Le cours de Pise : Emmanuel Hocquard et l’hétérogénéité des formes

© EBABX

Le cours de Pise rassemble les notes préparatoires d’un enseignement dispensé par Emmanuel Hocquard aux étudiants de l’École des Beaux-Arts de Bordeaux entre 1993 et 2005. Dans un premier temps intitulé l’A.R.C Langage & Écriture, les enseignements auront lieu par la suite sous l’appellation de p.i.s.e : Procédures, image, son, écriture, l’activité d’Emmanuel Hocquard se rapportant à la dernière lettre de l’appellation.

La correspondance qui est menée avec les étudiants et sur laquelle reposent les cours qui leur sont dispensés constitue ce volume imposant d’une communication écrite réunie par David Lespiau. Elle s’établit à l’appui de nombreux documents et références et forme un ensemble passionnant dans lequel circulent notions, anecdotes et documents extraits le plus souvent des œuvres de Deleuze et de Wittgenstein mais également de référents littéraires, plastiques et cinématographiques. Dans une hétérogénéité des formes (lettres, courriels, documents, récits, etc.), Le cours de Pise s’appuie notamment sur de nombreuses anecdotes avec humour.

Son accessibilité rendue dans l’utilisation d’un « langage ordinaire », hormis le recours à celui plus spécifique dans l’approche de certaines disciplines (mathématique, linguistique etc.), permet d’effectuer de nombreuses connexions et relectures des livres d’Emmanuel Hocquard. Les questions d’écriture sont abordées à partir de l’expérience et des pratiques : « J’aimerais penser que l’art n’est pas une affaire d’objets mais de regards. Je ne vous montre pas un objet mais un regard. Mes objets sont simplement là pour vous permettre de comprendre un regard ».

Le livre  se structure à partir de notions redéfinies qui s’agencent  avec les extraits de textes de référence. Ces notions sont des « outils conceptuels à utilisation précise » entrant en combinaison avec des œuvres littéraires. Ainsi les notions de destinataire : « Sans un destinataire il n’y a pas d’écriture. Et quand je parle de destinataire, je ne parle pas d’un hypothétique public de lecteurs, présent ou à venir. Ça c’est un fantasme d’écrivain. Je parle d’un vrai destinataire (…). Ça peut être un homme, une femme, un banquier, la lune ou un crâne, une bande d’idiots, moi-même, peu importe, mais quelqu’un(e) ». Mais également le traitement de l’émotion ou encore l’intention descriptive, le langage ordinaire (« il offre davantage de liberté que les langages plus formels »),  la série, la morale et la grammaire qui sont autant d’outils mis à disposition et dont les connexions se feront librement par chacun dans la constitution d’une « boîte à outils ».

Hocquard définit la grammaire (en tant que règles se rapportant à la fois à la syntaxe et au lexique) dans son rapport aux mots d’ordre et constituant alors un « ensemble de règles contraignantes et obligatoires d’un type spécial, qui consistent à juger les actions et les intentions en les rapportant à des valeurs transcendantes (c’est bien, c’est mal…) ». La grammaire est également rapprochée par Emmanuel Hocquard des leçons de morale dans ce qu’elle a d’autoritaire. Et venant appuyer l’analyse de cette notion, la référence à Deleuze : « une règle de grammaire est un marqueur de pouvoir avant d’être un marqueur syntaxique ».

© EBABX

Les notions et les références se renvoient dans ce qui peut être une incessante mise en circulation des connexions et des idées d’un livre à l’autre. Ainsi du cours de Pise à L’invention du verre : notion de digression dans Le cours de Pise que l’on retrouve par connexion à L’invention  du verre ; de la même façon les références centrales dans Le cours de Pise se connectent notamment au texte de l’invention du verre. « Entre Deleuze et Wittgenstein / il y a Reznikoff et il y a aussi / un mur ». David Lespiau revient dans la préface sur le « développement théorique » de ces notions dans Le cours de Pise – notions que l’on retrouve par ailleurs diversement agencées dans le travail de création d’Emmanuel Hocquard.

Aux côtés de Claude Royet-Journoud, Pierre Alferi, Olivier Cadiot, Dashiell Hammett, Raymond Chandler en particulier, mais aussi dans une passionnante mise en circulation et en lien des références littéraires et cinématographiques (Godard, Straub et Huillet mais surtout entre Reznikoff et Akerman et précisément entre Sud et Testimony), la question des Objectivistes occupe une place centrale. Celle-ci est analysée sous l’angle de leur approche nouvelle du poème et de leur radicalité à côté d’un engagement politique (faire du poème un objet, l’acte de « dupliquer », « rejeter les symboles et les images ») mais également du point de vue de  leur méthode d’écriture et de lecture (le travail de montage, l’importance du détail, le « sérialisme à facettes » de Reznikoff). « La poésie objectiviste est peut-être la réponse la plus intransigeante à tous les avatars du Romantisme » ; « Ils prônent l’abstention de tout jugement esthétique ou moral explicite ». En 1989, Emmanuel Hocquard a organisé la première rencontre internationale de la Fondation Royaumont consacrée aux Objectivistes américains.

Dans une approche des méthodes, des pratiques d’écriture et de leurs processus (le cut-up, le cut-out, le dispositif, ou encore, en référence cette fois à André du Bouchet, le travail de réécriture d’un texte), explicitant son travail d’auteur (ainsi sur le personnage du privé dans son œuvre), Emmanuel Hocquard se réfère également  à son travail d’éditeur précisément pour la collection « chutes » d’Orange Export Ltd, introduisant par la même la question de la forme brève et de la contrainte.

Si les interventions d’Emmanuel Hocquard et de David Lespiau ouvrent le livre dans une double préface éclairante sur le contexte, les intentions de Pise et les prolongements de cet enseignement au regard de l’œuvre d’Emmanuel Hocquard, un entretien très dense avec Emmanuel Hocquard mené par David Lespiau clôture  le volume.

Emmanuel Hocquard, Le cours de Pise, édition établie par David Lespiau, éditions P.O.L, 2018, 624 p., 23 € 90 — Lire un extrait

Lire ici l’article de Christian Rosset sur Le Cours de Pise

Emmanuel Hocquard © EBABX