Terrain vague (3) – Poésie, etc.

Photo © Christian Rosset.

Ayant à peine épuisé une petite pile d’ouvrages – lus, parfois relus, et pour leur quasi-totalité recensés dans ce Journal de lecture –, une nouvelle se forme, tandis que d’autres autres se renforcent. Il y a principalement la pile « Poésie, etc. », la pile « Bande dessinée, etc. », la pile « Art & Cie », et plusieurs non nommées où tout se mélange. Chacune d’entre elles semblent à disposition du commentateur pour qu’il recharge ses batteries : pour qu’il retrouve le sens de la digression, alors qu’il aspire le plus souvent au retrait (le Terrain vague étant le lieu où ces deux conduites s’accordent).

Le critique professionnel doit ricaner en lisant ce premier paragraphe. Il se dit que lui aurait laissé ces piles s’éteindre en silence, jusqu’à ne plus savoir de quoi elles sont constituées, avant de les faire disparaître sans le moindre remord contre rétribution. L’amateur n’a rien à reprocher à cette manière d’agir, car elle lui permet d’acquérir facilement, et pour pas cher, nombre de livres reçus en service de presse, de plus dans un état impeccable puisqu’à peine ouverts. Sa bibliothèque en regorge (hier encore, une dizaine de livres trouvés dans des bacs des librairies d’occasion du Quartier latin, dont une « nouveauté » de la rentrée pour 1€). Ce qui fait qu’au lieu de m’attaquer à ce nouvel épisode – Poésie, etc. –, je suis en train de dévorer avec plaisir une Leçon de littérature d’Antoine Volodine prononcée à la BnF le 11 juin 2006 (diffusée le 30 juillet suivant sur France Culture), avant d’être recueillie en 2007 dans 9 leçons de littérature aux éditions Thierry Magnier.

Il faut avouer que, comme le livre en haut de la pile du jour est un peu intimidant, je tente de différer la frappe de l’inamovible So May we Start ? alors que sur la platine tourne Bananamour (1973) de Kevin Ayers dont la face B s’achève avec Beware of The Dog. En voici les paroles (faciles à comprendre, même pour qui ne baragouine que quelques mots d’anglais) : « I said I feel really happy / Happy as can be / And I’m feeling free / She said you’re not happy / You’re just stoned ».

1. Du côté des mortels est un choix de poèmes écrits entre 1860 et 1861 par Emily Dickinson (1830-1886), proposé et traduit par François Heusbourg aux Éditions Unes, avec une postface de Claude Ber dont j’aimerais, pour commencer, relever ces mots en écho à quelques vers d’E.D. : « Rien à ajouter ni à retrancher. Tout est dit. Un “tout est dit” paradoxal […] et ouvrant indéfiniment. Le poème agrège et génère, lui aussi, indéfiniment. Et ce serait, par exemple le silence, par exemple l’élégance, la délicatesse du cœur, l’instabilité de l’être et sa puissance. » Du côté des mortels est le cinquième recueil proposé en édition bilingue par le même traducteur, par ailleurs poète et éditeur (ayant pris le relais de Jean-Pierre Sintive aux Éditions Unes, il y a une dizaine d’années). Je cherche l’obscurité, quatrième de la série (à priori non close), avait été chroniqué ici-même, comme quoi il est possible d’y arriver, même si me relisant, je suis effaré par ce que j’y ressens de gêne et de profond désir d’en finir au plus vite.

Donc le mieux pour commencer – pour embrayer un montage (en écho, ou en hommage) – est de faire entendre, tout en sollicitant le regard, un des poèmes ici rassemblés – et, comme par hasard, un des plus fameux :

« Je ne suis Personne ! Qui êtes-vous ?
Êtes-vous – Personne – vous aussi ?
Alors nous faisons la paire !
Ne dites rien ! ils l’ébruiteraient – vous savez !

