Pour Philippe qui aurait eu 23 ans cette année

Pour Philippe © Olivier Steiner

Je relis Philippe de Camille Laurens. Philippe est un livre que j’offre aux amis qui ne croient plus en la littérature, les amis qui me disent par exemple que de nos jours ça se passe au niveau des séries ou du cinéma. Je comprends ce qu’ils veulent dire, et souvent je suis d’accord, mais Philippe, quand même…
Je l’ai en version de poche folio, sur la couverture deux bandes verticales, on devine un morceau d’appartement, une pièce qui a l’air vide, et au milieu, dans l’embrasure d’une porte, baigné d’une lumière blanche et crue, un petit cheval à bascule, vide, immobilisé.

Je n’ai pas envie de parler de ce livre, je crois qu’on ne peut pas de toute façon, ce livre n’est fait que pour être lu et relu de temps en temps, à certaines époques de sa vie.

Il y a quelques mois j’ai été invité à un colloque international sur l’œuvre de Camille Laurens qui se trouve aussi être une amie dans la vie. Isabelle Grell, une des organisatrices du colloque, me proposait une intervention sur le sujet de mon choix, la carte était assez blanche même si – de mémoire – le titre général du colloque était « le labyrinthe du désir » ou quelque chose comme ça. C’était ma première invitation à participer de façon active à un colloque, je me mis au travail et après longue hésitation, je choisis « Philippe ». Je convoquais même Hannah Arendt et Jankélévitch, vous voyez le genre. Puis un matin je me suis réveillé plus désespéré que d’habitude, je relisais mon torchon et je ne ne vis que ma posture et mon imposture, je faisais le malin, l’intello, l’universitaire qui n’a même pas validé son DEUG de Lettres Modernes. Si encore j’avais écrit le texte d’un ami, tout simplement simple, sincère et honnête, même pas. Alors je jetais tout, et en bon hystérique je me mis à avoir des nausées puis à vomir, je me créais également une migraine – oui va, migre, haine – et j’ai paniqué devant l’imminence du colloque. Il ne restait plus que quatre jours, un peu moins, avant mon intervention. J’ai attendu, tourné en rond, je cherchais une excuse, je savais que je ne pouvais pas simplement dire que je n’y arrivais pas car Isabelle m’aurait dit : Mais arrête, tu vas être génial comme d’habitude, viens comme ça et parle, tu verras, on ne t’en demande pas plus. Or, au fond, ce que j’avais envie de faire (idée impossible mais idée quand même) c’eût été de répéter pendant vingt minutes (la durée moyenne d’une intervention dans un colloque) une seule et « simple » phrase : Philippe est né le 7 février 1994 à 13h10, il est mort le 7 février 1994 à 15h20. Dite normalement, ni trop vite ni trop lentement, cette phrase dure 9 secondes 47. Sachant qu’il y a 1200 secondes dans 20 minutes, j’aurais pu dire cette phrase environ 127 fois. J’ai fait l’expérience une fois et c’est pénible, très très pénible, asphyxiant. L’horreur étant dans la virgule après 13h10, tout l’indicible de la mort me semble être dans cette virgule qu’il aurait peut-être fallu énoncer à voix haute : 13h10 – virgule – il est mort -.

Lâchement j’envoyais un sms à Isabelle Grell deux jours avant le colloque : comme mon père avait eu un accident l’année passée, un truc pas grave, j’ai réinjecté cette ancienne vérité dans le présent pour en faire un men/songe, j’ai annoncé que mon père venait de faire un AVC, que je n’en savais pas plus, que je rentrais de toute urgence à Tarbes et que j’étais infiniment désolé et triste de rater le colloque. SMS compatissants d’Isabelle et de Camille, j’avais grande honte mais trop tard, je les remerciais. Je me renseignais sur le net, j’appris qu’il existait une sorte piqûre miracle qui traite presque tous les AVC quand ils sont repérés à temps, j’ai donc invoqué cette piqûre magique deux jours après le colloque, annonçant que mon père allait bien, ouf, bien mieux, qu’il avait été sauvé. Tout le monde semblait rassuré, et le fait est que j’étais presque content moi aussi, il peut m’arriver de mentir pour de vrai quand je mens, aussi j’avais un peu perdu mon père dans cette aventure, et je le retrouvais « sauvé », j’étais soulagé et heureux pour lui. Seule Camille resta relativement silencieuse, anormalement silencieuse, d’un de ces silences éloquents : je compris qu’elle avait compris.

Quelques semaines plus tard je lisais une des chroniques de Camille dans Libération, c’était la période Roland Garros et Camille y parlait du tennis, son sport préféré, qu’elle pratique plutôt bien d’ailleurs, faut l’avoir vu sur un cour pour le croire, Camille est la Steffi Graf de l’autofiction ! Intelligente et fine comme d’habitude, la chronique s’intitulait En ligne de mire. Quoi, qui était en ligne de mire ? Camille y analysait à voix haute sa passion pour le tennis, dérivant sur la notion de ligne, une balle est soit in soit out, d’où la question de la limite, mesdames et messieurs les borderlines c’est bien à vous que ce discours s’adresse ! Puis elle évoquait un « monde idéal » où un Hawkeye, une instance d’autorité qui ferait consensus, indiquerait de façon précise où est le bien et où est le mal, bref à quel moment la frontière est franchie. Et Camille prenait l’exemple du député LR Sébastien Ginet qui avait osé annoncer la fausse mort de sa mère pour couper à une réunion avec des journalistes. Le passage me crucifia, j’arrêtais de respirer. Camille s’interrogeait, se demandait où était la frontière de l’inadmissible, en effet parfois on peut hésiter. Que faut-il prendre en compte, l’intention ou la faute elle-même ? Les deux, mon général, les deux ? Donc il s’agit de bien peser les âmes ? Camille continuait les exemples, je me contente de recopier ici sa conclusion : « Où est la frontière ? Qu’est-ce que la loi ? Le bon, le juste ? Il y a intérêt à bien régler notre Œil de faucon personnel et à ne rien lâcher, à crier « Faute ! » chaque fois, vraiment chaque fois que c’est nécessaire, à commencer par la loi travail qui a tout l’air de vouloir ignorer les lignes. Or, comme dirait Lacan, grand spécialiste du tennis : « Passées les bornes, il y a la limite ». »

Retour à ma pomme, j’avais passé les bornes en inventant cet AVC de mon père, mais avais-je dépassé la limite ? Quoi qu’il en soit je laissais passer quelques heures, puis j’envoyais un message à Camille sur messenger, je signais Sébastien Ginet, elle me répondit : « Non, Antoine Doinel forever, mon cher ». Ceci s’appelle une amie, ceci s’appelle la classe, l’élégance, j’ai bien de la chance et j’en prends de la graine.

Pour Philippe © Olivier Steiner