François de Smet : Eros capital ou Quand Sweet baby aime sweet daddy

Dans Extension du domaine de la lutte paru en 1994, Michel Houellebecq assimilait cette extension à l’existence d’un marché sexuel en surplomb du marché économique ordinaire. C’était il y a 25 ans et, pour le romancier, ladite extension était d’abord affaire personnelle en ce que certains êtres manquant de sex-appeal et d’audace dans les stratégies amoureuses se retrouvaient puceaux ou vierges à trente ans. Soit une relation où le facteur économique ne jouait pas de rôle visible dans l’exemple pris par le romancier.

Mais voici que, à l’intérieur du débat actuel sur les sexes et le féminisme, la question fait retour et se trouve considérablement « étendue ». C’est notamment François De Smet, philosophe et Belge (ce n’est pas incompatible), qui la relance en donnant toute son ampleur à l’échange économico-sexuel selon une formule répandue. L’idée est que, dans toute relation homme-femme, on retrouve quelque chose du modèle qui régit la prostitution ou, sous une forme plus actuelle et plus euphémisée, la relation « sugar daddy-sugar baby » (cf. le couple Trump tel qu’il se donne à percevoir). Or, l’anthropologie nous apprend que cette forme d’échange, même dans ce qu’elle peut avoir de heurtant, a quelque chose d’universel. Ce qui peut se résumer comme suit : « La sexualité féminine serait devenue une sexualité de service en s’adaptant à un contexte grandissant et oppressant de domination masculine. » (p. 94). Où l’on peut reconnaître ce que dénoncent la sociologie de Bourdieu — cf. La Domination masculine, mais aussi diverses théories féministes — d’obédience existentialiste (de Beauvoir à Butler) ou marxiste (cf. l’italienne Paola Tabet dans La Grande Arnaque). Et revient là incessamment la formule fameuse « On ne naît pas femme, on le devient ».

Or, si De Smet ne cite pas Bourdieu, il se réclame largement des existentialistes et de Tabet pour assortir et tempérer leurs thèses de notions empruntées aux sciences naturelles et à une anthropologie évolutionniste. L’idée est que, si le féminisme a conquis en un siècle de nouveaux territoires en libérant les femmes de maintes entraves, il n’a pas complètement inversé le rapport de l’ancien échange économico-sexuel, loin de là. Et le philosophe s’autorise ici de ce que lui apprend la biologie. Il postule ainsi, dans la foulée de Richard Dawkins, une différenciation des sexes, qui, depuis des temps immémoriaux, a résulté d’une concurrence évolutive entre gamètes féminins, c’est-à-dire gros, rares et lents, et gamètes mâles, c’est-à-dire petits, nombreux et rapides, et si bien que les femmes seraient en quelque sorte économes de leur pouvoir de procréer là où les hommes utiliseraient toutes les occasions possibles de le faire et seraient conduits à la dispersion et au gaspillage. Cette reconnaissance d’une naturalité des rôles et comportements ne contrevient cependant pas, pour François De Smet, à l’accès actuel des femmes à des libertés neuves et à des fonctions jusque-là exclusivement masculines. Simplement, note De Smet, que le modèle ancestral résiste, quitte à se reproduire, fût-ce de façon oblique ou euphémisée.

François de Smet, Eros capital

Or, c’est ici que l’auteur propose sa thèse la plus originale en voulant que, dans la foulée du romantisme et de l’idéologie victorienne, les sociétés occidentales inscrivent l’amour des couples à l’intérieur d’un régime économique de type capitaliste jusqu’à faire de lui la clé de voûte de ce régime, — une clé de voûte largement déniée comme telle. C’est que, d’un côté comme de l’autre, règne une idéologie semblable du libre-échange. Certes, l’intimité amoureuse telle que prônée dans le mariage moderne possède une valeur de compensation par rapport à ce qui est argent, consommation, profit et le reste. De la sorte, elle dissimule la brutalité de ce qui fait « le capital ». Mais elle n’y procède qu’à l’intérieur d’un circuit où les couples se forment selon des négociations où la communauté des intérêts a toute sa part. Ainsi quand un couple se forme maritalement et amoureusement, cela ne va pas sans échange de valeurs. Et De Smet d’écrire : « Installé comme religion moderne, l’amour devient dès lors la clé de voûte de ce même monde moderne axé autour du libre-échange : incarnant la seule chose supposée échapper au marché, à la concurrence, à la compétition, l’amour nous autorise à penser que quelque chose échappe à l’argent, au calcul, à la marchandisation, lorsque nous serrons dans nos bras l’être aimé. » (p. 324)

Amour-refuge, amour-compensation donc mais amour-masque aussi. Encore faut-il croire à la solidité de l’entente sentimentale et à ce qui a inspiré la négociation de départ et est décidément social. Face à la question amoureuse, Bourdieu, déjà cité par nous, rendait les armes dans La Domination masculine (1998). François De Smet, lui, l’affronte davantage mais semble bien le faire en ironiste, évitant d’ailleurs de parler de « coup de foudre ». Toujours est-il que, à partir du riche et bel essai qu’il nous donne, tout un débat est ouvert comme aussi quelques autres. Sa théorie d’ensemble, qui par ailleurs convoque une masse impressionnante de savoirs, nous vaut de toute façon un essai passionnant.

François De Smet, Éros capital. Les Lois du marché amoureux, Flammarion, « Climats », janvier 2019, 400 p., 21 € — Lire un extrait