Dépoussiérant les archives du Terrain vague, je tombe sur une chronique publiée le 6 juillet 2021, donc au moment où l’idée de recenser quasi-systématiquement plusieurs livres au lieu d’un seul a commencé à s’imposer. Du coup, à l’imitation de la bande dessinée qui faisait déjà depuis longtemps bande à part, la poésie a commencé à jouer cavalier seul.
En aparté : comme je passe plus de temps dans les galeries, les musées ou les salles de cinéma qu’à lire de la poésie ou des bandes dessinées, et alors que la prose me prend davantage de temps de lecture, je me demande bien pourquoi… d’autant plus que l’établissement de frontières liées aux genres n’est pas précisément mon genre.
En introduction à cette Petite constellation de l’été 2021, réservée à la poésie où, pour la première fois, et bien trop rapidement, je donnais deux ou trois indications au sujet d’un livre d’Hervé Piekarski, j’écrivais ceci : Un écueil à éviter : tomber dans l’entre-soi qui caractérise la critique privilégiant un genre donné. Il m’a longtemps semblé interdit de chroniquer les livres de poésie, étant un double imposteur : n’en écrivant pas, et m’intéressant simultanément à autre chose. Mais, après avoir mis un jour les pieds dans le plat, il m’est devenu naturel de remettre le couvert. Suite à quoi, des ouvrages de poésie ont commencé à me parvenir, de manière plus ou moins régulière. Comme le tri effectué par les envoyeurs est plutôt sévère, nul ne me tombe des mains au premier vers. Mes préférés ? Ceux qui résistent à l’exercice du compte-rendu critique ; ceux que je préfère relire, plutôt que de griffonner des banalités à leur sujet ; ceux dont je me mets en attente d’une illumination qui ait don de relancer l’affaire. Le hasard est de règle dans ces constellations, qui sont autant d’éclats ponctuels d’un « marathon critique » animé par le simple désir de jeter des bouteilles à la mer… So May we Start ?
1. En libraire huit mois seulement après flirt avec elle, ça va bien dans la pluie glacée ? est le vingtième opus de Dominique Fourcade chez P.O.L (dont deux en collaboration) : un de ces petits livres de moins de cent pages au format 12/18,5 cm écrits dans l’urgence dont l’auteur d’en laisse et de deuil a le secret. Comme son incipit est prenant, on a aussitôt la tentation de le recopier (en respectant l’absence de majuscule), avant de laisser filer les paragraphes suivants jusqu’au signe « * » qui sépare les séquences :
« noix dans leur brou, gaulées de maladresse à de grands noyers, c’était mon enfance que je gaulais avec une ivresse froide au cours d’expéditions punitives connues de moi seul. c’est sans cesse
l’enfance l’idée c’était la faire tomber quand on le peut à tout instant, il y a plein d’occasions, elle s’écrase avec un bruit sourd maintenant familier, ponctuelle, inévitée, la même chaque fois qui se termine, plusieurs fois par vie, on croit qu’on n’est vu par personne, c’est le moment ou jamais
c’est pour entrer dans l’âge adulte, ne serait-ce qu’une seconde, avant de mourir
mais t’es con ou quoi
m’a dit un écureuil
dont je comprends qu’il me guette depuis toujours
avec panache
d’où j’écris, tu me demandes d’où j’écris mort à ce point ? j’écris de Gaza-Donzy octobre 23
agent de l’étranger
l’écureuil
l’écriture dans les noyers
de plus en plus exposée
panache sans nom
dis maman c’est loin le proche »
*
