Le Terrain vague n’est pas un lieu où chacun vit replié sur lui-même, mais un espace ouvert où des bandes d’Indiens, liés par de nombreuses affinités et partageant quelques rejets, échangent au hasard des rencontres, élaborant ainsi des constellations animées par le désir de changement. N’en cherchez pas l’entrée au centre de la Cité, elle n’y est pas. Pour y accéder, il est nécessaire de se projeter à l’écart des lieux de pouvoir – donc de cultiver le goût des marges, et d’entretenir un rapport au temps non mesuré.
Cette semaine du 11 mars 2024 où s’écrira par intermittence ce huitième épisode, les occasions de déposer la plume ne manqueront pas. Pas question de rater Duo sur scène, l’accrochage de Jan Voss à la galerie Lelong & Co., 38 toavenue Matignon, Paris. Et, quitte à sortir pour se rapprocher de ce centre mal aimé, autant en profiter pour aller voir d’autres expositions d’œuvres de Vera Molnár, Robert Ryman, Daniel Dezeuze, Pierre Buraglio, Annette Messager, Louis Soutter, etc. Cette petite virée ne nous fera pas forcément parler, mais le bol d’air qu’on y prendra nous apportera l’énergie nécessaire pour retrouver le chemin de l’écriture. So May we Start ?
1. Commençons par une digression. « Toute œuvre d’art vise à l’abolition du temps » écrivait Jacques Rivette en 1955. « C’est la fin de la musique : instants centraux où elle ne se nourrit plus que de son propre développement, Bach, de la plénitude d’un accord, Mozart, de l’obsession, Beethoven, du silence, Schumann, de la pulsation, Stravinsky. » Dans Le secret de la société que Pacôme Thiellement vient de faire paraître aux PUF dans la collection « Perspectives critiques » (le quatrième après La Victoire des sans rois, Sycomore Sickamour et L’Enquête infinie), nous est rappelé que le cinéaste le plus singulier de la Nouvelle Vague était devenu « fan » de Stravinsky dès l’âge de 14 ans après avoir entendu Le Sacre du printemps à la radio (c’était « au temps de l’occupation »). Le bref générique de La Belle Noiseuse est construit sur la durée de la fanfare qui ouvre Agon, le dernier ballet de Stravinsky pour Balanchine, « sans doute la plus belle chorégraphie que ce prince de la dance ait jamais réalisée » (André Boucourechliev). [En aparté. Quand j’ai entendu pour la première fois Agon à la radio, j’avais 14 ans – étrange coïncidence. M’avait alors sidéré et me sidère toujours la puissance de renouvellement musical entremêlée de fidélité à soi-même de cette œuvre d’un jeune compositeur de 75 ans. Vers la vingtaine, j’ai passé deux ans à analyser ses partitions, une par une, sans en oublier aucune – on en compte 110, auxquelles il faut ajouter divers arrangements, réécritures et autres divertimentos.] J’écris ces lignes, non en écoutant Le Sacre ou Agon, mais Anâhata de Jean-Claude Eloy, compositeur des musiques originales de La Religieuse et de L’Amour fou de Jacques Rivette (c’était la belle époque où de grands « changeurs de forme » pouvaient collaborer).
