Anne Parian : Cat People, le cas Eva (Eva, Eva, Eva)

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En août 2024, traumatisée par la disparition de mon chat, je me suis interrogée sur ma relation aux animaux : l’idée que la mort d’un mammifère familier puisse susciter autant de désastre que celle d’un humain (émotionnel, sensible, sentimental), que peut-être s’agitent dans mon cerveau les mêmes neurones de désolation, m’interroge.

L’animalité de l’amour et l’amour des bêtes s’éveillent en moi, consécutivement, au moment de ce deuil. Pour cette raison, en voyant la couverture du livre d’Anne Parian, je ressens un électrochoc : la photo zoomante d’un chat bien vivant et dodu s’avance vers moi…

L’animal, c’est ce qui m’attache ou me répugne, c’est infantile, régressif, anxiogène ou délicieux, contradictoire, comme s’il n’y avait pas de fonction intermédiaire entre caresser un chat et avoir peur du loup quand j’étais petite. Je régresse, je suis émue, j’admire un oiseau, l’instant d’après je flanche, j’ai peur des araignées et des sangliers, incarnant à moi seule un vaste corpus de représentations : tantôt chaperon, tantôt grand-mère, j’ai de grandes dents sachant qu’elles sont fausses.

Ce trouble identitaire, je le retrouve à la lecture d’Eva Eva Eva, texte complexe, subtil, qui m’échappe et m’accroche, tandis que je lance la balle plus loin pour attendre du sens à travers un fil qui s’emmêle, que je détricote à la page suivante.

Lire des livres ne fera pas revenir mon chat.

Celui-ci pas plus qu’un autre, et cependant j’ai du plaisir à le déchiffrer.

Est-ce un défi ?

À une époque où la parole se déclenche (viols de petites filles par un chirurgien, d’une femme mariée endormie par son mari), le fait divers n’a jamais été aussi proche du conte de fée. Le réel n’étant pas une métaphore quand il est sordide, il ne peut être lyrique. Ok. La souffrance s’est exprimée à l’état brut. Et ensuite ? La poésie c’est autre chose, avec le même langage on crée une autre langue.

Très découpés, les vers de Parian empêchent le lecteur de s’apitoyer. Installée dans un inconfort agréable, j’évolue dans un espace pas vraiment clos, à moitié ouvert, une jungle inquiétante. Il y est question de prédation et de petites filles, trois sœurs, une sorcière, une reine, qui toutes portent le même nom (ÉVA), comme si l’autrice avait passé au mixeur Perrault et David Lynch. Le Lynch inquiétant de Lost Highway, celui, plus romantique, de Mulholland Drive.

Eva tire du grand sac

noir bigoudis

colorant blond

de brune à blonde

laisse tomber la serviette dans

cette caisse …

… tu es l’actrice//

Pas de fée pas d’embrouilles

Pas de pièges dans la mare

Le sang, je le vois trop rouge et le chat est bien mort (il n’était pas petit). Une croque-mitaine folle, est-il précisé en 4è de couverture, sorte de Don Quichotte « regenré » au féminin, agence et perturbe mes repères, hybride les créatures en fille-chat, fille-enfant, fifille à sa mère, dans un jeu de rôles permanent où on ne sait plus qui est soumis et qui domine.

Eva bave roule

Nue dans une

Orgie de

Choucroute solitaire

Il y a du gore grotesque sans concession comme dans les œuvres de Cindy Sherman des années 2000 (vomi, nez de clown, détritus). S’il existe des œuvres qui ôtent ma carapace de protection, dans la vie, certaines situations laissent des traumatismes insurmontables. Je peux aimer la fourrure de la Bête quand j’ai la certitude qu’il y a le museau d’une Belle en-dessous (Catherine Deneuve ou Delphine Seyrig, Jean Cocteau, Jean Marais). S’il n’y a rien d’autre que le poil puant et désséché (syndrome Mazan), comment faire ? Lire une poésie difficile, voir des films, ne pas verrouiller les sensations et modifier la photo mentale, en somme, se laisser aller d’une Éva à l’autre, l’existence étant un casting permanent puisque la plupart du temps nous jouons à être quelqu’un.

Peut-on parler d’un texte queer ? Sans appuyer sur le maquillage et la coiffure, oui, transformiste, fluide, glissant à chaque vers qui tombe vite et relance aussitôt le suivant.

EVA résonne comme un générique à retardement, une répétition mal léchée, mise au point désinvolte : poétesse-metteuse-en-scène, Anne Parian sort du cadre et y entre à tout moment, instruit les rôles, donne des directions.

Escortée maintenant

tu dois filer

à ta droite louve

obstinée une

autre louve noire

aveugle te

pousse écarte

la mords-la

Dans le film de Jacques Touneur (Cat people, 1942), la frimousse de Simone Simon happe et rejette le désir, grogne, disparaît, revient. Nous sommes en 1942, une petite Française tourne un film aux États-Unis pas encore entrés en guerre, au moment où l’Europe s’enfonce. Un an avant, Brecht avait prévenu : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde » (La Résistible Ascension d’Arturo Ui, 1941).

Anne Parian, Eva Eva Eva, éditions Les Petits Matins, février 2025, 136 pages, 18€.