Recherches et invisibilité institutionnelle : la difficile percée des littératures francophones (1/3)

Lilyan Kesteloot (DR)

Série de trois entretiens avec de jeunes chercheuses en littératures francophones. Le premier a été mené avec Donia Boubaker, qui travaille sur « Laurent Gaudé, écrivain « cosmopolite ? ». L’ensemble de cette série est placée sous l’égide de Lilyan Kesteloot qui a tant oeuvré pour sortir ces littératures de l’invisibilité.
Depuis sa sortie au Seuil en mars 2015, la BD de Tiphaine Rivière a fait sourire plus d’un doctorant, le sortant un peu de sa solitude et de ses paniques. Carnets de thèse est féroce à plus d’un endroit et l’on pourrait dire à juste titre ! Le fonctionnement auto-centré du système universitaire est dénoncé avec humour et cette réalité, douloureuse et terrible, d’un parcours du combattant sans débouché est mise en valeur par les grands-parents de Jeanne dans la dernière vignette, contre-discours des « Anciens » :

« — Mais qu’est-ce qu’elle va faire maintenant qu’elle est docteur, en fait ?
— Écoute, je ne sais pas mais elle m’a dit qu’elle avait organisé un pot ! »

Pourtant, Jeanne mène sa recherche sur un sujet légitime aux yeux de l’institution. Que dire alors des recherches engagées sur des corpus ou des auteurs jugés comme périphériques, trop contemporains et donc insuffisamment patinés ou alors trop extérieurs à la « grande » littérature, que les sujets soient choisi en Littérature française ou en Littérature comparée ? Pourtant, ces thèses dans lesquelles les jeunes chercheurs s’engagent avec conviction et grand intérêt proposent dans le champ littéraire des savoirs sur du particulièrement vivant dans le monde d’aujourd’hui. C’est la raison pour laquelle, nous engageons trois entretiens sur ce sujet, pour sortir de l’invisibilité tout ce savoir accumulé et donner une idée des résultats obtenus. Ils sont publiés quelque temps après le décès de Lylian Kesteloot à laquelle plus d’un chercheur et d’un écrivain a rendu hommage pour tout ce qu’elle a fait pour sortir ces littératures de l’invisibilité.

Abdourahman Waberi, dans Le Monde du 2 mars 2018, affirme  que « la négritude n’aurait pas connu un tel éclat sans Lilyan Kesteloot ». Il rappelle que « dans toutes les régions du vaste monde, la littérature est un art, mais c’est aussi une grande famille. Pour exister pleinement, elle a besoin de trois groupes interdépendants : les créateurs, les passeurs et les lecteurs ». L. Kesteloot résidait à Dakar, « c’est dans son bureau à l’IFAN, étroit et encombré de livres, que j’ai senti toute la passion de Lilyan Kesteloot. Passion pour la littérature, passion pour le continent africain et pour les diasporas noires, passion pour une humanité réconciliée ou, pour le dire avec les mots de Senghor, son ami et son mentor, pour « la civilisation de l’universel » que nous devons bâtir ensemble. Jusqu’à son dernier souffle, Lilyan Kesteloot a œuvré pour l’avènement de la civilisation universelle ».

Le Point Afrique, 15 mars 2018

Lilyan Kesteloot fut une lectrice et une passeuse hors pair. Jean-Pierre Orban publie dans Le Point Afrique, le 15 mars 2018, un portrait de cette grande dame à partir d’un entretien inédit réalisé il y a quelques mois : « Moi, ce que je voulais comprendre, c’était comment cette femme avait, pour l’essentiel, fondé les études littéraires africaines dans le monde francophone. Pourquoi une femme quand aucun homme, à la fin des années cinquante, ne s’intéresse à la littérature subsaharienne. Et pourquoi une Belge alors que le centre de la critique littéraire était à Paris. D’où venait cette dame. Ce goût ou ce désir d’Afrique.
Le goût, c’était ça que je cherchais. La madeleine de Lilyan Kesteloot. Cet indéfinissable qui fait qu’on va ou revient vers un lieu, une terre, un amour ». Ces entretiens avec trois jeunes docteures sont aussi un hommage à celle qui fut une pionnière.