C’est si morne – d’être – Quelqu’un !
Si commun – comme une Grenouille –
De prononcer son nom – Tout le mois de Juin –
À un Marais admiratif ! »

Personne nous fait aujourd’hui songer à Pessoa. Mais, en v.o., Nobody peut évoquer l’Indien taciturne de Dead Man de Jim Jarmusch : « My name is Nobody, William Blake ! » Et la deuxième strophe de ce poème me téléporte fin Juin 1983 dans un Marais breton où j’avais enregistré le chant des Grenouilles en compagnie du poète Paul Louis Rossi. Et de digression en digression – peut-être parce que je viens de voir Perfect Days de Wim Wenders qui prend un peu modèle sur Paterson (mais n’est pas Paterson, loin de là ; pour l’éventuel « grand retour » du cinéaste de Faux mouvement ou de L’État des choses, il faudra attendre encore un peu) – me revient un autre personnage : celui de la très jeune fille qui s’assied sur un banc à côté de Paterson, le conducteur de bus joué par Adam Driver dans le film de Jim Jarmusch. Après lui avoir lu un de ses poèmes, Water Falls, elle lui demande : « – Aimez-vous la poésie d’Emily Dickinson ? – Oui, elle est une de mes favorites. – Ah ! un bus driver qui aime Emily Dickinson… » On ne sait si ces derniers mots sont admiratifs ou teintés d’ironie (ce qui compte, c’est son sourire – et la fraîcheur de son poème qui sonne bien entendu comme du Ron Padgett), mais on aimerait, ne serait-ce qu’un bref instant, se glisser dans la peau de cette enfant pour rendre compte de ce cinquième recueil dont « la présente édition regroupe un choix de poèmes écrits en 1860 et 1861, juste avant la période la plus intense de sa production poétique. Celle qui se retirera progressivement dans la solitude de sa chambre, fabriquant ainsi malgré elle sa légende, se trouve encore, à cette époque, “du côté des mortels.” »

(Pause : écoute des Twelve Poems of Emily Dickinson d’Aaron Copland (1950) pour mezzo-soprano et piano. Note : faire une enquête sur qui a composé de la musique à partir de vers d’Emily Dickinson.)

« S’il n’avait pas de crayon,
Emprunterait-il le mien –
Usé – là – émoussé – mon cher,
De t’écrire tant.
S’il n’avait pas de mot –
Ferait-il la Pâquerette,
Presque aussi grande que je l’étais –
Quand il m’a cueillie ? »
(1861)

Par chance paraît quasiment au même moment un numéro de la revue Europe consacré (pour les deux tiers de sa pagination) à un vaste « dossier Emily Dickinson » confié à Pierre Vinclair qui relève, dans son texte d’introduction, trois paradoxes : « Tout le monde connaît le visage d’Emily Dickinson. Pourtant personne ou presque ne l’a vue. // Tout le monde connaît la poésie d’Emily Dickinson. […] [Pourtant] personne ne connaît une poésie signée, purement et simplement, Emily Dickinson. // Tout le monde apprécie la poésie d’Emily Dickinson. […] [Pourtant] personne ne [la] comprend vraiment. Ces trois paradoxes, qui dénotent un rapport composé d’intimité presque charnelle et d’étrangeté radicale, comme on en entretient avec des œuvres inépuisables, suffiraient à faire d’Emily Dickinson une figure égale à celles d’Homère ou Shakespeare ; or il en est un quatrième. C’est qu’en regard de cette aura, la réception critique de son œuvre […] est étonnamment discrète et a longtemps été quasiment inexistante en France » – ce que ce numéro d’Europe tente de réparer.

