Terrain vague : Jérôme Prieur, Regarder et ne pas voir

© Christian Rosset

C’est la huitième fois depuis l’été 2021 que je referme après lecture un ouvrage de Jérôme Prieur avec l’intention bien ancrée de ne pas trop tarder à le rouvrir, afin de pouvoir le retraverser autrement, tant pour vérifier – par frottage – ce que ma mémoire en a gravé, que pour ressaisir ce qui m’aura échappé à première lecture ; car quand bien même le narrateur a don de faire passer le fruit de son enquête de manière aussi belle qu’efficace – et quand bien même son lecteur maintient un bon niveau d’attention, une fois trouvé le bon tempo –, quelque chose se perd inévitablement, un peu comme le fil d’une songerie peut se disloquer, à la frontière de l’endormissement, par le simple effet d’un brusque retournement du corps.

[En aparté. Ce jeudi 7 mars où je commence à mettre en forme mes notes marque le centenaire de la naissance d’André du Bouchet (Paris, 7 mars 1924 – Crest, 19 avril 2001). J’aurais voulu mettre en lien un enregistrement de Lit de neige d’André Boucourechliev pour soprano et dix-neuf instrumentistes (1983-84) à partir d’un poème de Paul Celan (dans sa version originale en allemand, puis dans sa traduction en français par André du Bouchet). Mais impossible d’en trouver la moindre version sur YouTube ou ailleurs : sale époque où les centenaires ne sont plus honorés et où le sublime est relégué dans les zones les plus obscures de lieux de conservation d’archives hélas bien connus pour ce qu’ils ne font pas. Fin de l’aparté.]

Regarder et ne pas voir est le titre du livre de Jérôme Prieur que je viens de refermer, sans pour autant le ranger (n’ayant pris la moindre note pour ne pas freiner la progression pourtant lente de la lecture, je le garde à portée afin de pouvoir le reprendre à tout instant : l’ouvrir au hasard ; ou suivre des pistes étranges comme on le fait à ciel ouvert au Terrain vague). Publié dans « La Librairie du XXIe siècle » au Seuil et dédié à Maurice Olender, il s’intéresse aux dernières années de la vie de Louis Gillet, un témoin au cœur des années sombres (1936-1943), soit un grand oublié (car « la postérité a souvent la mémoire courte ») : « Maintenant vous êtes mort, et l’on ne vous connaît plus, du moins sous votre nom. Pourtant il n’y a pas si longtemps encore vous étiez un homme réputé, connu et reconnu, votre nom était au sommaire des revues et même de plusieurs journaux, vous aviez publié un grand nombre de livres, vous faisiez autorité en matière d’art et de littérature, bref, vous étiez une personnalité influente », un académicien « qui porte la barbe comme le bicorne, avec dignité. » Mais, voilà, « la douce gloire s’est dissipée, votre figure n’a désormais presque plus rien de mémorable selon notre sort à tous. Votre patronyme a pris la poussière de certains mots communs que l’on n’emploie plus guère. »

On remarquera l’usage du « vous », non en hommage à Michel Butor ou à Italo Calvino – ou encore à La Comédie intime de Bernard Noël : « Vous demandez pourquoi tant de visages et toujours, derrière eux le mien. Vous ne savez pas, dirait-on, qu’en chacun de nous vivent un je, un il, et un tu. Vous les sentez parfois tour à tour et parfois tous ensemble » (Les têtes d’Iljetu) –, mais en tant qu’adresse décalée, marquant le passage du temps, et faisant ainsi l’hypothèse de redonner chair au fantôme. Cependant, Regarder et ne pas voir n’en abuse pas. « Le héros de mon récit est un homme inconnu », écrit Jérôme Prieur, « un homme ordinaire. En réalité un homme peu ordinaire, et bien oublié maintenant. Contrairement à la plupart de ses semblables, il a laissé derrière lui des traces de son passage, des traces de ce qu’il voyait et de ce qu’il pensait, son point de vue sur l’Histoire en cours, des textes publics, publiés, ce que d’autres ont pu dire de lui, mais aussi des écrits privés, des confidences, des documents, bref des archives », certaines parfois compromettantes (ce qui les rend d’autant plus intéressantes), tandis que d’autres permettent de le « racheter ». Sa notice Wikipédia ne retient rien de ses égarements, de ses aveuglements, voire de ses compromissions. Elle le présente tout d’abord comme géniteur de la résistante Simone Demangel et de l’architecte Guillaume Gillet, prisonnier de guerre en Allemagne de 1940 à 1945, dont certains travaux réalisés après la libération, comme l’église Notre-Dame de Royan, sont restés fameux ; et ne nous confie de son parcours que quelques indications, du genre : « Il entre en 1896 à l’ENS où il fait connaissance de Charles Péguy et de Romain Rolland […] L’Italie lui inspire de nombreux ouvrages (Saint François d’Assise, Raphaël), et il consacre plusieurs études à la littérature anglaise, notamment sur Shakespeare, Joyce, D.H. Lawrence. »

