Sherko Fatah : « Regarde autour de toi, personne ne prend plus ses cachets » (Otages)

Sherko Fahta (DR)

Le cinquième roman de Sherko Fatah, Otages, poursuit le patient travail archéologique de passés croisés d’une biographie comme notre époque les écrit. L’auteur est né en 1964 à « Berlin, capitale de la RDA » (Berlin-Est selon la nomenclature du régime) d’un père kurde et d’une mère allemande. À la recherche de traces que les réminiscences de plusieurs pays et régimes ont déposées en lui, l’auteur scrute à la fois les siennes, mais aussi plus largement celles des déplacés, désorientés dans le sens propre du terme, de ceux qui ont perdu l’orient, sont à la recherche de nouvelles attaches, sans pouvoir oublier les anciennes, problématiques ou refoulées. Son père-orphelin avait été envoyé dans les années cinquante par son oncle à Vienne pour faire des études. Ayant reçu une bourse de la RDA, il avait pu aller ensuite à Leipzig, puis à Berlin-Est, dans les années soixante, pour continuer ses études. Cela avait été possible grâce à une conjoncture géopolitique de l’époque. En Afrique, mais aussi dans les pays arabes, notamment en Irak, la RDA cherchait depuis le milieu des années cinquante une reconnaissance internationale qu’elle n’obtenait pas ailleurs, là où la RFA œuvrait pour maintenir la RDA dans le statut de « zone soviétique d’occupation », estimant être le seul État allemand pouvant représenter tous les Allemands. Pour revenir au père de Sherko Fatah, il épousa à Berlin-Est une Allemande avec des origines masures, comme si les minorités opprimées se cherchaient et se trouvaient partout dans le monde. Mais en 1969 déjà, juste au moment où l’Irak exauça finalement les vœux de la RDA et reconnut officiellement son statut d’État, la famille repartit en Irak, y était autorisée grâce au passeport irakien du père. Car huit ans après la construction du Mur de Berlin, il était devenu quasiment impossible pour un citoyen de la RDA de quitter légalement le pays. Or, c’était partir pour aussitôt revenir, toujours en Allemagne, cette fois-ci de l’autre côté du Mur, à Berlin-Ouest, où Sherko Fatah réside encore aujourd’hui.

Son père par contre est retourné vivre de nouveau en Irak, dans la région qui occupe principalement la géographie des écrits de son fils. Son environnement direct n’y apparaît que par petites touches, par biais. Néanmoins, il ne situe pas ses romans dans le Kurdistan pour chercher l’exotisme, l’aventure, comme on peut le lire dans des critiques. Ce qui arrive à ses personnages dans ce pays lointain est toujours en lien avec l’Europe et ses multiples interventions guerrières, diplomatiques et économiques dans cette région, dont le tracé des frontières et la répartition des zones d’influence ne sont pas les moindres. On dirait que son histoire familiale est un excellent bagage pour radiographier le monde dans lequel nous vivons, pour éclairer le lointain où notre vision est plus floue, pour le rapprocher à notre porte. Cet objectif est double, car comme Walter Benjamin l’a écrit dans ses journaux de voyage, ce n’est que de loin que nous pouvons réellement saisir notre lieu de vie. C’est dans ce va-et-vient que s’installe Sherko Fatah.

Si les situations instables, les quêtes d’identité, dues à une mobilité volontaire ou contrainte grandissante à notre époque, peuvent toucher beaucoup de monde et provoquer leur mal-être, la conscience de cet état reste le plus souvent incertaine, floue et peu développée. Sherko Fatah a étudié la philosophie et plus particulièrement l’herméneutique, et c’est dans ce esprit qu’il lit et écrit les signes d’un monde que nous ne percevons que par des nouvelles spectaculaires, à travers la médiatisation de la violence des guerres interreligieuses, des actes gratuits tels que les attentats kamikazes et les exécutions sommaires. Il écrit contre ce malaise indéfini, la terreur, les angoisses qui envahissent et paralysent à la fois l’orient et l’occident, où l’on nomme « inquiétude » ce qui le plus souvent est racisme et xénophobie. Le Kurdistan, littéralement pays des Kurdes, repartis sur quatre pays et contraints par de multiples frontières, est devenu l’arrière-plan idéal de cette investigation.

Le fait qu’un des personnages du roman Otages refuse de prendre ses cachets peut aussi être symptomatique de l’attitude de l’auteur. En finir avec les béquilles artificielles qui permettent de fonctionner comme l’entourage l’attend de nous, et qui finissent par troubler le regard et vous abandonnent dans une apathie agréable, mais nauséabonde. « Personne ne prend plus ses cachets », cela sert à se rassurer, mais peut-on en être sûr ? Est-ce que tout le monde est prêt à se confronter à un monde sans cachets, en tout lieu, en tout temps ? Sans anesthésiant et sans stimulant ?

