Le Terrain vague n’est pas un lieu où chacun vit replié sur lui-même, mais un espace ouvert où des bandes d’Indiens, liés par de nombreuses affinités et partageant quelques rejets, échangent au hasard des rencontres, élaborant ainsi des constellations animées par le désir de changement. N’en cherchez pas l’entrée au centre de la Cité, elle n’y est pas. Pour y accéder, il est nécessaire de se projeter à l’écart des lieux de pouvoir – donc de cultiver le goût des marges, et d’entretenir un rapport au temps non mesuré.

C’est la huitième fois depuis l’été 2021 que je referme après lecture un ouvrage de Jérôme Prieur avec l’intention bien ancrée de ne pas trop tarder à le rouvrir, afin de pouvoir le retraverser autrement, tant pour vérifier – par frottage – ce que ma mémoire en a gravé, que pour ressaisir ce qui m’aura échappé à première lecture ;

Elle est un peu folle, la vitesse qui nous précipite d’une lecture à l’autre. Il convient, non seulement de freiner, mais aussi, et surtout, de faire de longues pauses, avant de reprendre autrement ce qu’on croyait achevé. Au Terrain vague, il n’y a pas de clé, mais des sésames, qu’on ne découvre qu’à relecture. Nul besoin de précipitation, sinon en rêve, après avoir pris soin de glisser un carnet et un crayon sous l’oreiller.

Dépoussiérant les archives du Terrain vague, je tombe sur une chronique publiée le 6 juillet 2021, donc au moment où l’idée de recenser quasi-systématiquement plusieurs livres au lieu d’un seul a commencé à s’imposer. Du coup, à l’imitation de la bande dessinée qui faisait déjà depuis longtemps bande à part, la poésie a commencé à jouer cavalier seul.

Il y a plaisir à composer une constellation d’ouvrages, sans se soucier du genre auquel chacun pourra être rattaché. Car c’est ainsi que nous vivons, passant d’une activité à l’autre : privilégiant un instant le regard, avant de se mettre à l’écoute de ce qui ne fait pas de bruit. Passant de film à poésie, de peinture à récit, de bande dessinée à musique, ce que le chroniqueur désire rapporter, c’est un viatique.

C’est le corps qui décide. Au réveil, il arrive qu’il soit impossible d’atteindre la table de travail, ne serait-ce que pour mettre en route l’ordinateur ; ou de s’installer au piano, pour le plaisir d’improviser ; ou encore de tracer quelques lignes hésitantes au crayon sur une feuille volante. Pourtant, bien que sonné par l’intrusion d’un virus, l’esprit pense avoir encore le monopole de la volonté. Il doit cependant abdiquer tant le corps manifeste de désir d’immobilité, et surtout de silence. Pour l’instant, le plus urgent est d’arriver à ne penser à rien.

29 janvier 2024. J’écris ces lignes après une semaine d’arrêt, histoire de reprendre ce Journal de lecture du Terrain vague : de retrouver le chemin des mots, afin de laisser une trace de cette expérience, à la fois banale et énigmatique, d’être délivré de toute attente, comme projeté dans un monde où l’on pourrait s’évanouir sans inquiétude dans le temps suspendu. Mais c’est un rêve…

Ayant à peine épuisé une petite pile d’ouvrages – lus, parfois relus, et pour leur quasi-totalité recensés dans ce Journal de lecture –, une nouvelle se forme, tandis que d’autres autres se renforcent. Il y a principalement la pile « Poésie, etc. », la pile « Bande dessinée, etc. », la pile « Art & Cie », et plusieurs non nommées où tout se mélange. Chacune d’entre elles semblent à disposition du commentateur pour qu’il recharge ses batteries : pour qu’il retrouve le sens de la digression, alors qu’il aspire le plus souvent au retrait (le Terrain vague étant le lieu où ces deux conduites s’accordent).

Le Terrain vague est un lieu où on prend le temps de flâner. Où l’on peut chiner, quand le courrier se fait rare. On y trouve plaisir à affuter son regard comme un couteau, tout en se mettant à l’écoute de ce qui vient. Ici, la rentrée d’hiver ne captive pas davantage que celle d’été, mais le promeneur reste curieux de ce qui s’y entremêle d’inconnu et de retrouvailles. Dans cette deuxième chronique de l’année, le dessin étant à l’honneur, on en profitera pour rattraper quelques retards, tout en nous intéressant de près à trois quatre parutions du moment. Le temps de mettre un disque sur la platine (Mingus à Antibes, 1960 – face 2 : What Love ? avec Eric Dolphy à la clarinette basse) et c’est parti

Une nouvelle année commence et, comme c’était déjà le cas les années précédentes, le titre de cette chronique (à suivre) change tout en restant sensiblement le même. À la frontière devient Terrain vague, du nom de ce lieu inlassablement arpenté, où les choses, vues, lues, entendues, circulent librement, sans jamais devoir justifier leur présence. Si l’on devait représenter le Terrain vague, on y trouverait des traces de blanc cézannien, déposé en réserve dans une toile à jamais inachevée.