Louis Gillet est donc un historien de l’art et de la littérature élu en 1935 à l’Académie Française. La liste de ses œuvres n’est pas déshonorante – notons au passage que sa Stèle pour James Joyce a été rééditée en 2010 chez Pocket ; et il en a été de même pour Trois variations sur Claude Monet, chez Klincksieck. Les choses pourraient changer aujourd’hui, car qui a lu Regarder et ne pas voir ne peut qu’ajouter quelques dissonances à cette partition trop sage. Mais avant de creuser plus avant cette affaire, j’aimerais faire quelques détours du côté du documentaire, donc aussi de la fiction, ce qui va de soi au Terrain vague, ce jardin aux sentiers qui bifurquent dont nul académicien, nul médaillé des arts et lettres, n’a encore trouvé l’entrée. J’ai écrit en incipit que ce nouveau livre de Jérôme Prieur (quelque chose comme son trentième, si on compte à part égale les ouvrages en collaboration) était pour moi le huitième lu depuis 2021 : quatre nouveautés, une réédition, et trois livres plus anciens. Cela pourrait faire de moi une sorte d’habitué de cette écriture qui n’est pas celle d’un pur essayiste – d’un savant exégète, dont il sait cependant se glisser dans la peau si nécessaire –, mais d’un écrivain n’ayant jamais oublié les exigences propres à la littérature de fiction – celle qui se réclame de l’« aventure de l’écriture » –, parfaitement compatibles avec celles du documentaire sous toutes ses formes. Lire ou relire, voir ou revoir, une œuvre de Jérôme Prieur, c’est se projeter dans un espace-temps où l’on célèbre les retrouvailles avec ce qui donne forme au conte et un corps aux fantômes : où l’auteur, ferraillant sans relâche avec ses obsessions, fait coïncider le passé et le présent, révélant de belles failles, de singuliers réservoirs à tourments, explorant ce qui résiste comme ce qui semble acquis, et surtout ce qui revient plus ou moins caché derrière tel ou tel masque – mais aujourd’hui de plus en plus souvent à visage découvert –, avec un grand art de la composition.