Avant d’en venir à ce nouveau livre de Pacôme Thiellement, poursuivons encore un peu cette digression du côté des musiques qui me sont les plus chères, sans pour autant faire de grand écart avec notre « sujet » (imitant la manière de faire de notre essayiste qui est, lui aussi, un Indien de la réserve). Commençons par faire entendre ces mots de Jean-Claude Eloy (propos recueillis en vue du portrait que je lui avais consacré au printemps 1993 pour Opus, une émission de France Culture aujourd’hui disparue) : « Parti aux États-Unis en 1966, je suis devenu enseignant à l’Université de Californie. J’y ai passé deux ans. Et disons que 1968 – puisque j’appartiens à une génération pour qui ça a eu une certaine signification – a été ma prise de conscience de l’enlisement de l’enseignement académique et de la nécessité de se tourner beaucoup plus vers la vie quand on est un artiste. C’est-à-dire que pour moi, ça a été ma rupture avec l’enseignement. J’ai quitté l’université de Californie en 68, vraiment dans la mouvance de ce besoin de libération. Et de toutes façons, je me sentais beaucoup plus proche de mes étudiants que du corps professoral dans lequel j’étais engoncé. Je suis revenu à Paris au milieu de mai 68, et c’est là que j’ai participé, en musicien, à l’achèvement du film de Jacques Rivette, L’Amour fou. »

Dans Le temps déborde, un entretien sur L’Amour fou pour les Cahiers du Cinéma de septembre 1968, Jacques Rivette raconte : « J’ai eu envie qu’il y ait de la musique [dans une seule scène] et pas ailleurs. D’un côté, je savais que c’était un film où il fallait jouer sur le réalisme total du son, avec peut-être quelques ponctuations très brèves auxquelles j’ai renoncé après en avoir parlé avec Jean-Claude Eloy, parce qu’il m’a convaincu que ce seraient des pom – pom – pom inutiles. Et puis, dans la mesure même où il n’y avait pas de musique du tout, j’ai pensé qu’il en fallait une importante à un moment, parce que toutes les règles doivent être contredites une fois, et aussi pour que ça décolle et que ce soit un moment planant, en dehors, de l’autre côté… […] Quand la musique arrive, la parole est morte depuis quelque temps. » Rivette dit avoir tenté des mixages du genre « le bruit du train se transforme en bonzes zen, avec quelques bouffées de musiques folkloriques, des gouttes d’eau, tous ces éléments tournant en boucle », comme dans Telemusik de Stockhausen (avec qui Eloy avait travaillé), avant d’ajouter : « L’autre modèle musical du film, mais encore plus lointain malheureusement, c’était Sgt Pepper’s ». J’aurais aimé être témoin des conversations entre Eloy et Rivette en mai 68. J’aurais aimé écouter Telemusik et Sgt Pepper’s avec le cinéaste, et plus largement parler musique avec lui – musique et son concrets, musique et voix – et peut-être surtout du silence. J’ai tenté ma chance une fois, début 1977, mais il était out, épuisé, en attente de se relever, et cela s’était avéré impossible, même en bénéficiant de l’aide de quelques alliés (Jacques Doniol-Valcroze, Michael Lonsdale). Jean-Claude Eloy est toujours actif aujourd’hui. Il faut absolument écouter sa musique – la quasi-totalité de son œuvre ayant été gravée par ses soins sur CD – et ce d’autant plus si on apprécie que « le temps déborde ».
Venons-en maintenant à ce nouvel opus du prolifique Pacôme Thiellement que l’éditeur nous présente comme étant « peut-être [son] plus beau livre » (ce que je confirme après lecture). De quoi parle-t-il ? Selon l’auteur lui-même, « de complot, de politique, de cinéma. De police et de terrorisme. De guerre et de théâtre et d’émancipation. De Balzac et de Rivette. D’Out 1. De Marx, de Nietzsche et de Fassbinder. Du Snark et des Sans Roi. D’Antonin Artaud, de Simone Weil et de Colette Thomas. De Nerval. De Juliet Berto et d’Hermine Karagheuz » – et de bien d’autres, toutes et tous convoqué(e)s pour bâtir un « chant d’amour pour les marges » en dix sections, chacune sous-titrée selon le mode « de X à Y » (par ex. : De l’abbé Barruel au Chat de Chester ; ou : De Jean Renoir à Antonin Artaud ; ou encore : Du Langage des Oiseaux à Jean-Jacques Rousseau), en hommage à Jacques Rivette qui avait lui-même ainsi sous-titré les huit épisodes d’Out 1 : Noli me tangere (De Lili à Thomas, de Thomas à Frédérique, etc. – chaque « Y » devenant le « X » de l’épisode suivant, ce qui n’est pas le cas pour Le Secret de la société). Première constatation : ce livre que l’on pourra dire épais (400 pages) même s’il a 130 pages de moins que L’Enquête infinie, le lecteur ordinairement lent que je suis l’a littéralement dévoré, tant ce « secret » porté par une voix – celle d’un narrateur opérant à la frontière de domaines plus ou moins familiers (de l’exégèse, de la construction fictionnelle, de l’autobiographie secrète, de l’adresse aux amis, de la carte postale infinie envoyée à des inconnus, de la conférence par télépathie) – aspire, entraîne, stimule. Une voix : un ton particulièrement convaincant qui nous fait mettre nos pas dans ceux de l’enquêteur – ce « nous » incluant celles et ceux qui ignorent tout du cinéma de Jacques Rivette. Il faut avouer que notre homme à fables (pour reprendre le titre d’un livre de Jean Narboni au sujet de Samuel Fuller) sait comment faire passer ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il relève, comme ce dont il se souvient. Borges a dit, me semble-t-il, que l’érudition est la forme moderne du fantastique. [En aparté. À l’évocation de ce nom, je sors de ma bibliothèque le numéro que les Cahiers de l’Herne lui avaient consacré en 1964. On y trouve un beau texte de Claude Ollier intitulé Thème du texte et du complot où celui qui venait de publier Été Indien aux Éditions de Minuit planchait pour la seconde fois sur le premier long métrage de Rivette, Paris nous appartient (j’ignore si Pacôme l’a lu, mais ce bref essai critique m’apparaît par certains aspects précurseur de son grand chantier : grand texte « politique » et littéraire)]. Matière à digression, Le Secret de la société, pourrait me faire déborder, tant en réanimant certaines de mes obsessions qu’en me faisant réagir sur ce dont j’ignorais à quel point ça me travaillait souterrainement. Donc : gommer, tailler, remonter – tout en écoutant du Stravinsky : Ode pour orchestre, en trois mouvements, partiellement composé pour un projet cinématographique d’Orson Welles, hélas abandonné.

