. 23 septembre 2024. J’ai écrit il y a quelques semaines à propos de Thomas Clerc : « L’auteur et moi avons en commun d’être parisiens de naissance ». Mais ouvrant à nouveau Paris, Musée du XXIe siècle, le Dix-huitième arrondissement, je lis qu’il est né à Neuilly sur Seine. Me revient aussitôt que j’avais bien repéré cette indication à première lecture ; mais, ne l’ayant notée, je l’avais vite oubliée (leitmotiv : ma mémoire immédiate fout le camp). Cherchant à transformer cette bourde en petite pensée, je rumine que : S’il ne l’est pas de naissance, il l’est d’avant la naissance. Et de plus, Neuilly… Claude Ollier, qui y avait vécu quand il avait une quarantaine d’années dans une pièce minuscule et inconfortable, m’avait dit un jour : « Au fond, Neuilly, c’est Paris. » On est sans le sou de la même manière dans une chambre de bonne, qu’elle soit intra-muros ou dans un immeuble de la petite couronne.

Cela fait déjà longtemps que le désir d’associer bande dessinée et poésie travaille souterrainement cette chronique, sans qu’il ne soit pour autant question de rechercher des liens arbitraires, ou de fausses affinités. De timides, ces rencontres sont progressivement devenues manifestes ; et aujourd’hui, peut-être parce que cet épisode de Terrain vague porte le numéro “23” – nombre magique selon moi –, l’« alternance » sera de rigueur : une bande dessinée / un livre de poésie / deux bandes dessinées / deux livres de poésie / une bande dessinée / un livre de poésie.

À chaque fois que je tente d’apposer un point final à une petite lecture « critique », je me reproche de ne pas m’être accordé quelques milliers de signes supplémentaires afin de creuser davantage certaines pistes. Ça me travaille quelque temps ; mais, à chaque relecture, je ressors la gomme : le nombre de signes et d’espaces s’amenuise peu à peu, tout en demeurant encore trop important. Mon seul espoir est que ce qui finit par être partagé reste ouvert, comme les entrées, même secrètes, du Terrain vague. C’est pour cette raison qu’il faut relancer jusqu’à épuisement le travail d’élagage.

2 septembre. Des livres « de la rentrée », j’en avais reçu cinq au moment de prendre la route cet été – ce qui était bien suffisant. De retour dans l’atelier, un sixième me parvient, et non des moindres : Ann d’Angleterre de Julia Deck. Je viens d’en achever la lecture. Mais il est trop tôt pour en parler car il faut prendre le temps de faire un peu de ménage : se débarrasser de ce qui, même d’une oreille distraite, a été enregistré de ce qui circule à son sujet ; et aussi de bon nombre de petites pensées qui ont surgi au cours de la lecture et qui, si elles ne se sont pas envolées, se sont accrochées tels de vieux chapeaux sur les patères du corridor mal éclairé que nous traversons parfois la nuit. Travail à la gomme, comme toujours, réactivant le plaisir de la lecture et les sentiers de l’écriture.

22 août. Relecture de Mélusine reloaded de Laure Gauthier, ouvrage d’à peine plus de cent pages qui, bien que présenté comme un « premier roman », fraie clairement entre les genres, prenant langue avec le plus ancien comme avec ce qui arrive. J’attends un peu avant d’en apporter un écho, en profitant pour ranger mes acquisitions d’été, avec en tête l’idée de déposer une note aussi brève que possible pour chaque livre. Huit semaines sans rien publier rend la reprise délicate tant on s’habitue à voir, à écouter, à lire, sans même songer à rompre le silence : laissant s’éteindre tranquillement les résonances propres à ces visions, ces écoutes, ces lectures – même si, en réalité, rien ne meurt, car, entre autres activités, le rêve réanime sans prévenir ce qui nous chuchote à l’oreille de quoi écrire trois mots ou trente-mille signes.

1.

Archipels d’Hélène Gaudy aux Éditions de l’Olivier : lu en quatre étapes à la nuit tombée avant de gagner le littoral nord breton hanté par des fantômes familiers. 25 juillet : relecture, face à la mer, prenant quelques notes. Une nouvelle saison démarre, mais c’est toujours la même chose : comment rendre compte de nos lectures, de nos rencontres, de nos écoutes, de ce qui nous a ébloui ou simplement intéressé, en se retenant de formuler cet exaspérant « ressenti » qui parle davantage du commentateur que de ce qui a été placé au centre de l’attention ? Toujours aller contre la dictature de l’immédiateté. Condenser, élaguer, frotter, reprendre, gommer, pour mieux assembler ce qui tient après relecture.

23 juin 2024. Bientôt en pause estivale, cette chronique – qui devrait, comme ce fut le cas en 2022 et 2023, totaliser 31 épisodes (+ 2 ou 3 « hors-série ») à la fin de l’année – n’a pas la prétention d’avoir épuisé la pile des ouvrages non abandonnés après lecture. Comme déjà dit, trouver les mots justes pour répondre à ce qui a ouvert un espace de dialogue n’est jamais évident – et pas seulement faute de temps. Quant à ce qui ne nous a pas touché mais que nous désirons cependant faire passer, n’en parlons pas. La tentation du silence n’aura jamais été aussi vive, par sens indien de la réserve.