Un souvenir, maintenant, que je peux dater avec précision : celui de ma première rencontre avec Jérôme Prieur. C’était le 18 juin 2021. Nous étions une trentaine d’auteurs et d’autrices de l’écrit, du sonore et de l’audiovisuel réunis dans un lieu que la plupart d’entre nous connaissions depuis fort longtemps : où nous nous étions inévitablement croisés plus d’une fois, mais sans le savoir. Ce jour-là était propice aux présentations. Et la première chose qui m’est venue à l’esprit en allant le saluer a été de lui dire que son nom était resté gravé dans ma mémoire depuis le jour de la sortie en salles (le 24 mars 1982) du film de Jacques Rivette, Le pont du Nord, où il est crédité en tant qu’auteur des dialogues. C’est un film qui a énormément compté et compte toujours pour nombre d’entre nous – j’inclus dans ce « nous » Jim Jarmusch qui a dédié quatre ans plus tard Down by Law à Pascale Ogier. Bien entendu, avant cette rencontre de 2021, j’avais vu, mais de manière désordonnée, un certain nombre des documentaires de Jérôme Prieur pour la télévision, à commencer par La véritable histoire d’Artaud le Mômo et Corpus Christi (en partage avec Gérard Mordillat) – j’ai fini par les regarder de façon méthodique après avoir acquis les coffrets DVD fin 2022, très impressionné par leur côté à la fois labyrinthique et minimaliste : foisonnant, complexe et tout en retenue, avec quelle rigueur et quelle liberté ! J’avais aussi regardé peu de temps auparavant Ma vie dans l’Allemagne d’Hitler, signé de lui seul. Cependant, le sésame qui nous a permis de faire connaissance a été Rivette. Le plus souvent ça commençait comme ça (on connaît la suite). Mais le lendemain matin, on échange comme si c’était déjà une vieille habitude. Jérôme Prieur m’a permis de me rafraîchir la mémoire en me faisant lire ses deux premiers livres, Nuits blanches et Lanterne magique, qui, bien que précisément destinés au lecteur que j’étais à leur parution, m’avaient échappés. Et de mon côté je lui contais – deuxième sésame (il y en aura d’autres) – l’histoire du « dissident secret », Claude Ollier, dont le recueil de critiques cinématographiques, Souvenirs écran, sorti peu après Nuits blanches, l’avait marqué (les deux livres ont été recensés par Louis Seguin dans un même article pour La Quinzaine littéraire, en septembre 1981).

Dans le prologue écrit Après coup en 2020 pour la réédition de Lanterne magique, Jérôme Prieur écrit, se remémorant sa jeunesse de « critique de films » pour les Cahiers du Chemin et La Nouvelle Revue française (même s’il lui est arrivé de dire : « ce ne sont pas les films qui m’intéressent, mais le cinéma »), que ces textes acceptés par Georges Lambrichs sont des « feuilles de carnet de bord, notes et réflexions consignées dans le souvenir des images, petits textes écrits dans l’admiration de ceux qui avaient compté parmi mes prédécesseurs à la NRF, Audiberti comme Claude Ollier, “comme si par nature, soulignais-je dans le préface de Nuits blanches, l’image ne pouvait, d’évidence ou clandestinement, qu’être surprise ou entrevue, saisie à la dérobée”, et ainsi nous poursuivre, nous hanter. » Et aussitôt, j’entends la voix si fragile de Pascale Ogier s’adressant à Jacques Derrida dans Ghost Dance : « Je voudrais vous demander une chose : est-ce que vous croyez aux fantômes ? » Dans le prochain épisode, qui s’intéressera au livre passionnant de Pacôme Thiellement, Le secret de la société, je reviendrai sur ce lien si fort avec Jacques Rivette qui nous unit. Et probablement un autre jour, sur ces cinéastes marquants dont les films des années 1970 forment la matière première de Nuits blanches : Chantal Akerman, Raul Ruiz, Alain Resnais, Wim Wenders, Jean Eustache, etc. (sans oublier les « anciens » alors encore en activité, ou reprenant le travail, comme Luis Buñuel ou Manuel de Oliveira). Tout cela marque de profondes affinités jouant subtilement avec de vraies différences, ce qui m’incite à rattraper mon retard – ce qui n’est pas si simple, étant donné que notre écrivain-documentariste n’a jamais été, et n’est toujours pas, en repos.

Je me souviens avoir lu d’une traite Proust fantôme, une nuit plus blanche que d’ordinaire, dans une clinique où un chirurgien venait enfin de me libérer d’une douleur qui travaillait mon corps depuis des mois : expérience mémorable… Le bateau tangue-t-il ? Nous y sommes embarqués, comme Céline, Julie et la petite fille de chez Henry James et Lewis Carroll, et croisons quelques fantômes – on n’en finira jamais. [En aparté. Écrivant ces derniers paragraphes, j’écoutais d’une oreille distraite quelques disques un peu choisis au hasard. Je me rends compte tout à coup que tous avaient un lien avec l’idée de fantôme : la BO du film Macbeth de Polanski écrite et interprétée en 1972 par The Third Ear Band – inoubliable, contrairement au film ; Nadir’s Big Chance de Peter Hammill, qui s’achève avec ce titre : Two or Three Spectres ; et à l’instant, l’intégrale des Quatuors pour piano et cordes de Johannes Brahms qui sonne pour moi comme une conférence, non d’oiseaux, mais de de fantômes.]