Donzy, c’est le lieu où, à l’écart de l’agitation parisienne, Fourcade s’isole pour écrire. Il se pose cette question : « qui suis-je ? » ; et y répond : « je ne sais et peu importe. en tout cas j’ai pour modèle cet hippopotame en terre cuite de la période prédynastique Nagada II » ; et sur la même page (la 4e de couverture, pour une fois pleinement remplie) : « en un éclair début octobre 2023 je suis passé de l’interdit de ne pas aimer (l’Ukraine) à l’interdit d’aimer (ce qui se déchaîne en Israël/ Palestine). pas facile pour un hippopotame. mon écriture a dû s’y faire, et produire en somme, un anti flirt avec elle. »
Ce matin, alors que je m’apprêtais à reprendre le fil de cette recension de ça va bien dans la pluie glacée ? que j’ai déjà lu plusieurs fois – une première en trois étapes ; une deuxième d’un seul trait ; et une troisième plus zigzagante, à la recherche de ce que j’avais mémorisé sans le noter –, j’ai ouvert machinalement un journal auquel je suis abonné, et suis tombé sur un article au sujet d’un nouveau livre de Delphine Horvilleur : Comment ça va pas ? (sous-titré Conversations après le 7 octobre). J’ignore si je le lirai – mais ce qui est sûr, c’est qu’avant même d’avoir pris connaissance de ce titre, je lisais déjà inconsciemment : ça va pas bien dans la pluie glacée ? Et, au fond, ce qui compte c’est de retrouver aussitôt ces mots de Dominique Fourcade, imparfaitement gardés en tête :
« d’où venez-vous je viens de l’écriture, je présume que j’y resterai jusqu’au bout (pour autant que je comprenne ce qui arrive, ce modeste destin qui est le mien). dans le […] Journal, 27 janvier 1922, Kafka dit de l’écriture qu’elle est un acte-observation. Un peu un délit aussi. pour moi elle est un processus d’immersion, et la possibilité de rendre intelligible le désastre
deux
actes
en
un
ici, le désastre, octobre-novembre 2023, j’entre dans Gaza. j’entre dans Gaza à partir d’Israël après être entré en Israël à partir de Gaza. je suis le même homme dans chaque cas. pas un autre, pas du tout un autre. c’est le déluge qui se produit en Palestine- Israël et qui engloutit l’Occident. une douche de sang réciproque qu’il est de mon destin de vivre en écrivain
d’où j’écris ? j’écris de l’écriture […] »
Et (quatre pages plus loin) : « les mots. je les défigure, avec leur assentiment, cependant ils sont toujours reconnaissables, et c’est dans cette tentative de défiguration toujours à recommencer que réside je crois mon travail d’écrivain. » Un écrivain qui exerce son regard critique en allant voir certaines expositions ; par exemple, Ce que la Palestine apporte au monde, « située au plus bas que l’on puisse descendre dans le bâtiment » de l’Institut du monde arabe : « exposition triste, de l’art interminable et encore de l’art, on est sous les ordres de la culture la plus convenue, suite de stéréotypes. circulez, ici est exposé pas de poésie. aux murs pas de vie […] », à laquelle il oppose, dans le même lieu, Les valises de Jean Genet, réalisée par Albert Dichy : « remarquable, épatante de vie et de justesse, actuelle au possible. tant et tant de données fusent dont la poésie s’impose » Au jour le jour, le poème se fraie un chemin jusqu’à son terme, rencontrant de grandes figures récurrentes du monde de son auteur, hanté comme un terrain vague : Matisse et son « signe lèvres », dessiné « pour signifier toutes les lèvres par lesquelles passent les mots », que Fourcade désirerait projeter « en grand sur les parois du mur qui sépare Juifs et Arabes […] ce signe, sur les parois du mur, un Lascaux en plein jour pour des yeux qui seraient enfin en danger d’être émerveillés aujourd’hui. […] tu sais, Matisse, pour faire le mur, c’est vraiment une très bonne école »
