Je relis Philippe de Camille Laurens. Philippe est un livre que j’offre aux amis qui ne croient plus en la littérature, les amis qui me disent par exemple que de nos jours ça se passe au niveau des séries ou du cinéma. Je comprends ce qu’ils veulent dire, et souvent je suis d’accord, mais Philippe, quand même…
Je l’ai en version de poche folio, sur la couverture deux bandes verticales, on devine un morceau d’appartement, une pièce qui a l’air vide, et au milieu, dans l’embrasure d’une porte, baigné d’une lumière blanche et crue, un petit cheval à bascule, vide, immobilisé.
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L’actualité des publications françaises et étrangères ; fiction et non fiction. Sans exhaustivité, parce qu’elle est impossible et sans contrefaçon (mais pas que par des garçons). Des choix, des passions, de grosses colères aussi. La lecture des têtes de gondole que nous mettrons parfois au carré. Des portraits des acteurs du monde du livre. De longs entretiens parce qu’un livre ou une collection, ce ne sont pas deux ou trois phrases choc. Et parce que l’actu est trop souvent un diktat (et une course contre la montre perdue d’avance), de grands livres publiés dans les mois ou les années, voire les décennies et même siècles qui précèdent, parce que les grands livres n’ont pas de date de péremption.
Qu’est-ce qu’un bon film, se demande l’un des personnages des Prépondérants, sinon « deux heures d’illusions pour ne laisser d’illusions à personne ? ». Ce pourrait être aussi la définition de cette ample et décapante fresque historique signée Hédi Kaddour (qui paraît en poche chez Folio) dans laquelle une bande de colons vit suspendue aux années 1920, moment de tensions géo-politiques et socio-culturelles.
« Quelque chose rôde dans notre Histoire : la Mort de la littérature ; cela erre autour de nous ; il faut regarder ce fantôme en face » s’inquiétait vivement, à l’orée des années 1980, Roland Barthes au moment où, préparant son roman, il entrevoyait combien la littérature allait mourir, combien cette mort, autrefois tenue comme mythe et rhétorique spéculative, allait effectivement advenir à chacun et combien, désormais méduse folle, il fallait la prendre en charge pour la reculer en soi et peut-être parvenir à la nier. Nul doute qu’une telle considération qui promeut la mort de la littérature comme le postulat infranchissable de notre temps pourrait servir d’exergue idéal au deuxième tome de l’Histoire de la littérature récente qu’Olivier Cadiot vient de faire paraître chez P.O.L. tant il s’agit pour le poète non seulement de regarder cette mort en face mais d’en être la méduse renversée : de faire mourir de sa belle mort la mort même de la littérature.
« Chaque écrivain qui naît ouvre en lui le procès de la Littérature » lançait naguère Roland Barthes, désignant dans Le Degré zéro de l’écriture d’un geste épris d’intransigeante modernité, cet instant inouï où tout livre débute, à chaque fois, pour définitivement recommencer en soi la Littérature. De telles considérations qui entendent donner, dès son orée, l’écriture comme l’indépassable sursis d’une Littérature perpétuellement redébutée et en redessiner l’impossible histoire depuis son intime faillite toujours reculée résonnent comme le parfait liminaire à la lecture de l’incisive Histoire de la littérature récente, tome I, brûlante d’énergie qu’Olivier Cadiot qui paraît en poche aujourd’hui, chez Folio.
Le cinquième roman de Sherko Fatah, Otages, poursuit le patient travail archéologique de passés croisés d’une biographie comme notre époque les écrit. L’auteur est né en 1964 à « Berlin, capitale de la RDA » (Berlin-Est selon la nomenclature du régime) d’un père kurde et d’une mère allemande. À la recherche de traces que les réminiscences de plusieurs pays et régimes ont déposées en lui, l’auteur scrute à la fois les siennes, mais aussi plus largement celles des déplacés, désorientés dans le sens propre du terme, de ceux qui ont perdu l’orient, sont à la recherche de nouvelles attaches, sans pouvoir oublier les anciennes, problématiques ou refoulées.