Réduire en quelques phrases ce quatrième volume dédié aux « Sans Roi » serait vain. À quoi bon établir un catalogue d’intentions repérées par un enquêteur de passage ? Ou prendre le chemin du pire en transformant de généreuses digressions en plates assertions ? Sans oublier notre passion du complot, avec sociétés secrètes, machinations – Balzac, certes, « les treize », mais aussi la « littérature démodée » selon Rimbaud, les serials oubliés… Pacôme Thiellement prend son temps : celui du livre, qui n’est pas celui d’une recension, même la plus libre qui soit. L’essentiel, c’est le mouvement« de » « à », et le souffle qui l’anime jusqu’à l’illumination finale : « Et soudain, ça y est, c’est la vision. Je pressentais indiciblement qu’elle viendrait. J’ai soudain le sentiment que nous nous connaissons, en effet. Que nous nous connaissons tous. » Oui ! Mais ne dévoilons rien… Car ce qui compte, c’est le parcours, neuf à chaque traversée, même si maintes fois éprouvé : ce en quoi il change, tout en restant le même le lendemain matin… Génie de Rivette d’avoir su transformer chaque « échec » en réussite éclatante : de Phénix à Céline et Julie vont en bateau.

Merveilleuses partitions où se déploie un sens prodigieux de l’ouverture et du montage, solidaires : d’Out 1 : Noli me tangere à Out 1 : Spectre. J’aimerais reprendre au passage ce souvenir, même si déjà raconté : le jour de mars 1974 où j’avais pu voir Out 1 : Spectre (version alternative de 4h20 du film de 12h30), j’étais resté sans voix, et même dans l’incapacité de me lever et de faire quoi que ce soit, sauf rêver, ou revoir le film dans la foulée. [En aparté. Alors que me travaille l’impression de n’avoir encore rien dit de ce volume, ou (ce qui revient au même) d’en avoir déjà trop dit même si je ne cesse de me retenir, l’écoute de Scènes de ballet de Stravinsky, œuvre à tort mésestimée, touche à sa fin, alors que Concertino pour 12 instruments va bientôt démarrer.] Si quelque chose nous lie fortement, Pacôme et moi, c’est le goût, la nécessité, le plaisir du montage que, pour ma part, j’ai appris en regardant en boucle Out 1 : Spectre (et aussi, bien entendu, certains Godard), avant de passer à l’acte en taillant dans la bande magnétique.