Et, après avoir relevé ces mots, revenons légèrement en arrière : « mais je sais qu’il n’y a pas de solution pour la page, pas de liberté pour les mots. la page est une cage au sens d’un tableau de Gilles Aillaud qui vous regarde, cage dont pas un mot ni personne ne sort, et dans cette cage chaque mot est à son maximum d’existence. chaque page sait que le mot liberté n’a aucun sens. et chaque mot accepte d’être à son maximum d’énergie et de mort ». Lisant, on est en droit de se passer intérieurement le ricercare de l’Offrande musicale de Bach, transcrit par Webern : « Jean-Sébastien Bach / musique moderne / pour seuls laïcs désormais »
« il y a toujours des jours où mourir, des êtres à chérir, des lignes à écrire, c’est un risque et c’est une chance, c’est, j’espère, ce que dit ce livre, qui sait au moins qu’il n’y a pas d’ailleurs » On en restera là, même si l’on est tenté de prélever de nombreux fragments dans ces soixante-douze pages écrites dans l’urgence, faisant montre d’autant de véhémence que de sens de la mesure, sans jamais rien édulcorer de ce qui doit être dit avec la plus grande précision : « mais au cas où vous trouveriez mon cadavre, là dans les ruines, en putréfaction, l’air de rien, la tête avec pour oreiller un ordinateur encore allumé et à l’écran le poème en cours, méfiez-vous, je vous le dis quand même, si vous touchez à cette composition, je l’ai bourrée d’explosifs »
Ainsi que celles qui relèvent les signes du plus terrible de ces carnages sans avoir peur d’en nommer les responsables – citant Nietzsche parlant de “grand style dans la morale”, avant de clore avec la Genèse : « “Abram traverse le pays jusqu’au lieu de Sichem, au térébinthe de Moré. Les Cannaéens sont déjà là dans ce pays.” et sur cette terre Abraham reconnaît n’être qu’un Ger, littéralement un migrant.
suis-je le seul
dans mon deuil
à le prendre au mot »
2. Avant d’entamer une lecture L’État d’enfance IV d’Hervé Piekarski aux Éditions Unes, je retraverse de manière un peu aléatoire les cinq livres qu’il a publiés entre 1995 et 2021 dans la collection « Poésie / Flammarion », afin de me remémorer la forte impression que m’avait faite Le gel au bord du Titanic (qui faisait partie de la première salve de publications d’Yves di Manno au moment de sa reprise de la direction de cette collection), puis tous les suivants : Un récit que notre joie empêche (2001), Limitrophe (2005) et les volumes II et III de L’État d’enfance (2016, 2021). Me penchant sur la liste du même auteur, je constate qu’il a publié autant d’ouvrages chez Unes, dont L’État d’enfance I. Ils ne sont pas dans ma bibliothèque – mais ça viendra, quand les exigences de l’actualité deviendront moins contraignantes, et que je pourrai me permettre de longues excursions dans le passé plus ou moins proche –, contrairement aux éditions des Carnets de Roger Giroux établies par Hervé Piekarski. Puis, après avoir écouté avec le plus grande attention une œuvre de Morton Feldman (Piano and orchestra, 22’42”), je m’isole dans le silence le plus complet pour attaquer la lecture de ce IVevolume de L’État d’enfance.
