Matteo Sedda : J’ai tellement fait le tour de ton corps (Fuck me blind)

Matteo Sedda, Fuck me blind © Vibe Stalpaert

Avec Fuck me blind, Matteo Sedda propose une dispositif chorégraphique superbe qui, inspiré du film Blue de Derek Jarman, éprouve la danse et les corps pour montrer le désir de vivre, le mouvement pour conjurer la mort. Montée en avant-première au KLAP de Marseille le 18 mars, la pièce déploie une performance enivrante et bouleversante.

Il y aurait deux corps comme la possibilité de toute rencontre. Comme deux corps inconnus au seuil de l’autre, et qui s’engagent dans un cercle au plateau : Marco Lebellarte et Matteo Sedda. Cercle des pas qui s’activent dans un rythme symétrique. Ces corps qui se cherchent, se regardent et se tournent autour – au propre comme au figuré –, s’apprivoisent par le regard et l’harmonie du pas. En matérialisant cet attrait de l’autre et la manière qu’il aurait aussi d’impulser un geste en nous, Matteo Sedda renverse la puissance de la couleur de Jarman pour l’insinuer dans les corps eux-mêmes.

Une parade liminaire de deux hommes qui s’apprivoisent et se chassent, se coursent, dans un rythme qu’ils construisent ensemble, c’est-à-dire dans l’accord commun et la connivence, celle qui dit « oui » dans le regard, qui énonce lentement la sensible reconnaissance des corps. La course paraîtrait interminable – non qu’elle ennuie, au contraire : elle impose son rythme, pose l’énergie des corps dans l’espace dont ils doivent désormais s’emparer, plein d’un public les encerclant et qu’ils ignorent. Comme ces autres qui soudain disparaissent de notre vision quand il faut courir à celui qui répondrait à notre propre mouvement. S’impose alors la beauté enivrante de la ritournelle des corps qui se cherchent parce qu’ils se sont trouvés.

La lumière, pensée, comme la dramaturgie, par Margherita Scalise, cerne les corps. Terrain de foot, arène, boîte de nuit, rue, lit : partout où il serait possible de se rencontrer et de se désirer vivants et là. Des rectangles lumineux et monochromes entourent les danseurs. Une palette plurielle qui ouvre toujours la possibilité du dehors et offre, dans le même temps, un espace lumineux et temporel qui embrasse et protège les deux hommes. Le public lui-même est pris dans le cercle quand nous demeurons là, assis en rond et autour de l’espace de la rencontre amoureuse, témoins et spectateurs fascinés, enlacés des variations de couleurs qui circulent, montent et descendent, dans une autre chorégraphie.

Renversé, ce bleu de Jarman l’est encore par la transparence de la couleur qui permet de voir surgir les courbes et les tracés des présences. Elles cherchent un rythme déjà-là, construisent un geste en dépliant son antériorité. Dire : je te laisse arriver car je t’ai reconnu. La présence face à face des deux corps qui se fixent sur le plateau à l’arrivée des spectateurs dira sans doute cela du spectacle d’une histoire qui se déplie sous nos yeux et déploie ce qui se continue dans la naissance performée.

C’est bien qu’il y a reconnaissance pour envisager l’aplomb progressif de ce souffle qui nourrit l’exploit des danseurs. Car tout le travail de Matteo Sedda et de Marco Lebellarte est aussi une superbe prouesse physique. Répondre par la performance physique au dernier film de Jarman à propos du SIDA n’est pas sans vouloir mettre l’énergie de la vie contre la maladie et la mort. Si le SIDA a rendu Jarman aveugle, le contraignant à voir en bleu, la danse des couleurs chez Sedda, dans leur douceur, propose une caresse en don, délicate, pour continuer à admirer la tentative amoureuse dans la douceur des présences. Ne rien abandonner et construire ensemble le corps-à-corps qui nous mène à l’autre, offrir dans le souffle en partage le mouvement de soi dans l’autre et de l’autre en soi.

À mesure que les sourires deviennent des caresses et le contact.

Dis-moi jusqu’où je peux te toucher

Et regarde comme nous nous laissons se toucher

Est-ce que tu viens où j’arrive quand tu arrives où je viens ?

Aussi, tout prépare à l’onde de choc des corps et à la douceur de se/ce toucher. Des corps qui se rapprochent le plus intimement possible, qui travaillent, droits et sans honte, à la rencontre tant attendue des peaux, des bras, des cous, des visages, des doigts…, dont les sourires déjà esquissaient l’évidence, car les yeux aussi dansent. Tout se joue comme un rituel qui permettrait de ne pas avoir mal et d’arrimer enfin à la puissance haptique de la danse et du lien. Tisser et tisser encore dans la ronde une manière électrique de se lier à l’autre. Ouvrir grand le brasier des bouches qui attendent de pouvoir y répondre. Et l’élan de l’inspire et de l’expire qui bat au rythme des sons hypnotiques de Gio Megrelishvili. Qui dupliquent ces souffles. Ou ce souffle qui mène de concert l’un à l’autre, les mains qui s’approchent et frôlent l’écart qui sépare encore.

Matteo Sedda, Fuck me blind © Vibe Stalpaert

Détruire lentement l’espace qui nous tient à distance. Et se toucher enfin. Construire ensemble l’apaisement des corps éprouvés par l’effort, comme pour dire : tu peux venir ici tout près et tout ira bien. Ne plus rien voir que le mouvement des corps de deux hommes dans l’élan de la lumière et du son. Ne plus rien entendre que le battement d’un seul pas contre le plateau. Jusqu’à l’expiration finale, dans le silence absolu, où la rencontre a eu lieu et que plus rien ne défait des corps durables et que la danse aura laissé se rencontrer dans le mouvement reconnu.

And now, fuck me blind : on peut se lier à en perdre la vue, se toucher dans le mouvement de nos corps réunis car j’ai désormais tellement fait le tour de ton corps que je peux le reconnaître partout.

Matteo Sedda, Fuck me blind, spectacle présenté en avant-première le 18 mars dernier au KLAP Maison pour la danse, Marseille. Avec : Marco Labellarte, Matteo Sedda.