1/ 3 : Donia Boubaker

Donia Boubaker

Née à Tunis au milieu des années 1980, Donia Boubaker grandit au sein d’une famille multiculturelle, entourée de lectrices acharnées dont elle suit très tôt l’exemple. Passionnée de mythologie, de littérature, de cinéma et de séries télévisées, elle fait le choix, après avoir obtenu un baccalauréat en Économie et Gestion, de suivre des études de lettres françaises à l’Institut Supérieur des Langues de Tunis. Son attraction pour l’Ailleurs et son éclectisme l’incitent à postuler au Mastère de littératures francophones et comparées, proposé par la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba. Sa rencontre avec les romans Elissa la reine vagabonde de Fawzi Mellah et Samarcande d’Amin Maalouf lui fait découvrir l’infinité des questions que pose la problématique de l’Histoire en littérature, à laquelle elle consacrera ses recherches. Son sujet de doctorat porte ainsi sur le traitement fictionnel de l’Histoire dans l’œuvre sans frontières de l’écrivain français Laurent Gaudé. Cette recherche la conduit à s’installer en France et à s’inscrire, en cotutelle avec l’Université de la Manouba, à l’Université de Cergy-Pontoise où elle soutient sa thèse en décembre 2017.

Nous ne pouvons, dans cet entretien, couvrir l’étendue de votre recherche à l’image de l’étendue des sujets divers, dans l’espace et dans le temps, traités par Laurent Gaudé. Mais dans la perspective de mes contributions à Diacritik, je voudrais interroger la place qu’occupe cet écrivain entre « écrivains français » et « écrivains francophones ». Ce cortège d’écrivains « français » qui sortent résolument de sujets auto-centrés dont Alain Mabanckou soulignait, dans sa leçon inaugurale au Collège de France en 2016, qu’ils « brisent les barrières, refusent la départementalisation de l’imaginaire parce qu’ils sont conscients que notre salut réside dans l’écriture, loin d’une factice fraternité définie par la couleur de peau ou la température de nos pays d’origine ». Qu’en pensez-vous ?

Oui, Mabanckou a raison de souligner l’intérêt croissant des écrivains pour l’Ailleurs, et cela d’autant plus que les écritures de soi – dont l’autofiction est le sous-genre majeur – dominent le champ littéraire français depuis le début des années 1980. Il faut comprendre que ces années sont marquées par un renouvellement esthétique où le règne du formalisme n’est plus de mise. Les écrivains s’intéressent alors aux existences individuelles, ce qui amène un certain nombre d’entre eux à se saisir de la question du sujet et à se mettre eux-mêmes en fiction, à se raconter par le biais d’une fiction.

Dominique Viart et Bruno Vercier, qui ont étudié la question des écritures de soi dans leur ouvrage La littérature française au présent, relèvent l’importance du repli individualiste dans l’émergence de ces pratiques d’écriture. Ce repli, qui conduit souvent à écrire le quotidien et les affres psychologiques de l’auteur, restreint forcément l’imaginaire à la spatialité de ce dernier. Néanmoins, cela n’a pas empêché l’éclosion d’une « littérature voyageuse ». Je pense par exemple aux œuvres de J.M.G. Le Clézio, de Jacques Lacarrière, ou encore aux récits de reporters comme Jean Hatzfeld et Jean Rolin.

Ces écrivains sont eux-mêmes des voyageurs et leurs textes, qui ne répondent pas à une motivation exotique, se nourrissent de leur expérience. L’attraction récurrente d’auteurs français pour des espaces situés en dehors des frontières hexagonales marque l’essor de cette littérature. Vuillard, Leroy, Gaudé, Garde, Andras, Chalandon, Énard font partie de ces écrivains qui ont choisi d’écrire sur d’autres pays.