« Mais la forme fuit. Nul carcan ne pourra la retenir dans sa fuite. Pas seulement mourir mais aussi empêcher le vent de se lever à l’intérieur. Nous sommes des paroles que nul n’aura su prononcer. Nous ne sommes plus capables de faire partie d’un peuple, nous avons oublié de signaler notre passage et maintenant que le soir tombe nos maisons nous semblent plus vides que jamais. L’espace lancé à sa propre poursuite se retourne comme un gant. » Comment ne pas être frappé par ces lignes reprises en 4e de couverture ? Les recherchant à l’intérieur du volume, et ne les retrouvant pas de suite, je tombe sur une page qui me touche particulièrement parce qu’elle est Pour C. Ollier (entendre Claude Ollier, écrivain que depuis mes dix-neuf ans je ne n’ai cessé de placer au plus urgent de mes lectures, présentes, passées et à venir, bien qu’il soit aujourd’hui – pas loin d’une décennie après sa mort – relégué, mis au secret, tel un trésor littéraire trop exigeant pour notre temps) : « […] le corps du héros avance dans la poussière et de ses yeux fixes son double le contemple. La ligne d’horizon soulevée par le jaune safran de la terre. À ce moment l’eau dans la phrase réduite à l’éclair de son acier le plus mat. Nul besoin de tragique outrancier. Un jour sans source manifeste éclaire le site. » Il me semble qu’Ollier aurait apprécié, non seulement cette brève prose adressée – on en repèrera bien d’autres dans L’État d’enfance IV ; j’en relève certaines, en affinité avec l’auteur de Mon double à Malacca : Peter Handke, Andreï Tarkovski, Karlheinz Stockhausen, Eric Dolphy (ou encore Henri Matisse, Barnett Newman, Nick Cave, Bob Dylan, etc.) –, mais aussi l’entreprise dans sa totalité, dont ces Nuits précisément datées : « 27/04.2021. Cours de tennis abandonnés chiendent partout dans le monde se referment comme des couteaux dans le vent, ocres terrains vagues broyés par l’invasion des eucalyptus dessous collines où ça beugle vipères et ogresses là bourdonnent comme si voulaient s’attarder flocons de voix minotaures comme des coins dans les billots, revenants à la peau creuse dans les corps. » Ajouter quelques commentaires déplacés à ce qui relève simultanément du familier et de l’inconnu serait vain. Souligner certains mots serait lourd. On se retrouve chez soi, au Terrain vague, seul espace habitable où amorcer des dialogues, et dans un ailleurs : sur cette planète lointaine (selon Ollier) qui n’est autre que ce même Terrain Vague concrètement éclairé par les projecteurs de l’Autre scène. Prégnance du souvenir. Présence de ce qui revient – comme de qui se met en retrait…
Projet superbement accompli, L’État d’enfance – plus de trente ans d’écriture dont on ignore si ce volume IV prend congé (on se prend à espérer le contraire) –, ce « livre d’heures composé de fragments de prose compacts arrachés à la nuit, véritable poésie-sismographe, dont l’aiguille sensible note le moindre soubresaut, la plus intime variation d’un “vent intérieur ” » (pour arracher quelques mots à la présentation de l’éditeur, toujours aussi juste et précis dans la formulation) ne se laisse pas refermer. On ne le repose pas comme on le ferait d’un livre qui ne nous aurait procuré qu’un agréable moment de détente. Superposant notre propre méditation à celle de l’auteur – traçant un palimpseste par « frottage » –, on reprend le montage du jour : « Theôria 3. Dans l’épuisement de cette nuit, j’exige de mon corps qu’il veille là où jamais son langage ne l’a secouru. La lumière noire de la nuit n’a rien en commun avec le noir. Un éblouissement dans la main quand elle se crispe, l’écriture va d’aveuglement en aveuglement. La main prend le dessus sur la langue qu’on parlait hier dans la courette. Les étoiles. Il fait froid dans le ciel supposé. En existe-t-il un autre ? La voix, une natte lumineuse tressée avec les dents. […] »
« 19/02/2022. Le verre d’eau empli à ras bord brille comme un diamant dans la chaleur de la cuisine aux baies donnant sur plus rien que le ciel de midi. L’heure est arrivée de la dure saturation de la lumière par la lumière même. Manque une dimension à l’espace pour qu’on le puisse pour de vrai habiter. Et il y a aussi que le chat que l’on croyait perdu s’étire maintenant sur le fauteuil bas, il y a cela et même un accident auquel on tient plus qu’à soi-même. Contempler consiste à prendre fin dans le silence optique d’une émotion. »
3. Le Scribe et son théâtre de Marie Étienne, chez Tarabuste Éditeur, propose sept séquences poétiques de longueurs inégales : 10 / 8 / 11 / 8 / 30 / 7 / 11 pages (comme je ne peux m’empêcher de compter, et que j’aime cette suite de nombres, je le rapporte).
