Dans les prisons de la dictature franquiste, la faim, la torture et la mort étaient le quotidien, mais existaient aussi la solidarité, la constitution d’une communauté, qui permettaient de résister et de survivre.
C’est ce que le journal de l’écrivain, cinéaste et traducteur espagnol Manuel de la Escalera nous montre avec précision et sobriété. Dans Mourir après le jour des Rois, il retrace ses premiers jours dans les couloirs de la mort de la prison d’Alcalá de Henares, entre décembre 1944 et janvier 1945.

« Il n’avait jamais vu un lieu pareil. Une espèce de micro-communauté adossée à un tas d’ordures d’une taille exceptionnelle » : dans une vaste décharge à l’écart de la Ville, un groupe survit en triant les déchets. « Fourmis laborieuses à la recherche d’un Eldorado perdu », adultes et adolescents recyclent, réparent et vendent, jusqu’au jour où un incendie se déclare, révélant un vaste trafic de déchets toxiques et une mafia des « poisons industriels ».

« Have you ever been to Electric Ladyland ? », chante Jimi Hendrix après avoir failli être aspiré par le trou noir des dieux qui font l’amour, ce court et étrange tourbillon par quoi débute son disque culte. Tout est prêt pour le voyage, le tapis volant, les dames électriques et, pour finir, les anges. « La statue d’un ange, ou plutôt d’une fée souriante – car, contrairement à la statue, les anges n’ont pas de seins », se méfie Hoyt Stapleton, héros du onzième roman de Christian Garcin, Les oiseaux morts de l’Amérique.

Depuis Les choses, prix Renaudot 1965, on doit à Georges Perec dix-sept ans de production littéraire brillante et extrêmement originale, jusqu’à sa mort, en 1982. Cette magnifique originalité a connu son apogée en 1969 avec la publication, entre autres, du célèbre roman La disparition, puis, en 1971, des Revenentes. Cependant les amis et admirateurs de Perec ont permis une certaine continuité, puisque nombre de ses ouvrages ont été l’objet d’une publication posthume. Ainsi en 2012 parut Le condotierre, dont le manuscrit avait été égaré par Perec en 1966. De la même manière fut imprimée, en 1991, et rééditée en 2003, une véritable perle encore trop méconnue, Cantatrix Sopranica L. et autres écrits scientifiques, par le biais de la fidélité en amitié de Marcel Bénabou, professeur émérite d’histoire romaine à l’Université Paris VII, et, surtout, comme il se définit lui-même « secrétaire provisoirement définitif » de l’OuLiPo.

En 1967, la révolution culturelle bat son plein en Chine. À l’université Tsinghua, le physicien Ye Zhetai, accusé d’enseigner la théorie « réactionnaire » de la relativité, tient tête aux Gardes Rouges et meurt à coups de ceinturons. Sa fille Ye Wenjie assiste à la scène. Si sa mère et sa sœur ont renié leurs origines bourgeoises et se sont rangées aux côtés de la révolution, Ye Wenjie n’est pas considérée comme assez repentante, et se retrouve dans un camp de travail à scier les arbres abattus des forêts de montagne. Bien qu’elle soit loin de tout, elle rencontre un ingénieur qui a connu son père. L’illusion d’échapper au climat politique à travers une amitié intellectuelle est de courte durée, et le sort de la jeune femme semble ne jamais cesser d’empirer. Jusqu’à ce que, grâce à ses connaissances techniques, on lui propose de travailler dans une base scientifique dont elle ne pourrait jamais sortir. Cette dernière impasse lui semble plus enviable que tout retour vers un monde extérieur qui n’est que trahison et cruauté.

Série de trois entretiens avec de jeunes chercheuses en littératures francophones. Le premier a été mené avec Donia Boubaker, qui travaille sur « Laurent Gaudé, écrivain « cosmopolite ? ». L’ensemble de cette série est placée sous l’égide de Lilyan Kesteloot qui a tant œuvré pour sortir ces littératures de l’invisibilité.

Le 22 mars dernier s’est tenue une soirée « Coïncidences », organisée par Maurice Olender et François Vitrani, à la Maison de l’Amérique latine, autour d’Edwy Plenel et deux livres, La Presse, le pouvoir et l’argent de Jean Schœwbel (Seuil, « La Librairie du XXIe siècle ») et La Valeur de l’information (Don Quichotte). Le co-fondateur et directeur de Mediapart était accompagné de l’historien André Burguière, des journalistes Carine Fouteau et Claire Mayot, des éditeurs Stéphanie Chevrier et Maurice Olender. Au cœur de cette soirée, le refus de la marchandisation de l’information et un appel à l’« audace », aux « insolences » et aux « irrévérences », dans la lignée de Jean Schœwbel.

« Ça aide, parfois, de me rappeler que tout le monde n’est pas comme moi. Tout le monde ne note pas des choses dans un calepin qu’il transcrit ensuite dans son journal intime. Encore moins nombreux sont ceux qui prendront ce journal, feront un peu de nettoyage, et le liront en public ».
Tout le monde n’est pas comme David Sedaris, c’est certain.

Il y a des héritages qui prennent trop de place. Héléna Villovitch aura eu besoin de faire un film, puis d’écrire un récit sur le tournage de ce film, pour se défaire de celui qui lui vient de sa mère.
Même si « on n’est pas là pour raconter toujours la même histoire », et que ce « n’est pas du tout [son] histoire à [elle] », le sofa du titre est à la fois bien réel et parfaitement métaphorique.

Le cours de Pise rassemble les notes préparatoires d’un enseignement dispensé par Emmanuel Hocquard aux étudiants de l’École des Beaux-Arts de Bordeaux entre 1993 et 2005. Dans un premier temps intitulé l’A.R.C Langage & Écriture, les enseignements auront lieu par la suite sous l’appellation de p.i.s.e : Procédures, image, son, écriture, l’activité d’Emmanuel Hocquard se rapportant à la dernière lettre de l’appellation.

Avec Herzl : une histoire européenne, qui paraît ces jours-ci aux éditions Denoël, Camille de Toledo livre, avec l’inventive compagnie d’Alexandre Pavlenko, son premier roman graphique. Plus que jamais attentif aux formes les plus contemporaines d’expression, Camille de Toledo choisit ici, de manière aussi inattendue que neuve, de déployer le sombre récit d’une figure historique du judaïsme, Theodor Herzl, en la donnant littéralement à voir par les noires illustrations de Pavlenko dans toute sa puissance tragique.

La mise en scène ne peut être évoquée dans le cadre d’une interrogation sur le roman sans poser tout d’abord cette loi fondatrice : la mise en scène porte une empreinte générique. Elle est liée à l’intime histoire du théâtre, et désigne, comme une violence, le permanent excès du texte de théâtre sur ce qu’il n’est pas : comme si la mise en scène était un théâtre moins le théâtre, l’instance critique d’une théâtralité qui se sait organisatrice de formes sans pour autant parfois vouloir toujours se montrer.