Je pense que c’est une évolution logique du champ littéraire. Ces trente dernières années, le monde aussi vaste soit-il s’est rétréci. Je ne parle pas seulement des déplacements facilités sur le plan financier. Le rapport à l’Ailleurs est totalement transformé par les avancées numériques. L’accès à l’information est de plus en plus simplifié et on vit en partie, et de manière presque instantanée, au rythme des événements qui touchent d’autres pays. Dans un sens, l’étranger n’est plus complètement étranger. Il n’est donc pas étonnant que des écrivains puissent être interpellés par des problématiques qui concernent d’autres sociétés. Le fait que la question de l’altérité soit, depuis des années, au cœur des débats publics et mémoriels est un facteur qu’il faut également prendre en compte.

Laurent Gaudé (DR)

Commençons par l’auteur tel qu’il se présente sous nos yeux. Pour présenter Laurent Gaudé, Augustin Trapenard, animateur de l’émission Boomerang, réalise une caricature : « C’est vrai qu’on a vu plus méchant, physiquement j’entends, dans cette émission. Quand certains sont dans la grimace, la dent agressive, le sourcil froncé, lui n’est que bonté, la bouche ronde, le cheveu blanc en brosse, le regard avenant. S’il était prêtre, il nous donnerait presque envie de nous convertir. Dieu soit loué, il ne l’est pas. Tout en bleu marine, chemise et pull en V, Laurent Gaudé, invité de Boomerang ce matin pour son premier recueil de poèmes. Un recueil hanté par la question des réfugiés, des camps, du terrorisme, des attentats, de l’histoire et de ses oubliés aussi ». (France Inter, émission diffusée le 3 mars 2017). Votre avis sur cette présentation ?

J’apprécie beaucoup cette présentation de Laurent Gaudé par Trapenard. Même si elle est caricaturale, elle offre un portrait assez complet de l’auteur. Elle aborde à la fois l’image de l’écrivain et le contenu de son discours littéraire le plus récent. J’ai eu l’occasion dans ma recherche d’analyser la présentation de soi de Laurent Gaudé. Il est vrai qu’il opte régulièrement pour des vêtements classiques et pour des couleurs neutres qui indiquent un souci de simplicité tout en facilitant la projection. Durant ses interviews et ses participations à des tables rondes, son langage corporel traduit généralement une véritable implication dans l’échange. Il est dans le partage et c’est pourquoi il n’hésite pas à engager le dialogue avec d’autres intervenants, invités comme lui sur un même plateau de télévision par exemple. La comparaison hypothétique à un prêtre est plutôt bien trouvée ! Laurent Gaudé adopte toujours un ton doux mais souvent préoccupé lorsqu’il doit aborder les thèmes en lien avec le monde et ses injustices. C’est un homme de convictions qui prête sa voix et ses mots à des causes comme celle des migrants. Malgré cela, il ne cherche pas à imposer son opinion. Ses œuvres, imprégnées d’actualité et d’histoire, privilégient le questionnement et incitent à l’empathie.

Justement dans ce recueil poétique (Actes Sud, 2017), De sang et de lumière, on peut lire : « Je viens de terres où je suis étranger,
De terres où je ne suis pas né,
Dont je ne parle pas la langue,
Et qui sont miennes,
Pourtant,
Parce qu’aimées »
Est-ce une façon de se définir ou de s’identifier ?

Avant de répondre à votre question, je dois signaler que Laurent Gaudé n’explore le genre de la poésie que depuis peu, c’est-à-dire depuis son voyage, en 2013, à Port-au-Prince – une ville toujours marquée par le séisme de 2010 – et sa visite, la même année, du camp de réfugiés de Kawergosk dans le Kurdistan irakien. La poésie s’est imposée à lui comme le medium d’une parole qui transmet l’urgence du réel et qui s’engage. C’est un genre appréhendé par l’auteur comme puissamment politique ce qui rend d’autant plus intéressant l’apparition dans ses poèmes d’un nouveau « je » ne renvoyant ni à un personnage de fiction ni à un personnage historique, mais bel et bien à l’écrivain.