Faisons maintenant une brève excursion dans la filmographie récente de Jérôme Prieur. Quatre films depuis 2021 : Darlan, le troisième homme de Vichy (vu le 13 mars 2022 au Mémorial de la Shoah), Les suppliques (avant-première le 13 juin 2022 au cinéma L’Arlequin), 1941, dernier bateau pour l’exil (avant-première le 17 mai 2023 au mahJ) et enfin Les Sentinelles de l’oubli (projection de la version cinéma de 1h34 le 4 décembre 2023 à la Cinémathèque) dont on peut découvrir la version de 1h02 pour la télévision sur le site de LCP : « On ne fait plus attention à eux, pas plus qu’aux panneaux de signalisation, aux poteaux électriques. Ils ornent les places de villages, ils sont au pied de la mairie, ils décorent le chevet des églises. Ces sentinelles, c’est comme un musée invisible, ouvert à tout vent. Deux ou trois fois l’an, on vient y déposer des gerbes de fleurs. Les monuments aux morts de la grande guerre ont fini par se mélanger au paysage. À ceux de 14, on a ajouté d’autres plaques : les morts de 40, les résistants, les déportés, tous se confondent ; et puis ceux d’Indochine, d’Algérie, d’ailleurs ; il reste encore un peu de place au cas où. // Les pauvres soldats de l’armée morte ont donné leur vie – qu’au moins on vénère leur nom. // Pour la première fois – c’est systématique – les guerriers inconnus ont le droit d’être nommés, et pas seulement les chefs de guerre. // Les simples soldats, les sous-officiers et les officiers sont logés à la même enseigne : les paysans, les ouvriers, les citadins, les pauvres et les riches, tous les contingents d’hommes envoyés au feu. // Noms inoubliables dont on ne se souvient pas, les mêmes souvent, jusqu’à six ou sept fois, les frères, les fils, les pères, les oncles, les cousins. // La pierre est gorgée de sang. »

Les Sentinelles de l’oubli, projection à la Cinémathèque française, 4 décembre 2023

Après une première vision de ce qui est le projet récent le plus ambitieux de Jérôme Prieur (fruit d’années de préparation, avec un travail de réalisation d’une haute précision où rien ne cède aux compromis habituels du documentaire pour la télévision), je reprends mes notes, à commencer par ces quelques mots adressés à l’auteur : J’ai laissé mûrir ton film dans le souvenir, sans chercher à voir la version TV sur petit écran. Me reviennent surtout – en dehors du texte dont je n’ai pas été surpris qu’il soit aussi bien écrit – certaines images : splendeur des mouvements de caméras, pertinence du cadre, sensibilité à la lumière, et rigoureux agencement par montage des images et du son – surtout les sons « naturels » : ce plus « concret » de la musique passant aussi par les voix et se mixant aux exécutions de partitions originales par les excellents musiciens de la garde républicaine (à qui on ne peut pas – mais qui sait ? – faire jouer le plus avant-gardiste de la musique de cette époque : d’un côté Stravinsky – L’Histoire du soldat, Les Noces –, et de l’autre l’École de Vienneles Cinq Pièces pour orchestre opus 10 de Webern, après quoi rien ne sera plus pareil, étant de 1913, et les Trois Petites Pièces pour violoncelle et piano opus 11 du même, de 1914 ). Tu as réussi à concilier fascination (par ton sens de la forme qui entraîne l’ouïe et le regard dans l’espace-temps sans la moindre baisse d’intensité) et réflexion : c’est très précisément ce que j’entends par expérience des frottages. Il serait regrettable de regarder Les Sentinelles de l’oubli sans saisir, ne serait-ce qu’intuitivement, les effets « miraculeux » de cette « conciliation » entre exigence de l’agencement des signes et désir, non réductible à la mise en œuvre d’un catalogue d’intentions, de nous projeter au cœur de ce qui nous hante, nous tourmente, et nous pousse à agir aujourd’hui. Comme pourrait l’écrire Dominique Fourcade : « grande poésie » des Sentinelles de l’oubli.

