David Sedaris, très à cheval sur les principes

David Sedaris

 

« Ça aide, parfois, de me rappeler que tout le monde n’est pas comme moi. Tout le monde ne note pas des choses dans un calepin qu’il transcrit ensuite dans son journal intime. Encore moins nombreux sont ceux qui prendront ce journal, feront un peu de nettoyage, et le liront en public ».

Tout le monde n’est pas comme David Sedaris, c’est certain. Tout le monde appartient pourtant au « petit monde » de David Sedaris. Qui croque, avec allégresse, ironie et causticité, ses voisins de palier (Helen et son dentier, aux « cheveux teints de la couleur d’un penny tout neuf », sa gouaille), ses amis, sa famille, son amant, Hugh, impossible à suivre :

« En voyage, la plupart de mes disputes avec Hugh sont liées à la vitesse de la marche. Je marche vite, mais il a de plus longues jambes et aime maintenir une avance d’une bonne vingtaine de pas. Un observateur fortuit aurait l’impression qu’il cherche à me fuir, à se volatiliser à chaque coin de rue, tâchant délibérément de se perdre. Quand on me demande comment se sont passées mes dernières vacances, la réponse est toujours la même. A Bangkok, Ljubljana, Budapest et Bonn : qu’est-ce que j’ai vu ? Le dos de Hugh, très brièvement, tandis qu’il disparaissait dans la foule. Je suis persuadé qu’avant qu’on aille quelque part, il appelle le syndicat d’initiative et se renseigne sur le style et la couleur de manteau les plus populaires sur les autochtones. Si on lui répond, par exemple, le coupe-vent bleu marine, c’est ce qu’il va prendre. C’est troublant sa manière de se fondre dans la masse. Quand on est dans une ville d’Asie, je jure qu’il rapetisse réellement.
(…) (En Australie) Hugh avait passé le gros de sa semaine à nager et avait des valises sous les yeux, à cause des lunettes de piscine. Dans l’océan, il nage pendant des heures, au-delà des bouées délimitant la zone de baignade surveillée, s’aventurant dans les eaux internationales. On dirait qu’il essaie de rentrer au bercail à la nage, ce qui est embêtant quand vous êtes celui qui reste sur la berge avec les gens qui vous ont invités. ʺJe vous assure, il se plaît beaucoup ici. Non, c’est vraiʺ.
(…) Il a le sens de l’orientation le plus extraordinaire que j’aie jamais vu chez un mammifère. Même à Venise, où les rues ont apparemment été conçues par des fourmis, il est sorti de la gare, a consulté une seule fois la carte, et nous a conduits directement à notre hôtel. Une heure après, il donnait des renseignements aux étrangers, et, au moment de repartir, il suggérait des raccourcis aux gondoliers ».

Faut suivre est le second récit de ce drôle de recueil et il en donne le ton. Il faut suivre, effectivement, David Sedaris dans ce mélange de burlesque et de sens du détail, dans cet humour du quotidien, parfois grave, toujours ironique et exubérant. Je suis très à cheval sur les principes est un condensé (en 21 textes) de fantaisie et de comique. Comme Sedaris l’écrit en incise dans La Mort vous va si bien « c’est marrant, comme ça arrive, ces choses-là » : la mort, les ruptures, les menus incidents obéissant à une loi de Murphy édictée en art poétique.

Ainsi cette anecdote, au détour du Mobilier à l’ancienne : la mort du père d’une amie, d’une crise cardiaque, le 19 novembre 1963. L’enterrement, trois jours plus tard. Et sur le trajet de l’église au cimetière, tout le monde pleure. Ava ne croise que des gens en larmes, éplorés, sur les trottoirs, elle les observe par la vitre de la voiture. Un chagrin immense s’est emparé du monde. « Il a fallu attendre la fin de l’enterrement pour que quelqu’un nous dise que Kennedy avait été abattu. Ç’a eu lieu pendant qu’on était à l’église et c’est pour cela que tout le monde était bouleversé. Pour le président, pas pour mon père ».

Chaque nouvelle est ainsi un réseau de récits, de débuts possibles de romans, de saillies. David Sedaris est un collectionneur, mâtiné de taxidermiste. La Mort vous va si bien énumère toutes les manières ridicules de mourir, entre banalité et surréalisme. Les petits tracas quotidiens l’inspirent, l’auteur a le sens du détail saillant, de l’absurdité banale qui fait irrésistiblement penser à Jerry Seinfeld ou à Woody Allen. Ses textes, David Sedaris commence par les lire sur scène. Il a rempli le Carnegie Hall (New York), fait des tournées à travers les USA. Publie des chroniques dans le New Yorker ou ses textes sous forme de recueils. Je suis très à cheval sur les principes est sa cinquième livraison en français (après Tout nu, Je parler français, Delirium tremens, chez Florent Massot et Habillés pour l’hiver, Plon et 10/18). Il est extrêmement connu aux USA, figure régulièrement en tête des ventes de livres, la France ne le reconnait pas encore à sa juste mesure.

David Sedaris vit entre New York, Londres, Paris et la Normandie et porte sur tout un regard décalé, autre. S’il semble donner à rire, nul doute que sa plume brillante dézingue aussi, révèle les travers de nos sociétés. S’il parle de lui, c’est sans nombrilisme, avec la même vacherie que celle qu’il réserve à ses contemporains. Une mise à nu pince-sans-rire, avec cette distance de l’ironie qui transforme le « je », en partie réel, en double fictionnel. Qu’il parle de sexualité, d’animaux, de furoncles, de chauffeurs de taxis, de nœuds papillon ou de cadavres, Sedaris fait mouche. L’humour est pour lui une forme de survie dans un monde de brutes, un mode de vie, un regard. Entre pudeur et exagération, attaques et autodénigrement.

 Son humour est un art poétique. Il peut être audacieux, flirter avec les limites de la décence, jouer du disparate, du nonsense, verser dans la caricature, la satire, faire pleurer de rire ou rire de peur d’en pleurer. Tout un répertoire, parfois scabreux, toujours désopilant. Lisez-le et vous trouverez des réponses à ces questions incongrues donc indispensables :

Comment préparer un café quand l’eau a été coupée pour travaux (« une sorte de quadrature du cercle, car, pour réfléchir correctement, j’ai besoin de caféine, or, pour avoir de la caféine, il fallait au préalable que je réfléchisse correctement ») ?

Faut-il avoir peur des microbes dans les salles de cinéma ?
Pourquoi « merde » est-il le « tofu des jurons » ?
Les chauffeurs routiers aiment-ils les turluttes ?
Comment choisir ses montures de lunettes ?
Comment peut-on être Français ?
Comment ne pas se tromper quand on choisit un cadeau ?
En (s’) offrant Je suis très à cheval sur les principes, par exemple.

David Sedaris, Je suis très à cheval sur les principes, traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Richard, éd. Points, nouvelle édition 2018, 7 € 10