Reprise. Que l’on soit en groupe ou isolé, ce qui compte c’est d’agir. Le mot est souligné : « Il est nécessaire d’agir. La non-action entraîne la confusion et l’irrésolution est source d’infortune. Et notre action transformera nécessairement le monde, que nous soyons en mesure de le constater ou non. Il est surtout nécessaire de ne pas se focaliser sur les répercussions apparentes de nos actions dans le cours des événements. Face aux échecs possibles, cela ne peut que nous procurer de l’amertume, comme après toute révolution ratée. Une action qui apporte de l’amertume à la suite de son échec apparent sera rétroactivement une très mauvaise action. Et face aux victoires apparentes, cela ne peut procurer que de l’orgueil. Or une action qui engendre de l’orgueil est également une très mauvaise action. Il faut agir sans regard pour les fruits de l’action. Et les répercussions seront nécessairement bonnes. Elles seront bonnes mais nous ne les verrons pas comme bonnes. Et elles seront bonnes parce que nous ne les verrons pas comme bonnes. Parce que nous accepterons qu’elles suivent un mouvement secret hors de notre regard. » Cette longue citation (Le Secret de la société p. 328) afin de couper la chique au commentateur qui ne pourra cependant éviter de finir cette petite lecture semées de trous et de réflexions perdues par quelques dissonances, au sujet :
1° Des peintures de Bernard Dufour pour La belle Noiseuse; je ne parle pas des dessins qui, impeccablement filmés – le regard-caméra scrutant la main au travail, ce qu’elle produit de recherche, de non abouti – tiennent la route ; ou plutôt donnent matière à reprise s’accordant à la longue durée du film. Ces toiles – qui sont autre chose que le fruit d’une obstination anachronique dans la voie figurative (cette dernière ayant été d’une grande richesse dans les années précédant la mise en scène de La belle Noiseuse) – me dérangent pour diverses raisons qui mériteraient un long développement ; mais disons en premier lieu parce que n’ayant rien retenu de la « leçon » de Paul Cézanne. Pacôme Thiellement convoque avec raison l’importance pour Rivette de la lecture des Conversations avec Cézanne, un recueil comprenant quelques paroles volées, donc sujettes à discussion. De même qu’il y a une « conjonction Stravinsky-Webern » à l’origine des « révolutions musicales » de l’après seconde guerre mondiale, il y a eu à l’orée des années 1950 une conjonction « Cézanne-Matisse », du côté des peintres cherchant à se débarrasser des clichés de l’entre-deux-guerres. Cette section avant-dernière du Secret de la société – De Frenhofer à Paul Cézanne –, je ne cesse d’y revenir, tant cette histoire de « chef d’œuvre inconnu », starring Nicolas Poussin, Paul Cézanne, et toutes celles et ceux qui ont la volonté de « dire la vérité en peinture » me hante. Comment Rivette a-t-il pu montrer, même fugitivement, ces peintures de Dufour – cette Belle Noiseuse, emmurée ou non : chef d’œuvre gagnant à rester inconnu et artefact bien trop connu – qui contredisent ce que son film met à nu, et avec quelle finesse ?
2° De certains noms qui m’en ont fait revenir d’autres : celui de Simone Weil, par exemple, qui me conduit à me remémorer Le bleu du ciel – Le Secret de la société se métamorphosant alors, et de manière différente pour chacun, en espace de dialogue avec d’épatants fantômes.
Autrement dit : comment de formidables affinités (immense plaisir de trouver Rivette au centre de cette enquête, ainsi que, parmi bien d’autres figures incontournables, Colette Thomas) recouvrent de claires divergences – c’est ce qui en rend la lecture vivante et conduit à ne pas lâcher l’affaire (d’où la traversée rapide, haletante, de ce jeu de pistes que nous propose l’auteur) jusqu’au dénouement – on préférera dire, comme pour une série, « l’épisode final » –, certes violent, mais au fond joyeux, voire optimiste : dispensant de la lumière, comme déjà noté, ce qui étonne, et ravit en ce temps de désastre, même si, là où agissent secrètement les marges, la mélancolie rode plus que jamais. Et notons enfin qu’à notre grande joie, le livre propose un inédit de Jacques Rivette. Pacôme Thiellement : « Alors que j’avais confié Le Secret de la société à Véronique Manniez-Rivette, celle-ci s’étonne que je ne mentionne pas L’Année prochaine à Paris […], le film qui devait initialement suivre Histoire de Marie et Julien (2003) […], [mais qui] ne trouva pas de financement. […] Devant ma surprise (c’est un faible mot), Véronique m’envoie le texte du traitement de L’Année prochaine à Paris écrit par Pascal Bonitzer, Christine Laurent et Jacques Rivette. Texte dont la lecture me bouleverse et m’éblouit », soit vingt-quatre pages – ce qui n’est pas rien – reproduites en « bonus » de cet essai : raison de plus de se le procurer sans attendre. On pourrait arrêter là ces digressions si ne venait de paraître –