La première, écrite en 1976, s’intitule Pierre et sommeil. La parcourant, je m’arrête sur la sixième page, le temps d’en recopier les quatorze vers (que je reprends ainsi, afin de ne pas altérer leur disposition typographique) : « L’insolite est apocalypse / Le noir se confond à l’orage / La tête branle ça crée des chocs / L’honneur perdu cherche à se vendre / Les femmes en voiles sont accrochées / On les attrape comme on veut / À la criée à la percée / Un peu de chance cela suffit / Entrez messieurs entrez mesdames / Dérivez donc à votre tour / Le vers s’emballe c’est le rideau / Réchauffez-vous près de la porte / La tête s’étonne elle s’est offerte / Personne encore ne l’a noyée »
La deuxième, L’amour est plaie au noir du corps (1983-2013), propose 8 fois 2 fois 8 vers, les vers pairs étant très légèrement décalés vers la droite, tandis que la troisième, Cavale (1981-2023), est composée de 10 fois 2 fois 6 vers, plus 1 fois 6 vers, soit 21 strophes de 6 vers, dont voici la dernière :
« Revenir
constater
avaler ce qui manque
produire le chant
pas
l’infamie »
La quatrième, Présences (2016), est de même composée de strophes de 6 vers – mais, cette fois, selon le rythme 8 fois 2 : « Tu ne sais pas à quoi elles servent / elles sont posées / non, / suspendues, / sur le blanc / de la page // […] // Elles se taisent / immobiles / et pourtant / elles sont pleines / de traits / qui se bousculent // qui s’affrontent / qui s’évitent / […] » J’ai souvent enregistré la voix de Marie Étienne pour la radio. La première fois (me semble-t-il) pour un Atelier de Création Radiophonique dont le titre était La tempête. Lisant intérieurement ce livre de poèmes je l’entends, accompagnée par les sons que j’avais enregistrés lors de cette tempête, couple de micros quasiment contre les vitres de mon appartement parisien. Mais je me souviens aussi que quelques années auparavant, je m’étais rendu au Théâtre de Chaillot, alors qu’Antoine Vitez, en directeur avisé, avait nommé Marie Étienne responsable du secrétariat général et des lectures de poésie. J’y avais écouté John Cage lire en compagnie de son traducteur, le poète Pierre Lartigue, Le Livre des champignons. Ce devait être fin 1983. Le théâtre – tout particulièrement celui de Vitez – est central dans l’œuvre de Marie Étienne, autrice d’Antoine Vitez le roman du théâtre (Balland, 2000), d’En compagnie d’Antoine Vitez (Hermann, 2017), d’Antoine Vitez & la poésie (Le Castor astral, 2019, dans la collection « Les passeurs d’inuits » où elle a aussi publié Sommeil de l’ange en 2022). On retrouve cette expérience, à la fois rêvée et matériellement vécue, dans la sixième séquence du Scribe et son théâtre (au titre emprunté à Aragon, La mise à mort), inspirée par La mouette d’Anton Tchekhov mise en scène par Vitez à Chaillot.
Mais cette brève rétrospective – tel est le sous-titre, ou « genre », de ce recueil – nous fait surtout découvrir, en cinquième séquence, un assez long poème de 2022-2023, Élégie pour un roi défunt, qui donne sens à son titre – le masculin du mot « scribe » étant, faute de mieux, « un neutre » : « “J’ai enfin rencontré le roi que je cherchais” / et il tenait sa plume / en scribe compétent / prête à plonger dans l’encrier / et à calligraphier / une élégie digne d’un roi […] Comme il se doit dans un théâtre / l’analyste fait des rêves de théâtre / il rêve que le spectacle / auquel chacun s’affaire / pour lequel on répète, répète infiniment / est inconnu de tous […] Il rêve aussi que le spectacle se jour ailleurs / et loin / qu’il faut marcher beaucoup pour espérer y assister » Ainsi que la brève septième séquence (Hiver 2022) qui clôt de manière émouvante cette « brève rétrospective » : Conversations, dédiée à Paul Louis (qui est un peu au fait de ce qui se passe depuis le début des années 1960 dans la poésie française contemporaine sait de qui il s’agit).