Cette question se pose d’autant plus que dans Otages, l’auteur place les deux protagonistes dans le huis clos de la captivité, des lieux et destins incertains, voire insupportables. Albert, l’Allemand parti en Irak pour faire sa B.A., et Osama, son interprète, ont été enlevés par des combattants chiites, sont transportés d’un lieu à un autre, passent de main en main, sans savoir si l’on compte les exécuter rapidement ou demander d’abord une rançon. Est-ce que le temps d’attente est porteur d’espoir ou une torture supplémentaire ? Dans une telle situation, on aimerait bien prendre par moment un cachet pour oublier, pour se libérer, se laisser gagner par cette douce illusion sous l’empire de la drogue.

C’est Albert, né en RDA, qui nous narre d’abord cette expérience déstabilisante. Il se remémore son passé, d’abord par simple précaution pour ne pas être submergé par la douleur, la solitude, les privations et le dénuement de sa situation actuelle, pour s’occuper aussi, puis d’une manière de plus en plus obsessive, comme si ce lointain passé l’avait rattrapé dans le désert irakien, l’obligeant à une introspection devenue vitale. Osama, derrière son image d’interprète respectable travaillant pour des émissaires étrangers, s’évade aussi, pour des raisons similaires, dans ses souvenirs qui nous révèlent un personnage tout différent, moins lisse qu’il paraît à Albert, plus complexe et contradictoire. En lisant, nous comprenons ce que les deux partagent au-delà de leur communauté forcée qui les fait chacun de son côté veiller au bien-être de l’autre, du moins à sa survie. Mais nous ressentons aussi tout ce qui les sépare et nous attendons à chaque instant que leur entente telle une fine pellicule se fissure, craque et donne lieu à une hostilité ouverte et malsaine. Lors d’une confrontation où il aimerait se présenter comme un ancien communiste reconverti à la foi, du moins à la recherche d’une nouvelle spiritualité, Albert dit aux ravisseurs qu’il n’a vu Osama que deux fois faire la prière, comme si c’était une observation banale et non une condamnation. Pendant que l’un des deux nous fait part de sa vision des choses en nous révélant ses pensées, nous savons à la fois plus que l’autre, mais sommes aussi ignorants par rapport à ce qui va suivre, ou quelles conséquences auront les « révélations » que chacun fait séparément.

Ainsi l’affable interprète, discret et bienveillant, qu’Albert a rencontré à son arrivée se présente à nous presque comme un ennemi déclaré en captivité, il rend l’Occidental responsable de sa situation, tout en sachant que si l’autre est considéré comme un mécréant et colon par leurs ravisseurs, lui-même est rangé dans les mauvais croyants et collaborateurs de surcroît. C’est ce ressentiment qui le fait hésiter, tout autant que de son côté l’Allemand ne sait pas comment se positionner : doivent-ils, chacun de son côté, chercher une issue, se séparer comme cela arrive accidentellement par le côté aléatoire de leur enlèvement, où doivent-ils rester soudés, affronter l’épreuve et faire bloc autant qu’ils arrivent à s’en convaincre et le montrer aux ravisseurs qui, eux, ne se manifestant que par leurs actes, sont tenus dans une interchangeabilité qui ne les identifie que par leur supposée tendance religieuse, chiite ou sunnite. Ce sont Albert et Osama qui les nomment entre eux par la marque qu’ils arborent sur leur t-shirt, mais juste pour pouvoir les distinguer entre eux et non pour leur donner une personnalité. Ainsi faisons-nous connaissance de Beachking, Nike et Diesel Vintage. Ce n’est qu’à la fin que l’adversaire prend de vrais noms, on apprend qu’un ancien compagnon de route d’Osama s’appelle Abdoul, puis s’avère être le chef des ravisseurs sunnites, ce qui rend cette prise d’otages encore plus complexe qu’elle ne l’est déjà. Et nous entendons que l’enfant-soldat « Beachking » s’appelle Kadir au moment où il épargne Osama.