Au sommaire de ce n° 1137-1138, divers essais, dus en grande partie à des poètes contemporains sollicités par Vinclair. Mais on y trouve aussi des traductions d’écrits plus anciens, tels Une primitive d’Edward Sapir (Poetry, 1925) : « Bien qu’Emily Dickinson soit morte depuis quarante ans, il n’est pas certain que nous soyons aujourd’hui en mesure de lire sa poésie correctement. » ; Le Vésuve au sein d’une maison d’Adrienne Rich qui affirme qu’elle « a la conviction qu’un génie a conscience de son génie, et qu’Emily Dickinson s’est volontairement isolée, se sachant exceptionnellement douée et ayant conscience de ses propres besoins », avant de proposer que « la poète se perçoit comme un fusil chargé, une énergie impérieuse » ; Somptueux dénuement de Richard Wilbur qui relève qu’ »il semble parfois n’y avoir rien d’autre dans son monde que sa propre âme, avec les abstractions qui l’escortent et – tout au loin – l’insondable Ciel » ; et enfin Une rencontre à distance d’Andrew Zawacki qui traite d’Emily Dickinson et l’invisibilité, partant du fait qu’il « n’existe qu’un seul daguerréotype connu de Dickinson, pris aux alentours de 1847, alors qu’elle avait environ dix-sept ans ». Bref : une formidable matière, dont on ne pourra rendre compte de tout, même en opérant un montage de brèves propositions. On notera cependant la présence de François Heusbourg, qui s’adresse assez longuement à la poète d’Amherst (Massachusetts) sur le mode de « tu » : « Tu portes parfois des crépuscules dans la main, tu joues au ballon avec une nature jalouse, tu commandes à la lune et aux marées. La foudre y est une fourchette tombée des tables du ciel. Une rose est un domaine.  […] Et quand le soleil se couche, soustrayant à ton regard les formes et couleurs de la terre, tu sursautes, comme si tu avais été “repéré[e] dans l’immortalité”. Tu dessines les grands desseins du ciel comme un enfant sur la feuille de papier, avec des crayons de couleur : “patchwork modeste” pour “calmer [t]es mains bruyantes” ». Ainsi que celles d’Antoine Cazé, par ailleurs traducteur de Mon Emily Dickinson de Suzan Howe (un ouvrage qui m’est particulièrement cher), Découdre les cieux (beau titre) : « Pour réussir ces points de couture, il faut pouvoir en découdre avec le ciel, et même plus littéralement le découdre afin d’en faire une véritable expérience de pensée » ; de Patrick Reumaux (écrivain et traducteur d’E.D. qui, comme nous l’apprend Philippe Beck, vient de nous quitter), « Je suis petite comme le roitelet » : « Je dirais que les poèmes d’Emily Dickinson sont analogues à des salles de dissection. Ce qu’elle dissèque, bien sûr, c’est toujours l’acte. Elle se dit qu’à force de disséquer, elle finira bien par trouver ce qu’elle cherche. Elle s’obstine à vouloir disséquer l’insécable » ; d’Isabelle Garron, qui traite des fameux Tirets d’Emily, toujours longs, « cadratins » : « Lire Emily Dickinson (1830-1886), c’est approcher deux ordres poétiques, celui du lisible, celui du visible. […] Je me risque à mon tour à penser que l’emploi du tiret, dans sa version dickinsonnienne, ne s’occupe pas tant de ce qui ne peut s’écrire alphabétiquement mais permet de garder la trace du monde absent de tout langage tel qu’il percute la langue et le corps d’Emily. “Le sens possède une strate charnelle” écrit Suzan Howe. Le tiret marquerait l’absence de possibilité de nommer, et contre cette peur en quelque sorte, traduirait le tour de force qu’il y a à inscrire ce silence qui ne peut manquer au poème, et qui sera signifié ainsi, et vu, à défaut d’être nommé, prononçable et lu. En ce sens le tiret d’Emily sonne comme l’objet visible de sa réflexion poétique du monde sans voix » ; etc. (lecture toujours en cours).

Passant du discours sur (fort heureusement traversé d’incertitude) à l’écoute – avec, faisons un nouveau saut (de Grenouille ?) Du côté des mortels :

« Jamais je n’entends le mot “Évasion”
Sans que mon sang ne fasse un tour,
Une espérance soudaine –
Une posture d’envol !