« L’hiver procède par coupes sombres
Je manque d’air
soudain
au jardin effrayé
territoire sans contours
où errer »
Celui que le scribe (la poète) nomme « mon Ami » rêve de son père mort quand
il avait onze ans : « maçon comme qui dirait artiste
assassiné par
les nazis »
Il lui dit “Fais attention à toi” Et elle :
« Je caresse son front
je baise ses oublis
Je les rassemble
je les recouds
dans l’espoir insensé
de garder quelque chose dont lui se débarrasse »
C’est plus que touchant. On est heureux d’être pris à témoin :
« Il dit
“Je manque à tout”
Ni rage ni colère
Seulement soubresaut du vivant qui s’obstine »
Et à la toute fin :
« Il me dit
“Je n’oublierai pas ce que tu fais pour moi
Nous écrirons ensemble
Je t’appelle, tu es là, mais tu t’appelles comment déjà ?” »
4. Triptyque de Miguel Ángel Cuevas, chez Éliott Éditions, traduit de
l’espagnol (castillan) par Michèle Gendreau-Massaloux et Marc Cheymol, est publié en trois langues (castillan, italien, français). Bénéficiant de l’ajout d’une « note de l’auteur » et d’une postface de Marc Cheymol, il réunit les trois derniers recueils de ce poète né à Alicante en 1958, tous publiés en Italie, simultanément en castillan et en italien : Écrire le creux (2011), Pierre – et crue (2015), Postuma (2021).
De ce poète, je dois avouer ignorer à peu près tout. Mais je me souviens qu’après avoir feuilleté ce livre, il y a quelques semaines, quelque chose m’avait alerté : le « côté lapidaire » de ces poèmes souvent brefs que la lecture de la postface me confirme.
« CE
lieu, éboulis
des mots pierres
de la rouille
qui a coulé.
Il vous repousse : ses scories,
Rien que poussière minérale. »
Je reprends brièvement ce qui est énoncé en présentation de Triptyque : « Le creux et la pierre, le vide et le plein : l’œuvre de Miguel Ángel Cuevas se place sur un terrain conceptuel, mêlant l’abstrait et le concret, l’être et le néant, des vivants et des morts, la poésie des mots et la poésie des choses, et s’inscrit dans un écart entre matérialité et spiritualité. » Étant plus à l’aise avec le matérialisme (Marc Cheymol qualifie cette poésie de « matiériste », ce qui sonne plus juste), pensant qu’abstrait et concret sont des deux faces d’une même pièce que l’on peut jeter à l’envi pour composer, et après avoir relevé la mise en exergue de trois vers de Paul Celan – « dans l’eau une pierre et un cercle / et sur l’eau un mot / qui tend un cercle autour de la pierre » –, je choisis de partager, ne serait-ce que parce qu’il donne le ton, le poème DES EAUX, LES PIERRES (de manière resserrée, sans passer à la ligne) :
« I // S’encroûte l’œil vitreux / le simulacre : échos, tâches. // Du pont, un envol / d’escarres. /// II // Il voit son corps tomber, / le gel des eaux. // Suie huileuse de goudrons, / aigre vase diluée. // Crevasse dans le chenal, agglomérats, / taillis. /// III // À la marge / broussailles couvertes de rosée, lichens / efflorescences de la pierre, / filaments verdâtres, larves. /// IV // Tel le teint de la mère : / épiderme qui sculpte / le trou des orbites, / des pommettes, du / creux déjà muet de la parole. /// V // Pierre ponce grise légère, / cendre desséchée flottant / dépôt sur le sceau de ta stèle, / et lourde noire / pierre de lave. »