Un ouvrage assez étonnant, à la fois volumineux et plus secret : Déviations – vies parallèles de Pacôme Thiellement et Bertrand Mandico, publié par Anima, « une association loi 1901 qui, depuis 2010, participe à la création multiforme de l’image en mouvement. » L’éditeur résume ainsi ce projet : « Après leur avoir proposé de collaborer pour un ouvrage inspiré de The Third Mind (Œuvre croisée) de Brion Gysin et William Burroughs, les deux artistes ont décidé de partir sur une mise en relation de deux carnets de recherche, un fac-similé de deux scrapbooks qui se croisent, se répondent, se rejoignent et s’éloignent, laissant à notre imagination toute latitude d’interprétation et d’interpénétration. Ce livre à quatre mains, pensé comme le montage d’un film silencieux offert à l’esprit du spectateur-lecteur, fait résonner et s’entrechoquer les fragments de Pacôme Thiellement (poèmes, journaux, rêves, commentaires Facebook…) et les collages de Bertrand Mandico. » Tirée à seulement 350 exemplaires, cette « mise en miroir » de deux scrapbooks (Des fleurs pour Frankenstein de Pacôme T. & Permissive films (il ne suffit pas de regarder pour voir) de Bertand M.) réunis dans un emboîtage format A4 joue avec les mots et les images par découpage, collage, montage – cut-up –, relançant le souvenir d’un lointain proche (autour du milieu des années 1970, au moment où les deux auteurs sont venus au monde), de dialogue à dialogue car, les fac simile de ces carnets de recherche étant publiés séparément, il est intéressant de les ouvrir simultanément sur la même table et de dériver de l’un à l’autre, repérant au passage quelques figures arrachées à des films aimés (ou non), ainsi que divers échanges, dont certains sur les réseaux sociaux avant que Pacôme T. ne les quitte avec fracas : toutes formes de citations taillées, raturées, assemblées, superposées – le texte étant aussi bien chuchoté qu’hurlé, comme en écho au silence bruyant de l’image. Ce qui fait qu’il me semble indispensable d’en montrer un exemple :

Ou bien de recopier ce rêve trouvé dans une page s’ouvrant avec ces mots : « Tout est Sphinx ». « Le Lundi 26 Octobre 2015, je suis avec Hermine Karagheuz et nous préparons la représentation d’une pièce de théâtre, qui pourrait être Les Perses de Eschyle, ou Antigone de Sophocle. Un moment dans le rêve, un être invisible me propose d’aller revivre la tuerie de Charlie Hebdo du 7 janvier… Je suis « envoyé » dans le passé, au milieu de la rédaction de Charlie, pour assister à la scène. Là, je discute avec un des tueurs (ils sont plus nombreux que les frères Kouachi), j’essaie d’expliquer que même si les dessins de Charlie sont politiquement immondes, ils ne devraient pas les tuer : ce sera mauvais pour tous, y compris pour eux, et personne ne doit tuer personne. Les tueurs m’écoutent, et hésitent…Wolinski a un malaise et se retrouve sur un brancard. C’est long et étrange, j’ai l’impression que je pourrais modifier le passé et cela aussi me fait peur, parce que les conséquences d’une transformation du passé sont parfois plus mauvaises que ce que celui-ci a entraîné. »
Passons au carnet de recherche de Bertrand Mandico. Mais comment l’ouvrir ? Par quel arrêt sur image(s) ? Peut-être avec cette double page (où l’on reconnaît Geneviève [Bujold] dans un de nos films favoris) :

Mais on aurait aussi bien pu en choisir une autre, comme celle-ci un peu plus loin, où je relève ces mots : « Un souvenir amer » / « La même longueur d’ondes ». Ou bien reprendre ce qui est écrit par collage sur l’image de couverture : « Le cœur de mon secteur de brâme, cette année-là, était une très large vallée dont les deux flancs comportait chacun une vaste clairière », avant de tourner la page pour lire, en plus gros caractères : « deux bombes accueillent l’homme ». Si vous désirez prendre connaissance de ce qui suit, allez sur place – laissez-vous tenter…
2. Plus brièvement, quelques notes sur un roman, à l’instant refermé non sans émotion. Ou plutôt un récit, si l’on songe à Maurice Blanchot dont on relève, en exergue, une citation du Livre à venir : « Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir. »

