Manuel de la Escalera: la longue nuit espagnole, par Melina Balcázar Moreno

Manuel de la Escalera

Dans les prisons de la dictature franquiste, la faim, la torture et la mort étaient le quotidien, mais existaient aussi la solidarité, la constitution d’une communauté, qui permettaient de résister et de survivre.
C’est ce que le journal de l’écrivain, cinéaste et traducteur espagnol Manuel de la Escalera nous montre avec précision et sobriété. Dans Mourir après le jour des Rois, il retrace ses premiers jours dans les couloirs de la mort de la prison d’Alcalá de Henares, entre décembre 1944 et janvier 1945. Écrit clandestinement, ce récit échappa aux fouilles constantes et, une fois extrait de prison, resta dans un coffre-fort pendant dix-sept ans. Il fut publié en 1966 au Mexique, où l’auteur est né en 1895, sous le pseudonyme de Manuel Amblard. Malgré son importance historique et littéraire, ce témoignage demeura ainsi longtemps méconnu, et il ne sera réédité que très tardivement en Espagne. Aujourd’hui, la traduction précise et fort bien documentée de Marie-Blanche Requejo Carrió permet de découvrir en français ce témoignage qui frappe par la justesse de son ton.

Manuel de la Escalera passa d’ailleurs vingt-trois ans dans différentes prisons, où il continua d’écrire et commença à traduire des auteurs tels que Katherine Mansfield ou James Joyce. Pour le régime, son « délit » résidait justement en cet attachement à la force émancipatrice de la culture, comme en témoigne son travail autour du cinéma: la création des ciné-clubs et le tournage des films documentaires sur le champ de bataille pour l’armée républicaine le conduisirent en effet en prison. Le temps d’enfermement (caché à Madrid et à Barcelone) qui a précédé sa détention et celui passé dans d’autres prisons (celle de Madrid ou de Burgos), ainsi que ses premiers moments de liberté en 1962, sont racontés dans une série de textes brefs écrits postérieurement, et également réunis ici, permettant de mieux comprendre l’univers carcéral sous le franquisme.

Notre univers carcéral

Dès les premières pages, le je cède la place au nous, car l’auteur s’efforce de rendre compte d’une expérience collective de résistance face à l’oppresseur, comme lors de la comparution des prisonniers devant le Conseil de guerre, où il témoigne d’une de leurs stratégies pour garder leur dignité :

« Nos juges, eux, sont revêtus de leurs uniformes militaires flamboyants et nous, les détenus, pour ne pas être en reste, de nos habits civils les plus somptueux. […] Nous ne voulons pas nous montrer devant eux comme des victimes pitoyables et, par un esprit de dignité collective, ceux qui ont des vêtements en bon état les prêtent à ceux qui n’en ont pas. Certaines cravates ont comparu une douzaine de fois devant le conseil de guerre et des manteaux sont revenus après avoir écopé de plusieurs peines capitales. Nombre de ceux qu’ils ont enveloppés, se trouvent à présent sous une couche de terre. Comme en réalité il s’agit d’une comédie, il faut s’habiller ou se déguiser pour la jouer ».

Ainsi, à travers le regard des détenus, les ressorts de la mise en scène du pouvoir franquiste sont dévoilés : la solennité, la grandiloquence, l’affectation caractérisent cette « farce tragique » dont les acteurs exercent pourtant un droit réel de vie et de mort. Dans un texte consacré à ses amis exécutés, « Moncho et Garcés », Manuel de la Escalera revient sur sa détention en 1937 dans une salle de théâtre devenue lieu de rétention et appelée ironiquement « Centre de la Justice ». Il y raconte cette scène incongrue d’un capitaine s’adressant à une foule de détenus – « environ quatre mille hommes morts de faim et couverts de poux des tranchées » – pour faire une conférence sur la Phalange, ce mouvement fascisant inspiré du modèle italien :

« […] à l’heure du repas, le rideau se leva et un capitaine de la Phalange apparut sur scène, son béret de soldat sur le côté et tenant à la main une cravache qu’il faisait siffler dans l’air et avec laquelle il cinglait ses grandes bottes.

– Nous ne pouvons pas distribuer de nourriture, déclara-t-il. Mais c’est de votre faute. Vous avez fait sauter tous les ponts et maintenant, par où voulez-vous que nous vous apportions des vivres pour vous nourrir ? Mais je vais profiter de l’occasion pour vous donner une conférence sur les points de la Phalange ».

Le silence, l’humour, l’ironie deviennent des moyens de rébellion de ces prisonniers, tel cet homme qui lança à ses bourreaux cette phrase au moment où il était torturé: « Mais, vous ne vous reposez donc jamais ? Dans tous les métiers on fait une pause cigarette ». Ou Manuel de la Escalera lui-même, riant devant la question absurde de ce commandant du camp l’ayant convoqué à son bureau : « Quand soudain, question invraisemblable : ‘Vous n’êtes pas rouge, n’est-ce pas ?’ ‘Vous êtes ici parce que vous êtes un requeté ? [membre d’une milice royaliste, ralliée à Franco] J’éclatai franchement de rire. ‘Non, monsieur le directeur. J’ai été officier de l’armée républicaine. Je suis donc ici parce que je suis un rouge’. »

Un peu de ciel en prison

Pour Manuel de la Escalera écrire reste avant tout un devoir envers les autres, afin que leur souffrance ne soit pas passée sous silence, et que la réalité de la torture soit connue. Car, et il le constata en de si nombreuses occasions, « le sang sur le chemin s’efface du bout du pied ». C’est ainsi que se dessine ce devoir de témoigner, d’écrire malgré soi-même :

« Mon supplice a été insignifiant comparé à celui que d’autres ont souffert. Comparé à celui de beaucoup d’autres que je connais. Mais mon intention dans ce livre est de parler de choses vécues personnellement. Je crois cependant que ceux qui sont passés par cette expérience de la torture, surtout s’ils sont écrivains, doivent témoigner. Même si pour cela ils doivent étouffer certaines pudeurs, […] car c’est ainsi que l’on réussira à faire disparaître ces méthodes brutales dans le monde entier ».

Ce qui le porte sans doute à faire le récit poignant de sa tentative de suicide – qui lui vaudra une condamnation à la peine capitale –, afin de résister à la torture à laquelle on voulait le soumettre une nouvelle fois : « Non, je n’entrerai pas. Le signe du chemin me l’ordonne. Je ne veux pas que mon sang serve de piste aux meutes de l’Averne. […] Je connais déjà l’antre du Sphinx qui dévore ceux qui ne donnent pas la bonne réponse à ses questions. J’y suis allé une fois déjà. »

Mais l’auteur ne laisse jamais sombrer son récit dans le désespoir. Il rend compte de différentes tentatives de résistance des prisonniers, de leur manière, par exemple, de trouver au sein même de la prison un moyen de rétablir la justice – comme cette évasion organisée afin de sauver un détenu ayant accepté d’être condamné à mort à la place de ses camarades. Ou bien le récit de la représentation d’une pièce par un groupe d’enfants dans la prison, montrant la force cathartique du théâtre. Pour résister, semble alors nous dire Manuel de la Escalera, il est fondamental de garder le regard haut, d’essayer de trouver « un peu de ciel en prison » permettant de continuer à écrire.

Manuel de la Escalera, Mourir après le jour des Rois, traduit de l’espagnol (Mexique) par Marie-Blanche Requejo Carrió, Christian Bourgois, février 2018, 207 p., 15 €