Jamais je n’entends parler de vastes prisons
Mises à sac par des soldats,
Sans tirer comme une enfant sur mes barreaux
Juste pour échouer encore ! »

Try again. Fail again. Fail better. On connaît la chanson. Qui parle ? « J’ai entendu un Orgue parler, parfois – / Dans l’Allée d’une Cathédrale, / Et n’ai pas compris le moindre de ses mots – / Retenant pourtant mon souffle, tout du long – // Et soulevée – et emportée, / Une Fille plus Bernardine – / Pourtant – ignorais ce que l’on faisait de moi / Dans l’Allée de cette vieille Chapelle. » In that old Chapel Aisle… Difficile de s’arrêter, bien qu’il soit grand temps de refermer ce livre, afin de passer aux suivants. Quelle « séquence » – aussi visuelle que sonore (dans la belle traduction de François Heusbourg) – pour prendre congé ? Disons celle-ci – en respectant cette fois les passages à la ligne :

« Une Tempête affreuse broya l’air –
Les nuages étaient décharnés, et rares –
Un Noir – comme le manteau d’un spectre
Cacha le Paradis et la Terre à la vue –

Les créatures ricanaient sur les Toits –
Et sifflaient dans l’air –
Et serraient leurs poings –
Et grinçaient des dents –
Et secouaient leurs cheveux fous –

Le matin pointa – les Oiseaux s’élevèrent –
Les yeux pâlissant du Monstre
Se tournèrent doucement vers sa côte natale –
Et paisible – fut le Paradis ! »

2. Papier pelure de Daniel Fano vient de paraître dans la collection « Poésie / Flammarion ». De cet auteur, né le 11 juin 1947, qui, comme l’écrit son ami (et préfacier) Philippe Mikriammos, « a passé ses trois premières années à Jemelle, à trois kilomètres de Rochefort, “au seuil des Ardennes belges”, tenait-il à préciser, et non dans les Ardennes mêmes », je n’avais retenu jusqu’à aujourd’hui que : 1. La découverte de son nom, associé à son écriture, s’est faite pour moi en 1974, via la parution de la « mythique anthologie » de Bernard Delvaille, La Nouvelle Poésie française. Alors âgé de 18 ans, je l’avais achetée, comme tant d’autres de ma génération, avant de devoir m’en séparer assez vite (le manque d’argent propre à cet âge de la vie incitant à revendre, ou mieux encore à échanger, les livres et disques déjà lus et écoutés). Le nom de Daniel Fano était parmi ceux que j’avais retenus, peut-être parce que je connaissais un musicien du même patronyme – Michel Fano – pour lequel je débordais d’admiration (pour ses bandes-son, et son travail sur Wozzeck d’Alban Berg avec Pierre Jean Jouve). 2. Fin octobre 2019, je me rends pour quelques jours à Bruxelles où j’ai prévu de passer un moment avec Yves di Manno. Peu avant notre rendez-vous, ce dernier m’appelle pour m’apprendre que « Daniel Fano est mort ! ».

Entre ces deux dates – soit rien moins que 35 ans – et même si je n’avais jamais perdu le souvenir des lectures de 1974, j’avais zappé le parcours de ce poète et prosateur bien plus prolifique que je ne l’imaginais. C’est donc en ignorant que j’ouvre ce recueil – cette anthologie de « poèmes écrits entre 1965 et 1999, comprenant un bon tiers d’inédits », dont le projet avait « été lancé du vivant de l’auteur, qui en avait lui-même rassemblé et organisé la matière » (Yves di Manno). L’ouvrant au hasard, je tombe sur un poème du recueil La nostalgie du classique (1997-1998) – curieux titre pour qui a publié en 1985 aux Éditions Unes Un champion de mélancolie – intitulé Au chapitre Cholodenko : « Parle tout doucement, de / profil, esquisse parfois un pâle, désolé / sourire. Maigre à faire peur. Est / assis sur une chaise, du bout / des fesses, légèrement / penché en avant, la lumière décline / de plus en plus vite. » Puis, après l’avoir feuilleté dans les deux sens, je fais un long arrêt (à peu près au centre du volume), ayant reconnu le trait de Loustal dans les 23 vignettes en noir et blanc, placées à gauche ou à droite, en bas des poèmes composant Chocolat bleu pâle (1980). J’y retrouve un des animaux sauvages familiers du dessinateur, accompagnant ce poème :