La poésie est de ce fait le genre littéraire par lequel Laurent Gaudé s’exprime avec le moins de filtres ; il se livre, prend position sur les débats qui animent la société et partage sa vision du monde. Les vers que vous citez sont extraits du poème De sang et de lumière, qui donne son nom au premier recueil de l’écrivain. Ce texte est assez précieux pour un chercheur parce qu’il comporte un certain nombre d’éléments autobiographiques éclairant la pensée de l’auteur et son imaginaire. Dans ce poème, Gaudé énumère ses appartenances ce qui implique un retour aux origines, à son histoire familiale. Celle-ci s’entremêle avec les événements de la grande Histoire, conduisant à une réflexion sur l’Europe. Le poème repose de ce fait sur l’élargissement graduel de la communauté d’appartenance de l’écrivain et il est logique qu’il en vienne à aborder son rapport au vaste monde. Ce dernier se forge dès l’enfance, grâce à des voyages en famille et plusieurs souvenirs liés à ces ailleurs qui ont marqué son histoire individuelle. « Je viens de terres où je suis étranger / De terres où je ne suis pas né, / […] », véritable déclaration d’amour à l’Ailleurs, introduit ces souvenirs personnels qui ont forgé l’identité de Gaudé.

Donc oui, par ces vers, Laurent Gaudé se définit et définit en partie les sources d’un imaginaire faisant dialoguer, inlassablement, les cultures. Mais ce poème est aussi une profession de foi. Laurent Gaudé est un écrivain concerné. L’un de ses leitmotivs est une citation de Térence : « Je suis homme : rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Une citation qui représente selon lui une « parfaite définition de l’écriture » et qui résume assez bien, à mon avis, son projet de création littéraire dans la mesure où son attachement à l’Ailleurs repose fortement sur l’intérêt sincère qu’il porte à l’Autre. Je ne parlerai pas toutefois d’identification mais, une fois encore, d’empathie et de partage. Laurent Gaudé entre en empathie, se projette tout en ayant une conscience accrue de qui il est, pour mieux interroger et comprendre le monde.

Laurent Gaudé est-il un voyageur, un humaniste ou un cosmopolite ? Ou… les trois ? De quelle manière ?

Indubitablement les trois mais d’abord et avant tout humaniste. L’œuvre de Laurent Gaudé exprime et communique une véritable foi dans l’humain. Elle développe un langage humaniste qui puise dans l’Histoire, le mythe, le patrimoine artistique et culturel pour mieux interroger l’être humain. Elle tente de comprendre son essence, ou du moins, ce qui fait qu’à travers le temps et l’espace, nous sommes tous, dans une certaine mesure, liés. C’est dans cette quête inlassable de l’humain que l’œuvre de Gaudé, bien qu’elle soit éclatée sur les plans générique et thématique, trouve son unité.

On peut, de ce fait, observer l’émergence d’une figure plurielle qui tout en mettant en avant la diversité des hommes, insiste sur l’universalité des passions qui les taraudent. S’il renoue de manière évidente avec l’humanisme des tragiques grecs qui mettaient en scène la beauté de l’homme aux prises avec le malheur, cet humanisme n’en est pas moins contemporain et se fait l’écho de la pensée d’Edgar Morin et de son humanisme planétaire puisque l’auteur, à travers ses textes, défend l’idéal de la dignité égale entre les hommes dans le respect de l’environnement. L’importance accordée au voyage et au cosmopolitisme par Laurent Gaudé découle de cette idéologie humaniste.