Après avoir noté que les poèmes qui suvent s’intitulent OBSÈQUES et LA FAUCHEUSE, je regarde plus attentivement la couverture du livre, reconnaissant une œuvre de Christian Bonnefoi. Fidèle au principe des attractions (visibles ou secrètes), je cherche dans ma bibliothèque le catalogue de son exposition au Centre Pompidou, L’apparition du visible (2008), où l’on trouve notamment un beau texte de Jean-Louis Schefer, Question de corps. Musique et peinture sont au programme de Triptyque que j’ouvre maintenant au hasard :
« Interstice, terre
intermédiaire dedans, mot
à l’intérieur
du mot,
entre
l’un et l’autre, un autre
étranger
qu’aucune langue n’incarne
le remplit
de son corps. »
Et relève au passage ces mots de Jacques Derrida, placés en exergue de l’ENVOI final : « Il ne dit pas cela, mais il ne dit pas autre chose », avant de retourner pas loin de deux cents pages en arrière : « JE PARLE / pour atteindre le mot qui nomme : / pour atteindre ce que le mot / nomme. /// LE SANG. / La blessure, / la vie obscure qui s’écoule, / la mort à l’affût dans les artères // Non. // Sang. » Inutile d’en rajouter, n’est-ce pas ? Même si (retournant une fois de plus quelques pages en arrière) : « toute parole / abat / le fond / du sens. // Duquel // Dites-moi / Non. /// CE N’EST PAS LE SILENCE […] »
5. Un peu confus devant la pile des lectures en retard, qu’elles concernent des ouvrages qui nous font piaffer d’impatience, ou d’autres déjà explorés en tous sens, sans arriver à trouver un point d’accroche (sans oublier celles, plus rares, qui nous laissent sans voix), et une fois noté, de justesse avant la deadline, que vient de me parvenir le numéro de mars de la revue Europe qui propose 210 pages sur – et aussi avec – Anne-Marie Albiach, suivies de 80 supplémentaires au sujet de Louis Zukofsky
(imaginez le bonheur de se plonger dans une telle somme – on y reviendra), j’en tire trois livres pour conclure agréablement cette petite constellation d’hiver, dont deux de Daniel Pozner : Cailloux ! aux éditions Lanskine, et Drigailles chez propos2éditions – tous deux parus, il y a entre huit et dix mois. Je les ouvre, ne sachant que peu sur leur auteur, sinon via quelques échanges sur un réseau social fameux – espace non sans ramifications souterraines avec le Terrain vague d’où je lance ces bouteilles à la mer : là où on peut se souvenir de Passages d’encre et des éditions Le bleu du ciel (où furent publiés certains des premiers écrits de Daniel Pozner).
Le point d’exclamation après « Cailloux » me frappe – le minimaliste que je suis n’en usant qu’assez rarement (mais pourquoi ne pas profiter de l’occasion pour rompre cette abstinence ?) S’ouvrant et se refermant par une suite de (respectivement 31 et 22) strophes de 4 vers (assez longs), avec, entre les deux, 53 poèmes (de 4 à 11 vers) dont le premier et le dernier vers sont identiques), Cailloux ! prend la forme singulière d’une « collecte de la langue d’une époque » – la nôtre, bien entendu. Le « poète-géologue », prenant peau de « Petit Poucet », nous recommande de « lire ce livre comme on ramasse des galets, comme on observe la diffraction de la lumière à travers un cristal, comme on prélève une carotte dans la roche-mère, comme on se brûle à une coulée de lave, comme on lance un pavé ! » Prenons deux exemples – le premier est au tout début ; le deuxième est le 24e des 53 poèmes « centraux » :
« En désordre, c’est ça, d’un coup, ça va, ébouriffé, DAY OR NIGHT ! / Ah ah, me tiens là, ’sseyez de m’faire bouger, bourrasque, / Au fil de, boum, voyez un peu, répétez pas, distraction, fatalitas ! / Les merveilleux nuages, IT WILL OPEN AUTOMATICALLY, caillou »