« Typhus s’est caché dans un arbre creux.
Wendy n’est pas en plexiglas.
Le flic s’est arrêté devant la marelle.
Quelle chanson, mon cher Max.
La petite fille a fini de dessiner
son crocodile.
Velvet et satin sont endormies sous
les feuilles mortes.
La maison reste vide longtemps, depuis
de longues années. »

…avant de reprendre ma lecture, en partant cette fois du début : ces poèmes de jeunesse qui auraient pu disparaître avec lui, s’il n’avait eu l’idée de les envoyer en 2013 à Philippe Mikriammos (puis à son futur éditeur). Encore marqué par le surréalisme, et notamment par ses auteurs belges les plus subversifs, il avoue qu’il s’était donné « un mal de chien pour avoir l’air original ». Mais comme le note Mikriammos dans sa préface : « Dans L’oreille qui louche (1965), Daniel Fano est déjà là. Ajoutons que ces “surréalisteries” lui valurent tout de même la sympathie de Joyce Mansour et de Henri Michaux. » Ce premier poème propose une suite de 99 propositions : ‘1. Le tango téléphone à la série noire. / 2. L’hiver a sorti ses bretelles / 3. L’hippocampe est à louer sans quoi. / 4. La pomme en question a perdu le nord. / 5. Les manteaux sont condamnés à mourir de rire. / 6. La roulette russe a du souci à se faire / […] / 94. Monsieur Marcel P. sur une aile de papillon : Valparaiso prend de la vitesse, enfin. / 95. Fenêtre à cirer les squelettes. / 96. C’est en esquintant le scooter que l’on ment le mieux. / 97. Le Kilimandjaro sans les kilomètres de pellicules. / 98. Asdoupi dasipule : empalure et portaclou. / 99. Le cadran solaire efface l’assassin. »

Remarqué et encouragé par Dominique de Roux, l’éditeur de L’Herne, avec qui il entretient dans sa jeunesse une « correspondance nourrie » ; puis, une fois établi à Bruxelles l’été 1971, complice de Marc Dachy, via la fondation de Transédition qui publiera en mai 1973 son premier livre, Mannequins en flagrant sésame. Prototextes ; Daniel Fano, alternant poésie et prose de manière assez souterraine, entreprend une œuvre « ô combien inclassable : l’une des plus inattendues et des plus dérangeantes à nos yeux, non seulement de cette Belgique “sauvage” dont elle est naturellement partie prenante – mais de la poésie tout court, en France comme ailleurs, dans le dernier tiers du XXe siècle (Yves di Manno). ». Cela valait bien un volume de 300 pages dont on aimerait faire partager de larges extraits, tel cet autre poème de La nostalgie du classique, Apocalypse androgyne : « Le sol est couvert / de pièces de monnaies et de petites / autos privées de couleur. / À votre place, nous serions / inquiets. / Nous trouverons l’escalier / en question, c’est forcé, dont nous / descendrons les marches. / Merlin l’Enchanteur ne sera pas / au rendez-vous. / Alors, l’échange de valises, d’abord bien / réglé, tournera mal, fort mal. / Nous autres, nous / n’aimons pas danser / pour ne rien dire. » Ou ce poème de septembre 1974, Prière de ne pas flirter avec ma taupe :