Progressivement, après les livres de Christine Daure-Serfaty et Gilles Perrault, la vérité atteint le grand public sur l’existence bien réelle du bagne-mouroir de Tazmamart dont les 28 survivants sur les 58 emmurés sont libérés, le 15 septembre 1991, après un enfermement de dix-huit années. Le Sultan du Maroc meurt en 1999. Dès 2000, des témoignages de survivants s’éditent et dévoilent l’horreur et l’infrahumain de ce bagne. En mars 2017, Mahi Binebine y revient en donnant à lire le portrait de son père, père aussi de son frère aîné, Aziz Binebine qui n’a publié son témoignage qu’en 2009. En cette rentrée, Youssef Fadel porte sa pierre, poétique, surréaliste et dénonciatrice, à l’édifice des mots pour que nul n’oublie les maux de Tazmamart…
Des châteaux qui brûlent, d’Arno Bertina, met en scène l’occupation par les employés d’une usine d’abattage et de conditionnement de volailles. Ce conflit social particulier permet la perception comme à la loupe d’un monde qui est en lui-même conflictuel : le monde actuel du néolibéralisme qui implique l’antagonisme entre les intérêts, le rapport de force, la relation sociale comme guerre, avec ses vainqueurs, ses victimes, ses morts.
De Lutz Bassmann, dont Verdier publie en cette rentrée littéraire le cinquième opus, Black village, on ne sait presque rien, si ce n’est ce que son « porte-parole » Antoine Volodine a bien voulu écrire, notamment dans son fallacieux manifeste Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze (Gallimard, 1998). Il faut donc imaginer l’auteur à partir de ses livres dans une figure instable, composée par chaque lecteur. Lutz Bassmann a pour nous quelque chose du « boxeur fou » de ses premiers Haïkus de prison (Verdier, 2008), un post-exotisme hard-boiled qui ne retient pas ses coups, sa poésie et son humour : « Sur le visage du boxeur fou / un nouveau tic est apparu / un assassinat se prépare ».
Sortir des hommages femme, petite fille, égérie de.
Célébrer Anne Wiazemsky au présent de son écriture.
Tristesse d’apprendre sa mort, à l’instant.
À l’occasion de la parution de L’Empereur à pied (lire ici l’article de Pierre Parlant), Diacritik a rencontré Charif Majdalani pour s’entretenir avec lui de ce puissant roman, conte cruel et tragique sur la puissance exorbitante des mots. Un roman clef de cette rentrée littéraire.
Qu’il arrive à cheval ou à pied, qu’il parcoure le monde en carrosse ou en jet, la passion dominante, exaltante et terrible, de tout empereur n’aura jamais été que celle de l’infini. Tout doit s’accroître et rien ne doit cesser, telle est sa maxime. Fonder, conquérir, accumuler les biens et les honneurs sont les actes nécessaires à l’affirmation de sa gloire — ce maximum rêvé est le minimum qu’il vise —, encore faut-il que soit conjuré d’un même geste, c’est-à-dire en même temps, le danger toujours possible d’affaiblissement, voire d’extinction de celle-ci. Il le faut, ici et maintenant, et tant qu’à faire « pour les siècles des siècles ». De sorte qu’empereur désigne certes un homme de pouvoir, un bipède ivre d’ambition, mais peut-être aussi bien un mortel qui voudrait ne pas l’être. Et ce sera, dans ce roman où le Liban est le nom d’un entrelacs d’histoires plutôt que d’un pays, un type énigmatique, aussi malin que redoutable, difficile à saisir, comme s’il voulait cacher qu’en lui se loge un dieu au petit pied.
« La mémoire est une affaire de surfaces colorées, fugitives, conservées imparfaitement dans un cerveau périssable » : cette phrase pourrait, imparfaitement, illustrer le propos de Paysage perdu de Joyce Carol Oates qui paraît aux éditions Philippe Rey dans une traduction de Claude Seban.
« J’ai beaucoup d’estime pour le roman. J’ai toujours pensé que pour être un romancier il faut être génial alors que pour travailler dans le domaine des sciences humaines il suffit d’être intelligent » déclare Edgar Morin au micro de France Culture lors d’un entretien avec Alain Veinstein le 15 décembre 2008 pour l’émission « Du jour au lendemain ».
Récemment détrôné de la tête du classement des ventes par Ken Follett et sa Colonne de feu, le tome 5 de Millénium (Actes Sud) paru le 7 septembre dernier poursuit néanmoins sa route toute tracée de futur succès de librairie.
Julia Deck publie son troisième roman, Sigma, aux éditions de Minuit. Rompant en apparence avec ce qui semblait être le fondement de son univers littéraire (l’exploration à la fois clinique et décalée de la psyché féminine), l’auteure approfondit de fait les perspectives de son œuvre, bien sûr présentes dès Viviane Elisabeth Fauville et Le Triangle d’hiver : la dissimulation, la fiction comme révélateur du réel ou les référents culturels comme mise en jeu de notre rapport au réel et questionnement de vérités un peu trop vite établies.