Écrire en non-poète sur la poésie, en s’adressant à des non-poètes, tel est le projet de ces constellations « poétiques ». Encore qu’« écrire sur », rien de moins sûr ; disons plutôt qu’il s’agit de passer un peu de temps « avec », autrement dit en compagnie de livres de poésie, avant de tenter de raccorder par montage ce que la mémoire a accroché au cours de ces lectures (mais comme cette dernière a tendance à s’effilocher, glisser quelques signets entre les pages est plus prudent).
Au départ, il y a une commande, pour une nuit au musée, expérience nocturne concrète, avec choix du lieu et de la date, où elle veut dans le monde, et titre d’une collection chez Stock, dirigée par Alina Gurdiel. Christine Angot n’est pas la première à accepter cette contrainte formelle (unités de lieu et de temps, collection, pagination), une vingtaine de titres sont en cours, dont Comme un ciel en nous de Jakuta Alikavazovic et Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon, parmi les plus marquants. Comment une autrice telle que Angot peut-elle trouver place dans ce type de livre ? Tel est l’enjeu de cette Nuit sur commande, dès son titre : interroger les liens de l’écriture et de l’art contemporain, la liberté de l’artiste, le jeu social et économique du marché. Comme l’a superbement titré Libération c’est un « la bourse et la vie ».
Manuela Draeger est une figure insaisissable, féérique, évanescente, l’une des quatre signatures publiées de l’édifice post-exotique, une œuvre protéiforme, qui emprunte au conte merveilleux, au surréalisme, au nonsense anglais, qui s’aventure dans la fausse exégèse scientifique, dans la liste de plantes imaginaires, dans des formes littéraires inventées ; une errance dans un monde d’après la débâcle, dans l’espace noir et l’onirisme, dans la puissance de la fiction – mais toujours ce lien puissant, sensuel, premier entre les derniers révoltés, les ultimes survivants, cette communauté de gestes, de désirs, de corps. Arrêt sur Enfance, qui paraît aux éditions de l’Olivier, est le dernier livre publié du post-exotisme avant ce qui sera sa conclusion, Retour au Goudron. C’est l’occasion de revenir, avec celle qui l’a suscitée, sur le parcours de cette œuvre poignante, tendre, féerique, étrange. Entretien.
Avec Sauvons l’ennemie, Sandra Moussempès poursuit l’exploration d’une poésie hantée par les figures renversées d’une mythologie intime où le « moi » de la poétesse est disséminé au gré des images mentales et des décors de fictions.
Intérieur nuit n’est pas un livre ordinaire, pas non plus du cinéma, quoi que son titre semble annoncer. Il n’est enfin pas ce que son lancement pouvait laisser craindre : l’une de ces confessions sans intérêt d’une personnalité médiatique, avec embargo, lancement sous x et dévoilement orchestré, la veille de la sortie du livre, d’une partie du mystère, buzz bien huilé avec les bonnes pages dans un journal, en exclusivité (Le Point) et entretien à chaud dans l’une des émissions les plus prescriptifs du PAF (Quotidien). Non, Intérieur nuit ne doit pas être réduit à son lancement, à son tirage (100 000 exemplaires) mais être lu pour ce qu’il est : un texte courageux, partant de soi pour aller vers les autres et faire évoluer nos regards sur les maladies mentales.
Avec Fuck me blind, Matteo Sedda propose une dispositif chorégraphique superbe qui, inspiré du film Blue de Derek Jarman, éprouve la danse et les corps pour montrer le désir de vivre, le mouvement pour conjurer la mort. Montée en avant-première au KLAP de Marseille le 18 mars, la pièce déploie une performance enivrante et bouleversante.
Avec son premier livre, Rose Vidal, née en 1997, écrit le manifeste d’une jeunesse qui opère depuis la plus absolue des modernités. Se présentant comme un roman sans histoire, son livre Drama Doll, qui initie la collection Aventures dirigée par Yannick Haenel chez Gallimard (avec Les mouvements de l’armée rouge en 1945 de Julien de Kerviler qui sort le même jour et dont nous parlerons ici très vite) annonce : « Je suis de la génération qui ne souffre plus. » Et c’est un paradoxe : tout le travail de l’écrivaine porte sur la douleur.