« Appels de phares. Des mots
tout à fait Charlie Brown. Blonde,
sonotax, pas un
œil sur le rétroviseur – Highway 66, le
sexe Capricorne, le rouge Total.
Capucci “Graffiti”, Lucky Strike,
téléphone : Jean Harlow
est morte, une
bouteille de Scotch à la main, la plage
au crépuscule. »

À redécouvrir d’urgence – comme il est écrit dans le « prière d’insérer ». [En aparté : le disque qui tournait sur la platine, au moment où cette « séquence Fano » était brouillonnée, était L’œuvre pour piano d’Arnold Schoenberg, dans l’impeccable interprétation de Florent Boffart (59’). Pourquoi le noter ? Parce que, comme le disait Michel Deguy la poésie n’est pas seule – et la musique non plus. C’est aussi manière d’insister sur le fait que les plus belles rencontres sont celles qui, sollicitant le hasard, échappent aux affinités programmées. Daniel Fano savait qui était John Cage.] Le silence règne maintenant dans l’atelier. On ne se rend pas toujours compte que la résonance du dernier son du disque qui passe sur la platine a fini de s’éteindre, tant la lecture requiert notre attention (nous emplit de son propre monde sonore) :

« Buzz buzz buzz, fait la petite
abeille. Wap doo wap, dis-moi comment.
Vroar vroar vroar, voici
les Dinky Toys. Combien tombées pièces de
puzzle dans ma Quick Soup ?
Tenir 13 minutes 40. Brouillard
monochrome. Allo, Allo ?
Musique d’aéroport.
Mourir, Maïakovski. »
Histoire inachevée suivie d’adorables petits Oignons – 8 (1978-1979)

3. Parmi les ouvrages qui s’empilent, côté poésie, il en est de très minces, même si bien plus copieux en nombre de signes que les fameuses Chutes des éditions Orange Export Ltd. (5 pages tirées à 9 exemplaires). Par exemple : Sarin de David Lespiau, publié par Les Cahiers de la Seine (tiré à 120 exemplaires signés par l’auteur). J’ignore où on peut le trouver en librairie (il faut attendre le Marché de la poésie – et autres éphémères salons – pour tomber, le plus souvent par hasard, sur ces ouvrages éminemment sympathiques, notamment par leur discrétion). Des Cahiers de la Seine, j’apprends qu’ils ont publié nombre d’auteur(e)s qui me sont familiers, tels Isabelle Garron, Esther Tellerman, Jerome Rothenberg, Liliane Giraudon, Ryoko Sekiguchi, Sophie Loizeau, Nathalie Quintane, Martin Richet ou David Christoffel – etc. ; et le nom de l’éditeur : Henri Lefebvre.

Dans un texte de quatre pages, en encart du volume et intitulé Recopier des phrases (« issu de la présentation du livre à la librairie du Jeu de Paume, Paris, le 12 décembre 2023 »), David Lespiau écrit : « Sarin prélève des phrases parues dans la presse et les recompose en séquences ; des phrases concernant l’utilisation d’armes chimiques contre le village de Khan Cheikhoun, en Syrie, le 4 avril 2017. Une collecte d’énoncés, ou d’ensemble d’énoncés, à observer, lire successivement, séparément, comme détournés du texte original qui les contenait. Quatre-vingt-dix-neuf ensembles de syntagmes – lacunaires ou complets, ou faussement complets, précis ou faussement précis – qui se répondent […]. Fragments dont la découpe et l’agencement sont avancés come un mode de questionnement. » Après avoir remarqué le retour du nombre 99 (même si en toute fin on découvre un centième paragraphe non numéroté), il convient d’en reprendre une page : « 7  les habitants dormaient encore / quand les bombes atteignirent un quartier résidentiel / au sud de Khan Cheikhoun entre 6 h 40 et 6 h 50 / / 8  2 passages de Soukhoï-22 furent signalés, avec largage de missiles / / 9  dès 7 h du matin, les hôpitaux de la ville étaient en alerte / / 10   les premiers secouristes rendus sur place / ne savaient pas que des armes chimiques avaient été utilisées / ils furent contaminés à leur tour »

