Tant qu’il y aura des Millénium : les alouettes suédoises

Récemment détrôné de la tête du classement des ventes par Ken Follett et sa Colonne de feu, le tome 5 de Millénium (Actes Sud) paru le 7 septembre dernier poursuit néanmoins sa route toute tracée de futur succès de librairie. Deux ans après Ce qui ne me tue pas , David Lagercrantz revient avec La fille qui rend coup pour coup, sa deuxième réalisation après avoir repris l’univers et les héros de feu Stieg Larsson. Revue du Millenium nouveau, un cru au goût suranné et au bouquet (final) légèrement décevant. 

Si La fille qui rendait coup pour coup possède tous les ingrédients nécessaires d’un thriller classique qui se lit sans déplaisir et accède par endroits au statut de page turner, le cinquième épisode de la série (saison 2, post Stieg Larsson) n’est cependant pas exempt de reproches. Certes, l’intrigue journalistico-geeko-complotiste s’enrichit d’une dimension plus ou moins sociale quand il s’agit d’aborder la question des études sur les êtres humains, la violence carcérale, de l’intégrisme religieux et de la condition de la femme, mais elle pâtit dès lors de la trop grande attention portée par David Lagercrantz à vouloir sinon respecter l’auteur originel du moins à trop régler ses pas sur ceux de son pair.

Dire que Millenium 5 respecte l’esprit et la lettre des tomes larssoniens est d’ailleurs un euphémisme : narration éclatée, allers et retours dans le temps, intrigues croisées (plus ou moins indépendantes jusqu’au rassemblement ultime), personnages stéréotypés, références historiques et empreintes d’une conscience socio-démocrate toute suédoise, le retour à Stockholm n’est pas sans véhiculer son lot d’impressions étranges. Un peu comme si David Lagercrantz n’avait pas (ou pas pu) osé bousculer l’édifice, s’approprier les personnages, prendre l’avantage en somme, et insuffler un peu de sa personnalité dans les descriptions froides des lieux, des protagonistes, des situations, affectant un style clinique qui confine au tombeau.

De fait, (et ce n’est pas forcément négatif) le lecteur des trois premier tomes entrera dans La fille qui rendait coup pour coup comme on pénètre un lieu familier, comme une maison de vacances fermée pendant l’hiver que l’on retrouve à l’identique la saison d’après : rien n’a bougé, les meubles sont à la même place, la vue n’a pas changé, la vie peut reprendre… Mikael Blomqvist (toujours aussi journaliste qu’hédoniste), Lisbeth Salander (en détention pour un crime commis à la fin du tome précédent), Erika Berger, Annika Gianinni, Jan Bublanski, Sonja Modig, Holger Palmgren… on reconnaît le casting des opus déjà parus, à ceci près que les psychologies (intéressantes) de certains seconds rôles ont été partiellement effacées (la co-rédactrice en chef de Millenium en tête) et que certains sont même réduits au rang de comparses ou de prétexte.

Trahir ou ne pas trahir, telle était la question

Si David Lagercrantz s’est acquitté de la tâche de reprise avec aisance au point de convoquer les personnages historiques et d’en ajouter quelques uns plutôt bien amenés – quoiqu’un peu falots voire faisant exclusivement figuration pour certains –, il subsiste un sentiment (un peu plus qu’une impression, d’ailleurs, presque une certitude) de survol à grande altitude d’une œuvre qui méritait sûrement qu’on s’y arrête davantage, voire d’allonger l’ensemble d’un ou deux chapitres supplémentaires, de creuser les questions sociétales ou d’accentuer un suspens ça et là un peu convenu. Et de déceptif, le roman en devient décevant : David Lagercrantz semble même avoir été pris par le temps pour ne pas fouiller à ce point certains éléments de sa propre trame.

Que dire enfin de l’intrigue principale que le lecteur assidu de thrillers et / ou polars technologiques aura tôt fait de dégoupiller ? Car La fille qui rendait coup pour coup verse dans la gémellité douloureuse (ce qui est un comble a posteriori) avec d’autres livres (dont un de Ken Follett, déjà) et même ceux de Stieg Larsson lui-même : la « Section » coupable (de La Reine dans le palais des courants d’air) a été remplacée par un « Registre » tout aussi monstrueux, et on a beau savoir que l'(es) histoire(es) se répète(nt) parfois, la scène finale d’enlèvement forestier a quand même de sérieux relents de déjà lu dans La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette.

Sans rien divulguer de la fin d’un épisode dans lequel Lisbeth Salander vole assez mal la vedette à un Mikael Blomqvist que l’on a connu plus entreprenant, David Lagercrantz a au moins réussi à jeter les bases d’une franchise avec ce deuxième volet personnel. Qui à l’instar des livres et des films de James Bond, pourrait se résumer ainsi : « Millenium will return ».

David Lagercrantz, Millénium 5, La fille qui rendait coup pour coup (traduit du suédois par Hege Roel-Rousson) Actes Sud (Actes noirs), 448 p., 23€