Les deux otages vivent comme dans un temps suspendu, tantôt ils attendent impatiemment sa fin, leur fin, tantôt ils essaient de faire durer cet espace-temps, chaque minute gagnée les éloigne de la menace permanente de leur mort. Presque à l’instar de Mila, sœur anorexique d’Albert, qui, dans la crèche, mangeait ses pommes de terre pour les recracher dans son assiette, remangeait ensuite la bouillie ainsi produite, la recrachait, action qu’elle répétait jusqu’à ce les maîtresses n’en puissent plus et arrêtent le spectacle :

« Mila lui dit plus tard qu’elle avait fait de la portion dans son assiette un événement, qu’elle avait vidé dix fois de suite, méticuleusement, son assiette de bouillasse, alors que les autres enfants étaient déjà à la sieste depuis longtemps. C’était bien entendu l’une de ses façons cyniques d’enjoliver la réalité. Mais il y avait un noyau de vérité : Mila ne s’affamait pas, elle sabotait le temps. Albert sourit : cette idée lui plaisait tout particulièrement à cet instant précis. »

Ce temps, loin de pouvoir être « saboté », s’étire surtout quand on est condamné à l’oisiveté, entrecoupée par les rares événements – dans la confrontation aux ravisseurs, lorsqu’on leur apporte à manger, se soucie de leur état, vêtement, barbe, etc., ce qui peut toujours mal tourner pour eux, devenir un jeu de brutalité gratuite. Il y a aussi les moments de déplacement, le flottement dans l’organisation de leurs gardes, qui font naître leur envie de résistance, d’évasion. Mais même quand arrive quelque chose qui les sort de leur torpeur, soumission et passivité, cela ne dure jamais longtemps. On a l’impression que tout ce qui leur arrive retombe, revient au temps d’avant, comme le mouvement trainant, haché, sautant, lorsqu’on rembobinait une cassette vidéo, procédé qu’utilisait Michael Haneke dans Funny games (1997) pour obtenir ce même effet de retardement et de désillusion.

Le temps suspendu fait que chacun se retourne vers le passé, avant la guerre. Osama a vécu de petits boulots, dont il ne révèle que la partie respectable à Albert. Sans mentionner son passé de pilleur d’antiquités contre lesquels œuvre Albert depuis son arrivée à Bagdad, il lui parle de son métier de chauffeur. Cette expérience le fait conclure qu’il n’existe en tout que deux catégories d’étrangers en Irak : les militaires et les touristes. Albert se demande si ce n’est pas pareil partout dans le monde, si ce ne sont pas les deux manières d’être universelles de tout étranger. En nous mettant à la place du « touriste irakien » Osama à Berlin ou à New York, nous pouvons facilement nous convaincre que cette distinction ne vaut que pour les Occidentaux en Irak. Si ce n’est pas dit explicitement, Osama à Berlin devrait rapidement figurer dans deux autres catégories non mentionnées ici : réfugié à accueillir ou terroriste potentiel à mettre en prison ou à expulser. Avant d’approfondir cette idée à peine esquissée par Osama, Albert lui trouve une troisième catégorie d’étrangers en Irak, un mélange des deux, incarné par l’Humain Terrain Team du Capitain Moore. Ceux que ce dernier appelle volontiers les « crânes d’œufs » (eggheads) sont des chercheurs, anthropologues, linguistes et autre personnel universitaire, de volontaires poussés par une envie de faire du bien, mais aussi préparés par l’armée américaine pour enquêter à leur place sur le terrain :

« Le Captain Moore dévissa le bouchon de sa bouteille, se recala dans son fauteuil et retrouva son éloquence. Il prenait visiblement plaisir à raconter à l’Allemand les petits succès de son unité d’amateurs, comme il l’appelait. Ils faisaient du porte-à-porte, sans armes, et parlaient aux gens, les interrogeaient sur leurs préoccupations, établissaient s’ils avaient été menacés et, le cas échéant, par qui. Ils le faisaient à intervalles réguliers et cela devint une partie du quotidien : on se parlait comme des voisins par-dessus leur clôture, et peu à peu les informations se mirent à arriver, toujours plus nombreuses. – Rien de concret, dit le Captain Moore en montrant ses dents blanches à Albert. Mais c’est bon pour le climat, comment dire, pour la coexistence. Nous savons maintenant dans quelle maison il y a un enfant malade, quelle femme a besoin de médicaments particuliers, quels hommes sont inoffensifs et lesquels sont susceptibles de devenir dangereux. Tout cela est bon, c’est la mission de forces armées modernes. Nous ne sommes pas là pour conquérir le pays et terroriser la population. Nous voulons séparer le bon grain de l’ivraie, aussi proprement que possible. »

Cette initiative, ou ce programme de recherches sociales (social research program) de l’armée américaine a réellement existé entre 2006 et 2015 et est considéré comme un des plus chers et des plus controversés de ce genre dans l’histoire de l’armée américaine. En 2010, près de trente « human terrain teams » (environ cinq cents personnes) officiaient en Irak et en Afghanistan, des universitaires, surtout des anthropologues, comme l’écrit déjà Sherko Fatah, mais aussi de militaires retraités ou bien encore en service comme on peut le voir sur la photo supra. D’après sa légende, elle montre le « Sergeant Dustin Carroll, qui tient un enfant afghan et porte une coiffe traditionnelle du Kandahar pour montrer sa solidarité avec les principaux chefs afghans, lors d’un meeting au village de Koshab ».