Et une fois de plus, en ce début d’après-midi, m’allongeant sur le canapé de l’atelier afin de me plonger dans la lecture d’un livre dont je ne sais encore à peu près rien, je résiste avec difficulté à la tentation de m’endormir. Le livre me glisse des mains sans que je n’aie eu le temps, ou le réflexe, de marquer la page où j’en suis. Le bruit qu’il fait en tombant me fait reprendre mes esprits. Décidé à rester éveillé, je sors me dégourdir les jambes. Dans la forêt proche, alors que l’orage gronde au loin, me revient ce titre : Je marche ou je m’endors.

3 juin 2024. L’automne précoce semble achevé : il ne pleut plus et le soleil tente même une percée. La forêt, à deux pas, nous fait signe, mais c’est à la gare que nos pas nous conduisent ; il faudra donc se contenter de l’apercevoir à travers les vitres du transilien pour Paris où a lieu une projection d’un film fort attendu. Avant de quitter la maison, je relève le courrier, y trouvant le nouveau livre de Peter Handke, Dialogues intérieurs à la périphérie, que j’emporte avec moi, commençant à le lire dans le train et le métro, avant de poursuivre ma lecture dans la salle de projection où j’arrive bien trop tôt. 15 heures. Le noir se fait. Mon regard n’a le temps que de saisir au vol, page 69, cette brève recommandation : « Rester rythmiquement concentré »

25 mai. Le palmarès de Cannes vient de tomber et, n’étant pas adepte de la critique d’opinion, je n’ai rien à en dire, sinon que quelques films pas encore sortis attisent le désir, non de s’en faire une idée, mais de s’immerger dans ce qu’ils charrient potentiellement de jamais vu ou entendu. Il faudra donc s’armer de patience avant de déposer quoi que ce soit à leur sujet.

Le principe de Terrain vague est de guetter les apparitions – et de surveiller certains retours. Il n’est pas si fréquent d’y consigner des disparitions. On aurait aimé faire exception pour Jerome Rothenberg (New York, 11 décembre 1931 – Encenitas, Californie, 21 avril 2024), mais les mots ne sont pas venus et, comme il est hors de question de tomber dans le piège de la nécrologie préfabriquée (comme dans ces articles en grande partie écrits bien avant l’annonce du décès de la personne sur laquelle on s’étend longuement), on a préféré attendre un peu.

Le Terrain vague est un lieu d’échanges entre solitaires. Sa localisation sur une carte d’état-major est un secret jalousement gardé : c’est une zone non cartographiée et il faut avoir le sens de l’écart pour en trouver les entrées. Une fois passé la frontière, toujours tracée en pointillés, les non-intrus sont frappés de la tentation d’y demeurer : de s’y bâtir un atelier. Mais parfois l’envie du voyage se fait pressante – signe que le Terrain vague n’est pas un lieu d’enfermement, bien au contraire. Alors, à l’occasion d’une invitation, on se lève de très bon matin et traverse, d’abord la banlieue, puis la capitale, afin de rejoindre un TGV pour une grande ville, cette fois encore à la frontière.

« Ma Patrie, ma famille, c’est la Terre qui tourne, la brise du vent, les nuages qui passent, l’eau qui se verse, le feu qui chauffe. Herbes vertes – herbes sèches – de la boue, de la neige », écrit Brancusi, probablement sur une feuille volante, de celles que l’on peut raccorder à une autre par montage : « Je suis le roi qui chie sur sa couronne. Je suis le Dieu qui se suicide. Je suis l’esclave qui chercher la liberté en priant Dieu de ne pas la trouver. »

Le Terrain vague, lieu d’échanges non hiérarchisés aux multiples entrées, est ouvert – on pourrait presque dire avant tout – aux obsessionnels, même si nulle règle n’y a jamais été édictée. Dans cet espace, d’abord mental, mais on ne peut plus concret tant les sens y sont en alerte, la question n’est pas de rabâcher ses obsessions : bien plutôt de dialoguer avec les fantômes qu’elles projettent afin de découvrir autre chose. C’est pourquoi les musiciens, les poètes, les artistes et autres experts en variations, s’y trouvent à leur aise.

Cette tentation aberrante d’apporter un écho à tout ce qui nous fait signe… Cela pourrait être une belle contrainte, au sens oulipien : parler, même sommairement, de toute chose lue, vue, écoutée, avec laquelle un dialogue s’est amorcé. Mais c’est impossible d’y arriver, car il y en a trop : on doit renoncer à ce projet, à moins de se muter en spécialiste d’un seul domaine, ce qui est contraire à l’esprit du Terrain vague où l’on est plutôt en quête d’interactions.