Le temps ayant (un peu) passé, je viens de découvrir la version « courte » proposée sur LCP. Je condense mes quelques notes prises à la volée au cours de cette projection : la voix humaine – une lectrice, un lecteur – est physiquement présente dans ce défilé de fantômes, non en chair et en os, mais en pierre taillée et gravée. Superbe projet que de rendre sensible aux maladies de peau de la pierre, au lent travail d’érosion, aux marques du temps sur les matières, et à tout ce qui donne du poids, donc de la présence, aux fantômes. La musique originale de Marc-Olivier Dupin, marquée par le langage musical de l’époque où ces sentinelles ont été sculptées, n’a pas subi, contrairement à la pierre, les épreuves du temps – bien au contraire : elle sonne avec fraîcheur (belle prise de son), et gagne à être mixée avec d’autres matières sonores prises plus ou moins sur le vif – sons « naturels » se mêlant à d’autres, moins définis (résonances sombres, ponctuations sonores) – qui ont le mérite d’altérer le côté lisse du bien composé, bien interprété, bien enregistré. La force du film vient de cette façon de mettre à nu la mobilité du vivant, de redonner du mouvement à ce qui a été figé par ce « projet artistique le plus ample peut-être depuis les cathédrales ». Les frottages se font aussi entre ce qui relève de la nostalgie et ce qui relève de la mélancolie : celle du guetteur que les regardeurs sont en droit d’observer en double d’eux-mêmes arrêté en pleine action. Et on relève une forme de battement entre ce qui procède du charme pur (dans lequel on peut s’abandonner – s’oublier) et ce qui nous touche plus secrètement, plus viscéralement, et nous fait nous retrouver, contre l’oubli.

Les Sentinelles de l’oubli, capture d’écran version télévision © Mélisande films / LCP

Revenons-en maintenant à Regarder et ne pas voir : « Parmi quantité d’autres hommes, vous [Louis Gillet] avez combattu en 14-18. Vous avez connu les tranchées […] Vous vous êtes comporté avec vaillance, une ou deux citations dès l’année 1914 qui vous ont valu la croix de guerre et puis vingt ans après Verdun – cette bataille à laquelle vous avez consacré un de vos premiers livres –, l’année de l’Académie, vous profitez de l’invitation d’un grand hebdomadaire, vous partez en pays ennemi. […] Remettant les pieds en Allemagne à l’été 1936 […], vous allez circuler librement à travers le pays, certaines choses vous chiffonneront, néanmoins dans l’ensemble vous serez admiratif. Vous n’êtes pas que naïf ; vous êtes un esprit fin et cultivé, un homme intelligent, vous n’êtes pas un fanatique. Vous êtes un honnête homme. Vous regardez, vous observez, vous voyez. Vous êtes de bonne volonté. “Que de choses, entre nos deux pays, pourraient se dire, presque sans paroles, quelle entente pourrait se faire, sans chiffons de papier, sur le terrain spirituel, sur le plan de l’honneur chevaleresque et militaire !” vous exclamez-vous dans les premières pages du livre que vous allez rapporter de votre voyage et qui sera publié l’été suivant, Rayons et ombres d’Allemagne. Vous voulez y croire. »

« “Le premier des problèmes est de refaire les hommes”, écrivez-vous encore. “Je regrette de dire que là-dessus, le gouvernement naziste a vu plus loin et mieux que nous. C’est lui qui est à la page, et nous qui retardons.” » Nous ne rêvons pas – ajoute Jérôme Prieur. Mais l’histoire est embrouillée et ne manque pas de rebondissements puisque, quelques mois après la mort de Gillet, le général de Gaulle le citera en exemple (en octobre 1943 depuis Alger) : beau titre de gloire – in fine.