Publié en 1949, Le deuxième sexe est une somme philosophique, anthropologique, sociologique, ethnologique dont l’ambition est de « regarder les femmes d’un œil neuf ». Si la force et les effets de ce livre ne sont plus à souligner, il est remarquable que ce livre ne cesse de faire retour et d’irriguer des courants et théories que Simone de Beauvoir n’avait évidemment pas envisagés.
Tardes de soledad, film documentaire d’Albert Serra : vu le 23 janvier dernier, sans prendre de note. Au moment où j’écris ces lignes, sept semaines ont passé, au cours desquelles le film a travaillé intérieurement : s’est métamorphosé, et sans doute en partie dissout. En parler n’est pas sans risque – l’écueil principal étant d’en rester aux premières impressions, alors qu’il faudrait se mettre en quête de détails non aperçus afin de dépasser le stade du jugement premier (souvent dernier chez les trop pressés).
« Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? » : je posais la question la semaine dernière à propos de Philippe Vilain. Cette même question est à la source du dernier livre de Camille Laurens, Ta Promesse. Cette promesse est celle que Claire, autrice, avait faite à son compagnon, Gilles, de ne pas écrire sur lui. C’était le temps de l’amour plein, sans partage, celui où l’on renonce à tout, même à ce qui fait sa vie : écrire.
À mi-parcours, petit état des lieux de la troisième saison de The White Lotus, série phénomène arrivée sur les écrans de HBO en 2021. Hypnotique et dérangeante, la création de Mike White bouleverse bon nombre de codes et de spectateurs par son traitement frontal des névroses et des affects d’une poignée de privilégiés venus se ressourcer dans un complexe hôtelier où tout n’est pas que luxe, calme et volupté.
Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? Les correspondances publiées sont une forme de réponse, Mauvais élève de Philippe Vilain, récemment paru aux éditions Robert Laffont, en est une autre. Il ne s’agit plus d’échanges de lettres dont la publication est le plus souvent posthume mais bien de l’histoire de sa rencontre, alors jeune homme, avec une autrice désormais nobelisée. Il ne s’agit pas seulement d’un récit mais bien d’une réponse alors que cette écrivaine a déjà évoqué plusieurs fois cette histoire, elle de manière plus anonyme mais répétée et qu’elle écrivait, en ouverture du Jeune homme justement : « si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues ».
En août 2024, traumatisée par la disparition de mon chat, je me suis interrogée sur ma relation aux animaux : l’idée que la mort d’un mammifère familier puisse susciter autant de désastre que celle d’un humain (émotionnel, sensible, sentimental), que peut-être s’agitent dans mon cerveau les mêmes neurones de désolation, m’interroge.
C’est l’un des (trop rares) bienfaits de la vidéo à la demande ou du replay un jour de disette télévisuelle : tomber par hasard sur un film anecdotique qui ne révolutionne en rien le cinéma d’action (et le cinéma tout court, loin de là) mais qui se révèle être un bon divertissement. Bloody Milkshake est de ceux-là : un pop-corn movie qui entend littéralement déconstruire le film de genre en plus d’atomiser le genre masculin qui en prend plein la testostérone.
« Il faut beaucoup de courage pour embrasser ses erreurs. »
Donella Meadows, biophysicienne et systémicienne
À cause de la destruction des espaces de vie, de la (sur)pêche et des pesticides, 73% des vertébrés sauvages ont été exterminés en 54 ans et 67% des arthropodes (dont les insectes) en 10 ans. Quant au climat, le seuil des 1,5°C a été franchi en 2024 – augurant un emballement brutal et irréversible. Cette limite planétaire est en conséquence largement dépassée, à l’instar de 5 autres (parmi les 9 qui ont été identifiées) : artificialisation des sols, pollution, perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, effondrement de la « biodiversité » et altération du cycle de l’eau douce.