Edgar Morin, l’intelligence de la littérature : « L’Île de Luna »

« J’ai beaucoup d’estime pour le roman. J’ai toujours pensé que pour être un romancier il faut être génial alors que pour travailler dans le domaine des sciences humaines il suffit d’être intelligent » déclare Edgar Morin au micro de France Culture lors d’un entretien avec Alain Veinstein le 15 décembre 2008 pour l’émission « Du jour au lendemain ». Doit-on penser que neuf ans après cette déclaration, Edgar Morin se considère enfin « génial » puisqu’il décide de publier le roman écrit dans son jeune âge, L’Île de Luna ? Ou plutôt, est-il moins sévère avec le jeune homme qu’il a été et qui a senti l’urgence de se livrer à l’écriture d’un récit ?

Philosophe et sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS et docteur honoris causa de vingt-sept universités étrangères, Edgar Morin est l’auteur d’une œuvre transdisciplinaire dépourvue, jusqu’à aujourd’hui, de toute forme romanesque. Si en 1959 il publie au Seuil le texte réédité plusieurs fois (1970, 1991 et 2012), Autocritique, il s’agit d’un récit qui a un but mémoriel, intellectuel et non fictionnel. De même, Mon Paris, ma mémoire publié en 2013, est un récit autobiographique qui retrace, à travers une promenade dans les quartiers qu’il a habités, les moments les plus importants de sa vie.

L’Île de Luna se trouve être ainsi sa toute première œuvre romanesque même si l’histoire racontée fait référence à un épisode réel qui a marqué à jamais son auteur. La biographie de celui-ci nous apprend en effet qu’il a perdu sa mère lorsqu’il était très jeune. Lui même n’hésite pas, au cours de ses entretiens, à relater cet épisode malheureux qui aura fait de lui un orphelin. Dans Autocritique il avoue en trois phrases courtes, simples et parataxiques la violence de l’arrachement de la mort maternelle : « Un accident surdétermina mon évolution. Ma mère mourut. J’avais neuf ans. ». Cette pleine lucidité analytique qui domine l’émotion tout en soulignant l’événement qui détermine une vie au-delà de toute conscience, n’est pas tout à fait absente de L’Île de Luna. Car bien que vibrant, touchant et empreint d’un lyrisme qui convient précisément à son sujet, le récit voit déjà poindre la veine philosophique de son auteur.

Mais commençons par le commencement. Edgard Morin a 25 ou 26 ans lorsqu’il rédige son texte-tombeau. L’« Avertissement » placé en tête du récit, nous indique que « le roman a vécu près de soixante-dix ans de cette vie secrète », cette vie propre à ces textes qui, comme ceux de son amie Marguerite Duras, gisent parfois longtemps dans des armoires bleues. On peut dès lors essayer de dater ce récit à l’année 1946, précisément à l’époque où il publie son premier livre Allemagne an zéro auprès de la maison d’édition La Cité universelle créée en 1945 par Marguerite Duras et Robert Antelme. A cette époque Morin, pseudonyme acquis au moment de son entrée dans la résistance où il fait la connaissance de Mitterrand et, ensuite, d’Antelme, habite la Rue Saint-Benoît avec sa compagne Violette. Il part souvent en en Allemagne et en Union Soviétique mais il revient toujours dans l’appartement de ceux qu’il nomme volontiers « les miens » : Duras, Antelme et Dyonis Mascolo. Il leur parle de l’état de dévastation où se trouve l’Allemagne en s’interrogeant sur le « moment zéro » de ce pays qu’ils considéraient tous comme le plus cultivé d’Europe, tant Hölderlin et Hegel les avaient nourris de poésie et d’espoir. Comment ce pays avait-il pu produire une monstruosité comme le nazisme et se trouver donc anéanti à ce point ? Poussé par Antelme qui l’incitait : « fais un livre ! fais un livre là-dessus ! », il finit par écrire et donc par publier sa première œuvre à caractère sociologique et anthropologique. Après lui, les éditions de La Cité universelle publieront Mascolo qui, sous le pseudonyme de Jean Gratien, édite les Œuvres choisies de Saint-Just ; ensuite Antelme fera paraître le texte qui deviendra un classique du XXe siècle mais qui passe pour l’heure inaperçu : L’Espèce humaine, témoignage de la sauvagerie de la déportation.