Comme aucune page n’est à sauter, on ne pourra raconter le totalité de ce qui est rapporté, commenté, analysé, mis en perspective bien au-delà du « cas Gillet », au long de ces 43 chapitres (soit deux de moins que pour Berlin Les Jeux de 36 aux Éditions La Bibliothèque – petite maison d’édition aux livres bien façonnés où Jérôme Prieur a publié Où est passé le passé, suite d’échanges avec l’archéologue Laurent Olivier, et Mon île, dans le recueil collectif Heures de Paris – qu’il est fortement recommandé de lire en contrepoint de celui-ci), le projet étant de ne pas lâcher d’une semelle ce témoin, tout en variant les manières de l’interpeler, et d’interroger ses actes et ses dires : ce que ce dernier a saisi, ou non, du présent dans lequel il a vécu.

Ou plutôt, on ne va pas pouvoir – le débordement n’étant pas de rigueur dans ces chroniques du Terrain vague pourtant peu avares de digressions. Regarder et ne pas voir : un essai sur la cécité ? Sur la vanité du « grand homme » ? Sur la misère en milieu académique ? Sur le recouvrement impossible de ce qui a été imprimé noir sur blanc ? Sur les contradictions propres, non à l’époque, mais au défricheur/déchiffreur, heureux de céder aux sirènes du journalisme, et du politique ? Car comment concilier Joyce et Pétain ? Jérôme Prieur : « Quand, en juillet 1940, Louis Gillet arrive à Vichy, nul doute qu’il est aimanté par la statue du Commandeur. […] – L’Académie a entretenu des liens. Cela annihile l’esprit critique, plus encore si on partage le fond de la même mélancolie, le déclin français, la nostalgie de la grandeur morale. » Et Louis Gillet : « D’abord, entre tous les dons, Pétain a reçu du ciel celui de la beauté. À quatre-vingt-cinq ans il en paraît soixante, ou plutôt, auraient dit les Grecs, il a l’aspect d’un Immortel. Son corps, invulnérable à l’âge, semble une neige ou un marbre inondé d’ambroisie (Paris-Soir, 17 février 1940). » Quel portrait ! Mais, onze mois plus tard, le même, à propos de Joyce (rencontré « probablement à la fin octobre 1940 » non loin de Vichy) : « Je revois cette longue silhouette délicate, aristocratique, surmontée d’une étrange tête cylindrique où le visage osseux, à l’énorme front en forme de tour, paraissait découpé, comme certaines sculptures surréalistes, dans le zinc d’un tuyau de poêle : je n’ai jamais connu à personne plus de hauteur, des allures à la fois plus courtoises et plus distantes. Je n’ai vu qu’à lui ce profil concave, ce profil en quartier de lune, avec la double proéminence du crâne et du menton, taciturne, impérieux, coupant et obstiné, qu’on voit aux bustes de Philippe II (Paris-Soir, 15 janvier 1941). »

Singulier personnage qu’on adorerait détester, en ironiste de l’académisme des gendelettres comme disait Beckett. Mais le réanimant – travaillant de manière inouïe tout ce qu’il a pu collecter, et accordant ces trouvailles à ses propres obsessions, son inquiétude qui ne peut que se renforcer en notre époque de restauration du pire –, Jérôme Prieur nous le rend indispensable, voire, tout compte fait, inoubliable, tel un vieux compagnon de route, ou un camarade d’école d’une vie antérieure enfin retrouvé, certes mourant, agonisant, pétri de remords, voire désespéré, mais enfin lucide, auquel il convient paradoxalement de rendre hommage, tout en ne lui accordant d’autre place que celle « d’un témoin ambigu » qui aura « fait l’expérience des rapports incertains entre la lumière et les ombres. »

Jérôme Prieur, Regarder et ne pas voir, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 15 mars 2024, 272 p., 22 € 50