Rappelons que David Lespiau, qui a établi l’édition du Cours de Pise d’Emmanuel Hocquard (co-fondateur avec Raquel d’Orange Export Ltd.), est aussi l’auteur d’une trentaine de livres, publiés aussi bien aux Éditions de l’Attente que chez P.O.L, dont un impressionnant Journal critique aux Éditions Héros-Limite, avant de reprendre la superbe fin du dernier paragraphe de Sarin : « Je recopie pour essayer de comprendre ce que j’apprends vraiment en lisant, et où ce que j’apprends vraiment est situé. Entre les caractères d’imprimerie, cet enregistrement indirect, où l’air est transparent, empoisonné, inodore ; où je suis responsable de ce que je respire, je lis. A un moment de l’histoire où il ne reste plus qu’à envahir l’air, et les lettres de l’alphabet. »

Visible par légende est le deuxième livre de Cécile Sans publié chez série discrète. Il fait suite au Geste d’après (2019). Il est à peu près de même format (14,4 x 20,5 cm) et d’une pagination à peine plus élevée que Sarin. Ce texte assez énigmatique d’une autrice dont je n’avais encore rien lu, je l’ai une première fois traversé, alors que, la nuit étant tombée depuis longtemps, je luttais contre l’insomnie. Au réveil : le souvenir de quelques mots, comme ceux-ci : « Car le silence, plus que jamais, fait partie de la partition. » Composé de sept séquences, introduites par un bref paragraphe à l’imparfait (en italiques), formées de fragments faisant usage de plusieurs temps grammaticaux (en romain) et pour l’essentiel assez brefs (et séparés par des blancs), Visible par légende ne cesse d’échapper à son lecteur qui, pourtant, s’accroche à ce qu’il lit, ou relit, comme on le fait de ce qui nous retient longuement – ou plus essentiellement nous évite de chuter. « La caméra n’a pas cessé d’enregistrer. » On trouve, pages 25 et 49, deux photographies. Ce qui semble parfois abstrait se révèle soudain concret, non grâce à ces images, mais parce qu’on passe en permanence d’un état à l’autre : expérience sensorielle de la lecture. « Il lui avait demandé de ramasser le bout de bois, de prendre l’eau dans la rigole, de suivre le merle blanc. Là où il se poserait, elle verserait de l’eau et toucherait la pierre avec la branche. » Plus on avance, plus ça s’éclaircit, sans pour autant que le caractère énigmatique ne se dissolve. « Elles dénouaient leurs cheveux pour appeler la pluie. » Montage – encore et toujours. À l’image de ce qui s’enchaîne en 4e de couverture : « Enfance n’est pas un mot, ni un temps, ni des images. Enfance est un vide, un creusement et, surtout, la chance possible d’une grenade à incendie (d’une puissance de déflagration) / / Légende est une formule chimique, un révélateur photographique, elle troue le papier, elle attaque à l’acide et en silence. » Par la suite, au cours de nouvelles insomnies, il ne restera plus qu’à composer la musique –  » “Ouverte” est le mot que tu dis. » – susceptible de s’accorder à cette partition (ventée, bruiteuse, aussi mélodieuse que trouée de dissonances harmoniques).

