Julia Deck : Le Triangle d’hiver ou les lois de l’abstraction

Julia Deck (DR)

Qu’est-ce qu’une romancière ? D’abord un nom, Bérénice Beaurivage, emprunté à une héroïne de Rohmer, et une « activité séduisante ». Mais sous la plume retorse de Julia Deck, cette dérive vers d’autres vies que la sienne est une machine romanesque vertigineuse : Le Triangle d’hiver.

Lorsqu’un écrivain publie un second roman, son univers fictionnel commence à se dessiner : chez Julia Deck, de Viviane Élisabeth Fauville (2012) au Triangle d’hiver, on perçoit des femmes face à la violence du réel, répondant à cette déception par leur démesure, l’invention d’un ailleurs ou une capacité à s’abstraire de cette vie matérielle en faillite. « C’est comme d’habitude, personne ne me remarque, je suis une chose sur leur passage », pensait Viviane Élisabeth Fauville. En écho, dans Le Triangle d’hiver, « aucun ne remarque la présence de la jeune femme qui s’est mise en retrait ou en grève, au point qu’elle semble se résorber dans le papier peint gaufré jaune-orange » : « Je pourrais je pourrais je pourrais », se dit Bérénice, le conditionnel se fait condition d’une existence en marge, transgressive : devenir autre pour enfin être soi. « La jeune femme n’a d’autre choix que de s’abstraire. »

Dans Viviane Élisabeth Fauville, une femme, à peine mère, déjà divorcée, en venait à tuer son psychanalyste. Intrigue criminelle parfaite, trop parfaite, et Julia Deck s’ingéniait à déconstruire les codes du roman noir, à les blanchir, introduisait des failles par une ironie cinglante tout en suivant les errements de son personnage, dans un Paris devenu un espace mental, « dévoilant la frêle mécanique de son inconscient ».

La jeune femme blonde au centre du Triangle d’hiver n’est ni tout à fait la même que Viviane ni tout à fait une autre : « Mademoiselle » s’échappe par la pensée d’un pénible entretien chez Pôle Emploi, au Havre. Elle vient de se faire renvoyer de son poste au rayon électro-ménager d’une grande enseigne pour avoir menacé son chef de service avec un batteur-mixeur. Pour tous, elle n’était que « Mademoiselle », enveloppe vide, signe d’invisibilité ; elle sera « Mademoiselle » comme on le dit cette fois d’une actrice, Arielle Dombasle dans un film d’Éric Rohmer, Bénédicte Beaurivage, puisqu’« il suffit de prononcer ce nom et tout de suite la perspective se déploie, l’horizon s’élargit ».

« Mademoiselle » rêve, habite sa nouvelle identité et son mensonge. Comme Arielle Dombasle dans le conte rohmérien, elle sera romancière, « il n’y a plus qu’à » : mystère et célébrité, plages d’écriture (mais dans des carnets décorés d’étoiles en strass), Bérénice lit Racine, boit du thé en dévorant de proustiennes madeleines et rêve de poses alanguies dans les doubles pages de « magazines pour salles d’attente », Madame Figaro en point de mire. « Mademoiselle » se présentera désormais sous son pseudonyme d’auteure et elle navigue dans ce nom de cinéma. Mais il n’est pas si simple, d’écrire déjà, mais aussi d’épouser les contours de cette identité fictive. La jeune femme passe de ports en ports, Le Havre, Saint-Nazaire, Marseille, tentant d’habiter pleinement sa fiction entre « lignes de fuite » et « lignes blanches ».

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« Mademoiselle » devenue Bérénice Beaurivage rencontre un homme qu’elle va suivre à Saint-Nazaire, Marseille et retour au Havre. Trois villes de bord de mer, industrielles, reconstruites elles aussi, poésie du béton. De son studio du Havre, « Mademoiselle » voit la mer mais parfois aussi un navire « barre la vie de sa porte-fenêtre, qui ouvre à présent sur une grille de hublots ». De dérive en dérive, elle s’offre et se refuse, hante des musées, se reconnaîtra dans un tableau — « une élégante en chapeau à larges bords et grands cheveux blonds » — et tentera de « devenir en tout point la femme suggérée par ses six syllabes » : être Bérénice Beaurivage, habiter ce nom-bateau, « s’abstraire de la situation pour rejoindre une dimension parallèle ».

La jeune femme finit par croiser la route d’un « Inspecteur », d’abord dans une exposition « de trois quarts dos penchée sur une vitrine, déportée vers la droite en un contrapposto méditatif ». L’Inspecteur ne travaille pas dans la police mais sur des bateaux, il se laisse prendre au mirage Bérénice Beaurivage, avant qu’une autre femme entre en scène, Blandine Lenoir, journaliste. Comme le programme, le film de Rohmer ou même le « vraiment joli prénom, Bérénice » (chez Racine, « une femme entre deux hommes »), tout s’écrit sous le signe du triangle, amoureux mais aussi géométrique et astronomique. Le chiffre 3 se déploie, ne troue la page que pour mieux égarer une histoire simple. Tout sera faux-semblant et « Triangle d’hiver, qui, de notre point de vue, semble presque équilatéral ».

Tout est dans ce « presque » qui troue les perspectives et identités, de la rue de Paris, au Havre, calque en mineur de la parisienne rue de Rivoli, de cette pseudo-romancière à sa rivale journaliste au nom de personnage de Cluedo. Aucun genre – ni celui de l’histoire de l’amour ni l’intrigue policière – ne pourra servir de garde-fou, Julia Deck écrit pour déranger lignes et perspectives, nous conduire à voir le réel autrement, dans une alliance vertigineuse de poésie et d’humour ravageur. Là est peut-être « le programme contenu dans son nouveau nom », Bérénice Beaurivage, une fiction de soi qui prend la forme d’un rêve éveillé. Le roman est énigme, il ne s’est construit que pour mieux se dérober, nous échapper en un triangle qui se mue en boucle infinie.

Julia Deck, Le Triangle d’hiver, éditions de Minuit, 175 p., 14 € (9 € 99 en format numérique) — Lire les premières pages