Julia Deck : le roman comme « insurrection plastique » (Sigma)

Julia Deck (DR)

Julia Deck publie son troisième roman, Sigma, aux éditions de Minuit. Rompant en apparence avec ce qui semblait être le fondement de son univers littéraire (l’exploration à la fois clinique et décalée de la psyché féminine), l’auteure approfondit de fait les perspectives de son œuvre, bien sûr présentes dès Viviane Elisabeth Fauville et Le Triangle d’hiver : la dissimulation, la fiction comme révélateur du réel ou les référents culturels comme mise en jeu de notre rapport au réel et questionnement de vérités un peu trop vite établies.

« L’Organisation n’est guère favorable à la révolution, si ce n’est en surface, lorsque tout change pour que rien ne change »

La trame de Sigma pourrait être celle d’un roman d’espionnage : en son centre, une toile disparue et convoitée, peinte par un maître, Konrad Kessler, dont on pensait jusque-là qu’il avait détruit ses derniers tableaux. Plusieurs indices permettent à la galeriste Elvire Elstir de contredire cette idée reçue, opinion partagée par l’organisation Sigma qui redoute la portée subversive de l’œuvre et voudrait l’affaiblir en la plaçant dans le cadre rassurant et anesthésié d’un musée ou d’une galerie suisse. Des agents sont alors dépêchés sur les lieux pour surveiller les quatre personnages principaux de l’intrigue : la galeriste Elvire Elstir, son mari l’universitaire Lothaire Elstir mais aussi la sœur d’Elvire, l’actrice Pola Stalker et Alexis Zante, banquier d’affaires, soupçonné de détenir (et cacher) le tableau. Voilà donc quatre personnages (et les agents qui les espionnent) lancés sur la piste d’un tableau qui toujours se dérobe, image dans le tapis et métalepse ironique.

Les quatre cibles ont des liens matrimoniaux, familiaux, amicaux et c’est aussi l’écheveau de leurs relations qui sera dévidé et démêlé tout au long du roman. Sigma est donc d’abord le récit d’un chef d’œuvre sinon inconnu du moins caché : la toile est l’objet au centre des convoitises, celui par lequel les récits s’organisent et se croisent, le macguffin du roman, déployé par une infinité d’autres (dont un presse-papiers qui sera tout sauf un accessoire). Ce tableau dissimulé est la page blanche sur laquelle tout s’édifie, dans une référence assumée au genre de l’espionnage comme à Malevitch, d’ailleurs cité par Elvire. Le roman naît toujours, chez Julia Deck, d’une forme de blanchiment du noir.

« La réalité, même, semble avoir perdu toute réalité »

Pour Italo Calvino, « la littérature repose précisément sur la distinction de plusieurs niveaux de réalité, et serait impensable sans cette distinction » (La Machine Littérature). C’est ce déploiement qu’offre justement le troisième roman de Julia Deck, Sigma. La réalité y est multiple, elle forme un rhizome, elle est un réseau comme un jeu de chausse-trappes : il y a un réel aisément identifiable, la Suisse, ses montagnes, le jet d’eau de Genève, mais aussi le monde qui entoure la Suisse, Rio, New-York, etc., soit un autre réseau, souterrain, celui que tisse une Organisation secrète du nom de Sigma qui tire les ficelles du monde et hiérarchise les habitants du globe en trois grandes catégories :
— les cibles (les personnalités publiques, potentiellement dangereuses, des grands patrons aux actrices, susceptibles d’être des modèles pour tous),
— les agents (ses espions qui traquent paroles et gestes des cibles, contrôlent leur quotidiens comme leurs ambitions)
— et la masse indifférente et anonyme (qui n’entre pas dans le tableau, à moins de soudain devenir cible ou agent potentiel).

Mais en parallèle de ces deux premiers niveaux de réalité — celui dans lequel nous pensons évoluer, celui de Sigma dont Julia Deck nous révèle l’étendue tentaculaire —, il est une autre strate du réel, celui qu’architecturent art et littérature, puisqu’ils sont aussi notre mode d’appréhension du monde. Dans Sigma, personnages et lieux portent des noms que l’on a déjà croisé chez Proust (la galerie Elstir) ou Thomas Mann (la banque Berghof), d’autres qui sont à peine décalés — Fritz Horn devient Prinzhorn, Madame Edwarda perd son w bataillien pour un u —, certains demeurent des potentialités (Thadeus), d’autres sont explicites (Stalker emprunté à Tarkovski), beaucoup de prénoms renvoient au théâtre, qu’il s’agisse de grands rôles du répertoire ou des actrices qui les ont incarnés, voire au cinéma et au monde de l’art contemporain.

Dans ce jeu onomastique constant, tout devient signifiant, jusqu’au nom des arbres (des haies de… fusains) ou celui de l’un des lieux centraux de l’intrigue : Berne, qui n’est plus seulement une ville suisse mais le sigle même du complot et de la falsification, de cette fiction sociale qu’est devenu la normalité, comme le déclarait récemment Julia Deck à Johan Faerber.