Profil élégie de Dominique Quélen, publié par Le Corridor bleu, est, lui aussi, énigmatique. Comme j’avais gardé le souvenir d’un de ses livres, Revers, publié en 2018 dans la collection « Poésie / Flammarion », je l’ai sorti de la bibliothèque, y jetant rapidement un œil le temps de relever en 4e de couverture ces mots de l’éditeur : « Né en 1962, Dominique Quélen a publié une quinzaine [une vingtaine, aujourd’hui] d’ouvrages précis et singulièrement occupés. » Bénéficiant d’une préface de Frédéric Forte, intitulée Marchepied, Profil élégie est publié dans la collection « S!NG » dirigée par Pierre Vinclair (qui publie ces jours-ci un livre sous pseudonyme – nous y reviendrons). « À l’exception de deux brefs poèmes définitoires en vers, ce livre est constitué d’une série de quasi-rectangles. » Il manque en effet toujours au moins un signe pour obtenir un rectangle parfait. Comme il s’agit de ne plus trop déborder, retenons un quasi-rectangle des plus brefs : « Dans une course, tout le monde peut rattraper et dépasser le premier, personne ne peut dépasser le dernier ni même le rattraper. Il n’y a rien à en conclure. Faire chaque chose pour la seconde fois ou s’arrêter avant la première. Franchir uniquement au retour. C’est agréable au printemps, ayant mangé des kiwis à la menthe et à la chartreuse, de boire un café qui en ravive le parfum dans la bouche. » Commentaire express minimaliste : épatant en ces temps de gel où tout semble figé… Frédéric Forte a raison de dire que, lisant, on « entre dans la tête de Dominique Quélen » (on songe au fameux incipit de Journal du voyage absolu de Jean-Pierre Faye : « Entrer dans un livre est le seul moyen connu pour entrer dans une tête ») ; avant de se rependre : « Vous allez entrer dans la tête de Dominique Quélen, certes, mais à mieux y réfléchir ce pourrait être aussi bien le contraire : “Dominique Quélen va entrer dans votre tête.” » Et puisqu’il en est ainsi, mettons-nous à l’écoute de ce que ce l’auteur nous chuchote : « L’ensemble peut se situer entre les restes d’un lyrisme qui fuit et ceux d’un formalisme qui se délite. Le dysfonctionnement de tout cela m’intéresse, s’il est rendu sous la forme neutre et discrète de petits paragraphes de prose, comme des boîtes, disons. Ainsi le titre, Profil élégie, n’évoque-t-il une disposition d’esprit qu’à travers le travail manuel. Il s’agit, pour reprendre Ponge, qu’il y ait “quelque chose à obtenir, et non quelque chose à exprimer.” » Pour en revenir à la préface de Forte, en écho avec qui entre (ou est pénétré simultanément par ce dans quoi il entre – ce qui ne l’empêche pas de ne rien pénétrer de ce qui s’y déploie de la manière la plus resserrée possible) : « De facteur à artisan il n’y a qu’un pas, qui nous amène au titre de cet ouvrage. Tapez “profil élégie” sur un moteur de recherche et vous verrez ce que je veux dire. C’est fait ? » Non, car là où j’écris, internet n’est pas installé, et je n’ai pas de smartphone. Du coup, je lis et relis ces pages – ces quasi-rectangles –, et finit par tomber sur une longue phrase qui, convenant à mon humeur du jour, nous permet d’achever cet épisode : « Il s’agit de disposer autrement des ruines, d’en animer les ombres en changeant de place, confiné dans une chambre qui tienne aussi lieu de bureau, le plus petit nombre possible de feuilles rassemblées autour de soi en piles thématiques et rangées par ordre de taille dans lesquelles les plus grandes occupent le dessous pour que chacune reste toujours visible, en cherchant non pas la symétrie, puisqu’un seul côté est occupé et de ce côté une seule partie, mais une relative égalité des piles, une répartition qui semble harmonieuse ou en suggère l’idée. » (à suivre)

Emily Dickinson, Du côté des mortels, Éditions Unes, novembre 2023, 152 pages, 21€
Revue Europe n° 1137-1138, Emily Dickinson, janvier-février 2024, 352 pages, 22€
Daniel Fano, Papier pelure, Flammarion, janvier 2024, 314 pages, 22€
David Lespiau, Sarin, Les Cahiers de la Seine, novembre 2023, 52 pages, 15€
Cécile Sans, Visible par légende, série discrète, janvier 2024, 64 pages, 14€
Dominique Quélen, Profil élégie, Le Corridor bleu, décembre 2023, 144 pages, 15€