« Quiquelique
Silence – le bruit des
Phrases sur
Langue envasée oiseuse
Suce le suc ironique – de
Loin – silence –
Quiquelique »
Drigailles, plus épais et formellement, plus diversifié est un assemblage de textes composés entre 1998 et 2019 : une Ouverture (tissée de citations) et 21 poèmes (ou séquences) où nombre d’allusions et emprunts aux meilleurs auteurs se trouvent disséminées çà et là – ce roboratif ensemble étant découpé en 5 parties, titrées de manière interrogative : Où ?, Quand ?, L’instant ?, En morceaux ?, Fin ? Mais que prélever dans ces pages où on ne découvre cette fois rien de bref ? Il faut se laisser guider par son oreille : saisir au vol un titre composé par Billy Strayhorn pour Duke Ellington, qui me fait me remémorer une virée à New York en 1997 ; donc, peut-être pour des questions de rythme, se décider pour Ballades, dédié à Stacy Doris, un poème de 2002 – fragment :
« Take the A train. / Tout le long nous voilà. / À la 145e. / C’est votre langue je vous crois. / Poussière dans l’œil voulez-vous. / Puis Washington Square. / Ioyeusement ce qu’aux amans bon semble. / Allen Street. Et c’est la fin pour quoy sommes ensemble. // À vélo Brooklyn Bridge. / Si mince dans la brume sur hauts talons. / Sur un fire escape de Canal Street / Assise votre jupe. / Hésitiez cette forte musique bière bouteille paquet de cigarettes. / Et en ce vueil avec elle je m’assemble. / Vous étiez telle parc Montsouris – est-ce New York ? / Et c’est la fin pour quoy nous sommes ensemble. // Subway – prenais le local à la 125e rue. / Trop tôt pour vos bijoux à plume. / Dîner chez Ruth West 90th. / Racontiez votre journée vos adm. / Que vous pressiez entre vos doigts. / En vostre champ, car le fruit me ressemble. / Le désir attrapé. / Et c’est la fin pour quoy nous sommes ensemble. »
Et enfin, une publication quasiment secrète, mais qui offre un réjouissant indice d’une publication à venir – celle d’Un privé à Tanger III – aux bons soins d’Emmanuel Ponsart qui, afin de calmer notre impatience, publie à seulement 100 exemplaires (plus quelques-uns hors commerce) « La Mer est belle » d’Emmanuel Hocquard, dans sa petite structure éditoriale Spectres familiers (que l’on est heureux de voir renaître), en écho aux « Journées Hocquard » qui se sont tenues à Tanger, les 11 et 12 novembre 2022 (pour se le procurer, envoyer un email à spectres.familiers(at)gmail.com). De ce cahier de 24 pages inédites, dans le droit fil de textes déjà parus, dont Une Grammaire de Tanger, prélevons ces trois phrases : « J’ai appris le français écrit dans les manuels de français comme une langue étrangère ou une langue morte. On disait les livres de français comme les livres d’anglais, de latin ou de mathématique. Une matière du programme, une abstraction. » (à suivre)
Dominique Fourcade, ça va bien dans la pluie glacée ?, P.O.L, février 2024, 80 pages, 17€
Hervé Piekarski, L’État d’enfance IV, Éditions Unes, février 2024, 184 pages, 25€
Marie Étienne, Le Scribe et son théâtre, Tarabuste, janvier 2024, 120 pages, 13€
Miguel Ángel Cuevas, Triptyque, Éliott Éditions, janvier 2024, 248 pages, 19€
Daniel Pozner, Cailloux !, Lanskine , juillet 2023, 80 pages, 14€
Daniel Pozner, Drigailles, PROPOS2 éditions, mai 2023, 128 pages, 15€
Emmanuel Hocquard, « La mer est belle », Spectres familiers, janvier 2024, 15€