Albert, en rapportant cette anecdote du Captain Moore, pointe très bien entre les lignes cette zone floue du mélange des intérêts qui avait soulevé la critique aux États-Unis, autant celle des opposants à l’interventionnisme américain que celle des généraux. Les uns considérant ces civils comme serviteurs naïfs de l’armée d’occupation. Les autres les trouvent inefficaces, contreproductifs, voire dangereux ; les deux côtés sont d’accord qu’il s’agit là d’une dépense inutile et injustifiée. Le Captain Moore semble occuper une position médiane, ironise sur le caractère « bac à sable » de l’action, mais l’exploite pour la propagande humanitaire de l’armée.

Albert fait lui-même partie de ces civils, du moins il partage leur volonté de faire le bien, tout en étant utilisé pour des objectifs inavoués. Il n’en est pas forcément conscient. Au contraire, il pense qu’en travaillant pour le musée local qui veut sauver le patrimoine culturel contre les pilleurs vendant les trésors irakiens aux occidentaux et aux plus offrants – c’est au moins ce qu’il croit faire, il échappe à cette zone de mélange d’intérêts peuplée de bienfaiteurs naïfs et de militaires qui veulent économiser leurs moyens de répression et redorer leur blason. L’Humain Terrain Team fait figure de poste avancé, de police de proximité, comme les policiers qui jouent au football dans les quartiers chauds, tandis que les militaires se barricadent derrière les barbelés, les piliers de bétons anti-kamikazes ou se promènent dans des voitures MRAP protégées contre les mines. Les ravisseurs d’Albert et d’Osama, par contre ne sont pas dupes.

Sherko Fatah montre en quelques lignes le caractère obsolète de ces « armées modernes » face à une guérilla imprévisible, car elle n’a pas besoin de gros moyens pour être nuisible. Les Occidentaux ignorent ou ne veulent pas voir les poches de vie et de résistance disséminées dans le pays jusqu’aux endroits désertiques et arides. Leur mode de survie dans un environnement, dont Fatah décrit la pauvreté, le dénuement, le côté bric-à-brac de la débrouille, la dureté, les a préparés à une sorte d’hibernation où aucun militaire ne pénètre, où l’on peut facilement cacher des otages ou préparer de nouveaux attentats, qui faute de pouvoir toucher les occupants, se résignent à une guerre interreligieuse.

C’est dans le chaos d’une telle attaque que l’auteur imagine le final, la journée de Chahid, journée du martyre et du feu, programmée pour l’Achoura, fête des adversaires chiites. De nouveau, les deux protagonistes sont séparés, conformément aussi à leur importance pour les ravisseurs. C’est aussi là où chacun pour des raisons différentes est convaincu que leur exécution est proche, tout semble aller vers une fin, une issue non heureuse. Abdoul, chef des ravisseurs sunnites, qui ont repris les otages au groupe chiite visiblement dépassé par son action, fait subir à Osama un interrogatoire qui à la fois réanime leur histoire commune et tourne en une scène de torture ou de « jugement de dieu ». Pendant ce temps Albert est témoin d’une préparation de voiture piégée, dont la fin semble coïncider avec la sienne.

Mais le roman et son auteur ne l’entendent pas de cette oreille. Finalement, il n’est pas important qui gagne dans ce jeu truqué. Les deux protagonistes sont à la fois des profiteurs de la guerre et leurs victimes, comme nous l’apprenons tout au long du roman. La question de la morale est aussi secondaire. Il n’y a pas de lieux sûrs non plus, ni pour vivre ni pour mourir. Or, on pourrait le penser comme l’auteur vit loin des zones de guerre. Les attentats au cœur de nos métropoles occidentales nous ont pourtant appris que nous ne sommes plus épargnés par les conflits armés. Pendant longtemps ces derniers étaient si bien délocalisés que l’on peut toujours lire que cette Europe d’après 1945 vit la plus longue période de paix de son histoire. Néanmoins, cela ne veut pas non plus dire que « nous sommes en guerre », comme certains chefs d’État aiment le formuler, mais seulement que le passage entre guerre et paix n’est plus marqué, si tant est qu’il l’ait été un jour.

Sherko Fatah, Otages (Der Letzte Ort), traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, éditions Métailié, 2017, 272 p., 21 € — Lire le premier chapitre