Avec Sauvons l’ennemie, Sandra Moussempès poursuit l’exploration d’une poésie hantée par les figures renversées d’une mythologie intime où le « moi » de la poétesse est disséminé au gré des images mentales et des décors de fictions.
Si l’univers poétique de Sandra Moussempès est depuis longtemps marqué par un imaginaire topique, la poétesse parvient toujours à en redéfinir les codes et les marges. La plasticité des figures empruntées à un univers parfois cinématographique, parfois littéraire – le roman gothique, notamment –, et parfois new wave, offre une palette exemplaire du refus de l’assignation et de l’unité : « Je suis bercée par quelque chose et son contraire »
Non qu’il s’agisse de s’inscrire nécessairement dans un discours de l’hétérogène mais qu’avant même toute élaboration contemporaine d’une critique du trouble, l’écriture de Moussempès a défini l’indéfini à soi – à elle – d’un espace de l’écriture où règnent le mystérieux et le tremblement. Le poème, chez elle, est cette manière de se tenir au seuil du château inquiétant pour mieux faire l’expérience du vacillement :
« J’ai revu l’espace entre moi et le poème à la baisse
Je suis entrée dans le château des marque-pages confisqués »
Alors, dans le château des marque-pages : galerie des glaces, tentatives mémorielles, incarnations toujours incertaines et troublées, plateau de cinéma.
« Sans l’illusion voudriez-vous
Revivre ici
Fêlure – du fil narratif »
Il ne s’agit pas de faire l’archéologie de soi et de construire la possibilité d’un récit mais, à l’inverse, de dilapider les images sans catharsis pour multiplier la réversibilité des formes du « je », tour à tour Cassandre, Laura Palmer ou Emily Brontë :
« quel est ce corps agenouillé quelle femme vient quel oracle lui susurre quelle stèle quelle malfaçon de madone agenouillé quelle cape plastifiée sur ses épaules quelle steppe envahie de bruine ? //
derrière ce miroir sans tain
la chaise de verre ou de glace
les mains armées
du cœur pourpre »
Le corps est omniprésent, par ce qu’il devient, esquive, parce qu’il danse dans le brouhaha des images qui façonnent et enferment, qui déjouent et libèrent. Il dit la puissance magnétique du sujet au monde dans l’attraction et la répulsion des désirs, dans le jeu trouble de la séduction de l’irréel, dans la fascination répétée des mirages qui ne sont pas nécessairement faux.
« Ce que je voulais dire
Ne se dit pas autrement
Sous des mètres de tissus mémoriels //
C’est une entraide – une déflagration
La passion d’un suspect
Pour un autre suspect moins prévisible //
Déversant sa réalité
Sans pour autant exister »
Le mentir-vrai du poème joue avec les codes du mensonge romantique, dont le roman gothique fait l’épure, et de la vérité romanesque dont le cinéma intérieur fait défiler les images. Et dans le brouillement des contraires – leur bouillonnement de tea time for sex night – une manière d’énoncer une voix qui tisse les liens entre les différentes pièces du puzzle :
« Ma voix se justifie
Par l’écriture //
Ma vie se justifie
Par l’assemblage //
Cette façon de boire le thé bouillant
Sans me brûler »

On comprendra que l’ennemie est autant intérieure qu’extérieure. Extérieure, sans doute en ce que le poème liquide l’impératif sécessionniste contemporain pour lui préférer la bousculade de l’émancipation du jeu – appel d’air, scène-écran, limbe fasciné : « Une emprise fait de toi l’équerre parfaite / Palabre pour ces cerveaux miniatures / Ta revendication deviendra Son hôte ». Intérieure, parce qu’il s’agirait de conjuguer avec les autres « moi » qui nous sabotent et se dérobent, qui nous enivrent et nous surprennent ; qui toujours sont là à apprivoiser, dompter, appréhender, comme les ombres qui dorment malgré nous :
« J’aime la folie les presbytères
je les vole souvent en pensée
je m’y abrite
je leur dévoile mes intentions //
mon ennemie est anti-inflammable
je ne l’ai pas saupoudrée de produit toxique
contre le feu en soi
je veux juste un endroit sans égratignures
pour la faire revivre
en moi »
L’ennemie, pourtant, est toujours dépourvue de toute gravité. Se refusant au pathos, Sandra Moussempès brise, au sein même du poème, la puissance de maxime de la phrase pour mieux en détourner le code, renouant avec la puissance baroque de son propre imaginaire gothique. L’humour, tantôt noir, tantôt rieur, fait surgir sur la page l’autre face du mouvement, comme un geste de désidentification qui n’enferme jamais le « je » du poème.
« Avez-vous pensé un jour avoir une bonne étoile de forme féminine ?
ses cheveux d’enfance
son visage de
cierge
fondu »
Au contraire, ce « je » se plaît à se moquer de ses propres images, à se voir risquer l’enfermement photographique, et à s’en échapper de justesse.
« Je suis flexible mais cette fois-ci
je ne sais ni observer les trous dans les faits
ni devenir une Party girl
endormie sur le sofa »
Ne restent que l’incertitude de la phrase, la beauté de la connivence sans objet, c’est-à-dire qui fait poème dans la main tendue à l’autre, au bord même du secret :
« nous préconisons une organisation corporelle
avec qui tu sais »
– seuil de château, ombre commune, ennemie renversée dans le décor – dont on peut désormais prendre soin. //
« sauvons l’ennemie d’un gosier
si elle-même se voit en difficulté
trop sûre d’elle
avec sa jolie bouche
ses yeux sans larmes //
Tout ça ne me concerne pas //
(Je ne suis pas l’actrice brune plantée dans le décor) »
Sandra Moussempès, Sauvons l’ennemie, éditions Flammarion, 196 p., mars 2025, 19 €