Quand Cécile est le titre du troisième livre de Philippe Marczewski (les deux premiers – Blues pour trois tombes et un fantôme en 2019 et Un Corps tropical en 2021 – chez Inculte, et ce dernier aux Éditions du Seuil). De taille plus modeste que les précédents (130 pages environ) et bien accordé à l’intitulé de cette chronique, Le secret du temps, ce roman/récit est écrit selon le mode de « il » – un « il » » qui semble parfois sonner « je », comme s’il y avait une part autobiographique dans cette affaire. Le seul personnage dénommé en toutes lettres (celles de son prénom) est Cécile, morte en août 2001 à l’âge de 27 ans dans un accident d’avion. De son nom de famille, nous ne connaîtrons que l’initiale : B., imprimée une seule fois page 79 (on notera au passage la présence éphémère de personnages aux noms toujours réduits à leur initiale : D., B., J., T., Z., N., O.). Tout tourne autour de cette disparition brutale d’une encore jeune femme avec laquelle le personnage principal a eu « une brève relation » quelques années plus tôt. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce qui, d’elle, reste fortement ancré dans la mémoire du narrateur – qu’il soit rapporteur ou observé, peu importe : ce « il » qui parfois « l’imagine avancer vers la mer, comme ce matin venteux de septembre quand désœuvrés et vacants ils avaient marché en grappe éparpillée sur une plage d’Italie » – ne cesse de le travailler, et même de le tourmenter, jusqu’à le faire doucement dériver à deux doigts d’un fameux précipice, la folie. Réduite parfois à quelques signes, ou clichés – comme la blondeur de ses cheveux qui est aussi, par contamination, celle de ses yeux et de son sourire ; ou le rose à ses joues –, Cécile est simultanément pure invention (fruit d’une narration qui procède par longues phrases ne faisant jamais usage de point, ni même de point-virgule, donc de majuscule, en dehors des noms propres) et empreinte concrète, comme marquée au fer rouge, de ce que le personnage masculin tente désespérément de retenir de ce qui revient via ses souvenirs effilochés. Superbe thème, qui nous a déjà procuré quelques chefs d’œuvre, ici renouvelé par l’écriture singulière dont fait montre ce roman (à force d’y revenir, je me rends compte à quel point il est chargé de romanesque) dont le personnage principal transforme, comme par magie, une passante vaguement ressemblante, en apparition : faisant d’elle une revenante qu’il suit partout sans pour autant la déranger, à manière d’Antoine Doinel, donc en détective maladroit à la recherche de ce qui n’aura jamais vraiment eu lieu, mais qui pourrait surgir par l’effet « d’une sorte de faille spatio-temporelle. » « L’absence fait place à une obsession hallucinatoire où il imagine les mille vies potentielles que Cécile aurait pu avoir. »
On n’en dira pas plus. Avant de refermer cette séquence, je relis mes notes, en espérant qu’elles préserveront leur part d’énigme plutôt que d’élucider ce qui n’a pas lieu de l’être : Projeter une idée sur un corps : moyen d’en finir avec ses obsessions ? Par usure – ressassement, reprise, répétition, variation –, jusqu’au-boutisme parfois drôle, et souvent mélancolique, mais pas nécessairement à cause du « deuil » supposé. La forme de l’écriture, ample et fragmentaire, fortement rythmée, qui nous entraîne de Quand Cécile à qu’en Cécile (avec cette fois un point final après cette dernière répétition du prénom Cécile), travaille, à force ruptures tout en maintenant une sorte de continuité, ce qui surgit avec cette netteté paradoxale propre à la remémoration : l’autre scène de l’écriture, qui touche au « vrai », tout en se défiant de toute « vérité ». Puis…, plus rien, à part une indication au crayon sur une feuille volante : aller page 119. « […], et comme le train roule vers sa ville il se dit que jamais il ne pourra détacher son regard de Cécile alors même qu’il ne pourra plus jamais la voir, ses yeux souvent se perdront dans le vide, Cécile n’aura existé dans son regard que pendant quelques années, comme une illumination éphémère dans une nuit profonde, une lampe au magnésium dont le flash irradie soudain et s’éteint aussitôt mais dont la brûlure persiste sur la rétine, laissant la sensation paradoxale d’être ébloui par l’ombre d’une lumière disparue […] »

Et pour prendre congé avec ce qui avait été annoncé en prologue à cette chronique, cette simple indication : les œuvres de Jan Voss accrochées dans l’exposition Duo sur scène sont bien celles d’un jeune artiste né en 1936 qui se montre en grande forme, sans avoir rien remisé de ses outils, de son sens de ligne, de la découpe, du montage – et de la couleur. (à suivre)
Pacôme Thiellement, le Secret de la société, PUF, mars 2024, 416 pages, 24€
Déviations – vies parallèles de Pacôme Thiellement et Bertrand Mandico, Éditions Anima, février 2024, 96 et 116 pages, 49€
Philippe Marczewski, Quand Cécile, Éditions du Seuil, mars 2024, 144 pages, 17,50€