Shake my head, Turn my face to the floor, Dead to respect, To respect to be born, Lest we forget who lay », chante-t-il dans une complainte qui nous élève. Après, tout ne sera plus que murmure. « Taphead » s’écoute comme une oraison. « New Grass » comme un éveil. Je l’écoute à l’instant. Il y aurait tant à dire sur ces morceaux.

Laughing Stock est une arche miraculeuse et quasi religieuse pour beaucoup de grands musiciens. Il parle de l’absence et de la présence au monde. Il nous fait réentendre que les notes, mieux que des pinceaux, mieux que tous les mots, par-delà la pensée, peuvent rendre compte de la place surnaturelle de la vie. Pour cela Laughing Stock décentre l’homme. Il concasse son piédestal. Il lui rappelle sa position. Sa profondeur d’être et ses pensées en poussière. Et c’est ici toute la bonté et le génie de Mark Hollis que de le faire en concevant son disque comme un don pur. Sans aucun jugement. Comme une offrande sans reproche où s’entend de toute part les émotions fondatrices et archaïques d’une conscience qui savait l’alliance secrète des âmes, mortes et vivantes.

Ce musicien, nourri du punk rock, de la new wave en passant par Debussy, Ligeti, Coleman ou Stockhausen, a montré aux hommes le chemin à rebrousser pour qu’enfin ils se rassemblent. Chez lui, les morts et les vivants sont ensemble comme dans ces rêves insensés et merveilleux où la personne disparue revient comme si de rien n’était. La musique de Talk Talk est une lente pulsation qui réanime en profondeur les vies différentes. C’est ainsi que Mark Hollis rassemble les morceaux épars du monde.

C’est ce que son incessante présence a exercé dans ma tête. Elle a ramassé les morceaux. Elle m’a articulé alors que j’étais en défaut. Elle a déposé un horizon et l’amorce d’une expérience intérieure. Et puis l’attente encore, sa retraite, toujours plus longue. Il faudra sept ans supplémentaires pour son album éponyme. Aujourd’hui, nous le savons tragiquement, son dernier. Il date de 1998. Le pathos embue mes pensées. Il va m’être impossible d’évoquer des merveilles comme « Watershed » ou « The Color of spring ». Mon désir, dans ces quelques lignes, était de coller au plus près de l’homme. Encore un peu. Il fallait qu’il soit au monde pour être dans ma tête. Ce n’est plus le cas. C’est étrange de pleurer comme un enfant pour un homme que l’on n’a pas connu. C’est pourtant une part de ma vie qui s’en va. Et c’est aussi là, dans ces moments, que réside le pouvoir magique et infini de la musique. Mais arrêtons de suite ce petit egotrip si éloigné d’Hollis. Ces quelques mots sont une réaction, comme le nom de son premier groupe punk : The Reaction. Ils sont sentimentaux et sereinement naïfs. Ils s’inscrivent dans un désir de partage.

Il nous reste maintenant à écouter l’art de Mark Hollis, encore et toujours.

Éloignez-vous une heure des sollicitations de l’époque, prenez-le temps du repli et de l’ouvert. Mettez-vous à sa disposition. En condition. Et entendez comme Mark Hollis sut, comme peu d’élus, créer afin de capter des instants d’éternel.

Paris, le 26 février 2019