Sigma s’ouvre sur une liste des personnages qui rappelle celle des pièces de théâtre mais la scène sera vue depuis les coulisses ou la salle des machines, à travers les rapports des agents de Sigma sur leurs cibles.
Là est l’un des tours de force de ce roman qui puise son art poétique dans le vertige : faire des espions les agents omniscients du récit — ils pensent contrôler l’avancée de l’intrigue, la doubler et influer sur son cours mais ils seront rattrapés par leurs propres doutes, leurs passions, leurs sentiments — Sigma en élimine d’ailleurs quelques-uns en route. Par ailleurs tous ces agents écrivent comme leur auteur, depuis des images et métaphores poétiquement saugrenues, dans un savant dérèglement de la syntaxe. Cette unité de style dérange d’abord, avant que le lecteur ne comprenne qu’elle est justement une subversion des attendus, le signe d’une instance supérieure, d’une autre salle des machines, celle de l’écrivain. Sigma, ou le roman comme macrostructure, dynamite Sigma, l’organisation à la toute puissance factice, par son jeu (au sens ludique comme technique du terme) avec des codes, des référents, des noms et prénoms comme signes de la fiction — depuis le sigma du titre, le Z de Zante ou le double K de Konrad Kessler… clins d’œil aux lettres chiffrées de Kafka, Buzzati ou Borges. Le titre original du roman de John Le Carré cité en exergue est d’ailleurs A Perfect Spy : l’espion (du) réel est de fait Julia Deck, dans la perfection de sa saisie, et non cette organisation qui pense maîtriser le cours du récit et lui imposer ses lois.

Ce sont donc plusieurs niveaux de réalité qui se structurent depuis la lettre du titre, Sigma ou le signe. L’organisation tentaculaire voudrait maintenir un ordre factice du monde. Sans doute est-ce pourquoi la Suisse est le terrain du roman, « patrie spirituelle des espions de naissance », comme le signale la citation en exergue, empruntée à John Le Carré et à son roman Un pur espion : pur comme si ce pays devenait l’espace par essence de l’espionnage et du complot, le territoire du double jeu, émoussant toutes les arrêtes du réel pour le rendre inoffensif, rectiligne, neutre. Mais rien n’est jamais pur, l’intrigue le prouvera, les agents ne sont pas des machines mais des humains trop humains, susceptibles d’envie, de désir, de colère, autant d’ingrédients romanesques qui détraquent l’ambition anesthésiante de Sigma. D’ailleurs l’organisation secrète méconnaît la part politique des pièces de Schiller — « un drame en costume occupe agréablement les esprits sans les troubler par des questionnements fastidieux » —, et Marie Stuart révèle dangereusement les secrets les mieux cachés d’Elvire et sa sœur Pola. L’œuvre d’art, quelle que soit sa forme (et Sigma les concentre) est une puissance de révélation et de subversion.

Sigma n’est pas seulement une lettre grecque, c’est le signe absolu, à la manière du Z de Z Marcas : chez la figure balzacienne, « il existait une certaine harmonie entre la personne et le nom. Ce Z qui précédait Marcas, qui se voyait sur l’adresse de ses lettres, et qu’il n’oubliait jamais dans sa signature, cette dernière lettre de l’alphabet offrait à l’esprit je ne sais quoi de fatal. » Le Σ du roman est ainsi signature officielle, marque omniprésente et alphabet secret du monde. Comme la lettre qui apparaît sur chaque courrier commentant les compte-rendus de ses agents, Sigma s’infiltre partout, est le réseau tentaculaire qui double la structure du monde et les différentes strates qui le composent, multinationales, banques, industries culturelles (galeries d’art, cinémas, théâtres…), familles et couples.

Julia Deck (DR)

« S’est alors posé le véritable problème. Pourquoi dissimuler un espace reproduisant à l’identique un espace non dissimulé ? »

Le roman, à l’instar des « niveaux de réalités » qui le constituent en strates et étages, croise ainsi plusieurs genres : roman d’espionnage détouré, ironique et savoureux portrait d’un universitaires échafaudant sa carrière depuis une forme de célébrité bien étriquée, interrogation de ce qui fonde la valeur des échanges sur le marché de l’art contemporain, roman suisse, et on en passe. Sigma est aussi la métaphore de nos ères de la surveillance et d’une transparence généralisée, autre nom d’une forme de neutralité plate.

Sigma est alors, comme l’image inversée d’un miroir, le signe de la puissance subversive de la mise en fiction qui dynamite nos regards, forge nos doutes et nous force à observer au-delà des vérités acquises ou de nos identités socialement construites. Comme dans Viviane Elisabeth Fauville ou Le Triangle d’hiver, Julia Deck dévoile l’essence sous ces doubles derrière lesquels nous nous protégeons, les moi complexes et contradictoires qui apparaissent une fois grattés vernis social, façades et barrières autoprotectrices, soit dans Sigma, l’itinéraire même d’Alexis Zante, figure du doute et du vacillement. Peu d’identités sont vraiment monolithiques dans le roman, toutes recèlent des doubles fonds : le peintre suisse est… allemand, filiations et filatures ne sont jamais directes, l’un des sens d’ailleurs du sigma grec, qui est aussi, malicieuse ironie, une unité de mesure mathématique et statistique.

Comme l’écrit la direction de Sigma, qui a bien assimilé les théories de la Société du spectacle et autres pains et jeux opium du peuple, vecteur de paix sociale et anesthésie générale, « n’oublions pas que le public cherche avant tout à se distraire ». Les lecteurs sauront se distraire, n’en doutons pas, en se laissant entraîner dans ce labyrinthe narratif brillant ; dans lequel cependant chaque chemin est une remise en question politique. Si « tout l’édifice social repose sur l’harmonisation des pensées », loi de Sigma, loi de nos sociétés, nul doute que le roman, loi de Sigma cette fois, est la puissance même de déflagration de l’ordre et, à l’image de la toile de Kessler une « insurrection plastique ».

Julia Deck, Sigma, éditions de Minuit, 2017, 240 p., 17 € 50 — Lire un extrait

Le dossier Julia Deck sur Diacritik

Ici le grand entretien, pour Diacritik, de Julia Deck avec Johan Faerber