A cette époque Marguerite n’est pas encore connue comme « Duras », elle est surtout Antelme, comme Edgar Morin l’écrit dans Mon Paris, ma mémoire mais elle a déjà publié deux romans, Les Impudents et La Vie tranquille, et elle commence à travailler à son prochain récit, Un barrage contre le Pacifique. Morin aime passionnément la littérature à tel point qu’il avoue s’être toujours cherché « entre Dostoïevski et Montaigne », il est convaincu qu’elle prépare précisément à la vie et qu’elle l’a conduit « aux portes du monde social » et « politique ». C’est en effet dans ce monde qu’il se trouve et dont il témoigne dans L’An zéro de l’Allemagne. Avait-il également des velléités de romancier qu’il n’osait guère avouer à ses amis ? Beau jeune homme, plus jeune que Marguerite, que Robert, que Dyonis, craignait-il que son texte empreint d’un romantisme parfois farouche ne fasse pas l’unanimité parmi ces intellectuels qui s’intéressent aux nouvelles expérimentations romanesques ? S’était-il enfermé dans une pudeur tout à fait compréhensible ne voulant pas dévoiler les sentiments encore très forts qui l’attachaient à sa mère ? Ou encore : est-il vrai que céder au récit, et donc à la littérature, reviendrait à réfuter le deuil ?

Par ailleurs, en 1946 Elio Vittorini, romancier, directeur d’une collection prestigieuse auprès de la maison d’édition italienne Einaudi, fondateur d’une revue culturelle très connue à l’époque, Il Politecnico, fait son entrée Rue Saint-Benoît. Il a déjà publié deux romans remarqués en Italie : Conversazione in Sicilia (Conversation en Sicile) et Uomini e no (Les Hommes et les autres) qui seront bientôt traduits et publiés en France chez Gallimard. C’est un intellectuel qui en impose, à la recherche de nouveaux talents (il sera le premier éditeur de Marguerite Duras en Italie) avec des idées bien précises sur les nouvelles formes du roman contemporain, c’est le plus âgé parmi tous, il a treize ans de plus que Morin. On peut se demander si cet Île de Luna a été lu par les intimes de la Rue Saint-Benoît, et si, toujours les mêmes, ont donné leur avis comme il arrive dans ces groupes où tout le monde se lit et relit.

Peut-être Edgard Morin nous offrira-t-il en cadeau cette pièce du puzzle qui nous manque. Reste que ce texte demeuré inédit jusqu’ici, donne à voir une partie encore cachée de l’iceberg Edgar Morin, avec un penchant romanesque qui réconcilie les différentes propensions du théoricien de la complexité : « la logique du cœur et le rationalisme, les élans mystiques et le scepticisme ».

LÎle des morts, Arnold Böcklin

Et ce penchant romanesque se lit complètement dans l’Île de Luna. La mère qui porte le prénom de l’astre nocturne, est une femme qui a une allure d’héroïne symboliste. Elle vivra peu sous les yeux du lecteur et trop peu pour son enfant qui se nomme Albert Mercier et non Edgar Nahoum ni Edgar Morin, un autre pseudonyme… Associée dès l’incipit à la blanche figure que Charon transporte sur sa barque vers l’île peinte par Arnold Böcklin à la fin du XIXe siècle, Luna est déjà de son vivant pâle et évanescente, le corps tel le « marbre bleu de Paros ». C’est la mère idéale, sensible à l’art : la peinture, le dessin, la musique, elle est douce et aimante. Sa mort brutale que l’on taira à l’enfant qui vit dans le bonheur de cette relation et dans la jouissance de la composition de son roman, Le Moderne Mignon, fera chavirer cette âme encore naïve à la douleur. Le mensonge éhonté transforme ce « tempérament heureux » qui, entre rêveries extatiques de la défunte et la révolte contre les vivants trompeurs, se forge forcément très tôt à la vie.

L’intelligence de la littérature est là qui dans un jeu de miroirs se livre à de belles réminiscences pour le lecteur : Maeterlinck, Poe, Proust, Gide… La sensibilité de la littérature est là pour servir de rempart à la mort. Même si la vérité de la mort est nue. Stendhal perd sa mère à l’âge de sept ans, Roland Barthes à l’âge de soixante ans, pour le premier cette expérience du malheur dresse une morale, pour le second elle révèle la perception totale de la mortalité. Pour Edgar Morin cette perte lui a peut-être offert paradoxalement ce sentiment d’universel qu’il a cherché sans cesse partout.

Edgar Morin, L’Île de Luna, Actes Sud, « Un endroit où aller », 2017, 192 p., 18 €