Pour cet écrivain, le voyage a longtemps été de l’ordre de l’imaginaire. Son écriture de l’Ailleurs repose sur une documentation minutieuse qui donne à la recherche iconographique une place de choix. Le voyage s’entend donc comme une expérience d’ordre psychique qui implique une quête assidue de la connaissance. Or, cette dernière s’acquiert par le questionnement de l’altérité, qu’il s’agisse de l’Ailleurs, de l’Autrefois ou des deux. L’Autre est le miroir qui permet au sujet de mieux se connaître, l’Ailleurs est l’espace où il peut se découvrir pleinement. C’est pourquoi les personnages de Laurent Gaudé sont souvent des voyageurs ou des errants. Les dernières productions de l’auteur s’inspirent néanmoins de ses propres voyages. Laurent Gaudé a, depuis quelques années, entrepris de se confronter au monde et à ses tourments. Il prend peu à peu le statut de témoin qui observe et transmet par la littérature. C’est un citoyen du monde qui n’hésite pas à s’engager pour la cause des migrants et qui envisage le cosmopolitisme comme une solution possible aux fractures du monde.

Lire Laurent Gaudé, écrivez-vous dans votre doctorat, « c’est accepter de plonger avec lui dans une Histoire plurielle, d’emprunter les chemins de la fiction pour atteindre un passé révolu mais dont les effets, bien souvent, se font encore sentir. Lire son œuvre, c’est prendre la mesure du rapport passionnel qu’il entretient avec l’Histoire et sa « morsure » ». Pouvez-vous développer ?

L’Histoire est l’un des principaux moteurs de l’imaginaire de Laurent Gaudé. Elle nourrit une grande partie de ses textes et son œuvre se présente donc comme un voyage littéraire à travers le temps. Nombre de ses fictions ancrent leur action dans un passé lointain ou immédiat : l’épopée d’Alexandre le Grand côtoie par exemple la Chute de Rome, la Croisade des enfants, la traite des esclaves, la Grande Guerre ou encore l’histoire du banditisme en Italie et la lutte anti-mafia. L’œuvre gaudéenne, qui peut être appréhendée comme une grande Tragédie humaine, sonde toujours les tensions, les convulsions et les conflits qui ponctuent l’Histoire.

C’est comme si, texte après texte, Gaudé tente de reconstruire une histoire totale de l’humanité à partir des fragments du passé. C’est l’une des hypothèses que j’explore dans ma recherche. Mais du fait même qu’elle soit constituée de fragments, d’éclats, cette histoire ne peut être monolithique. L’Histoire gaudéenne est plurielle parce qu’elle ne se réduit pas à un champ historique déterminé et qu’elle n’est pas non plus limitée dans l’espace. Le choix de l’auteur se porte souvent sur des événements ou des périodes historiques qui ont bouleversé l’ordre des choses, qui marquent un avant et un après. Je pense à la Grande Guerre par exemple, première guerre industrielle, véritable catastrophe humaine et environnementale qui a initié les violences du xxe siècle. La mémoire de ce conflit est encore vive, et ses incidences nombreuses. Il existe encore des zones rouges et les gaz chimiques sont à l’origine des pesticides. De nombreuses techniques médicales ont également été développées à cette période en réponse à des cas traumatiques jamais vus. J’ajouterai que l’actualité et les débats qui nourrissent la société jouent un rôle certain dans l’attraction qu’éprouve Laurent Gaudé pour certaines histoires spécifiques. Le débat enflammé sur la reconnaissance de la traite négrière a influencé l’écriture de la nouvelle Sang négrier, un texte qui rappelle le passé négrier de Saint-Malo. Le Bâtard du bout du monde, récit inspiré des invasions barbares et de la chute d’un Empire romain qui a fermé ses frontières, fait écho à la politique migratoire de l’Europe. Il est important de remarquer que l’écriture de Gaudé n’est pas documentaire.

Dans ses textes, la vérité de la fiction l’emporte sur l’authenticité de l’Histoire et il n’hésite pas, d’ailleurs, à introduire des éléments surnaturels dans ses intrigues. Il se saisit des zones d’ombre de l’Histoire, ce qui explique son intérêt pour les anonymes et pour des hommes illustres que la mémoire a mythifiés. Ses textes sont une véritable plongée dans l’intériorité de ces personnages confrontés à des situations extrêmes et luttant contre l’aliénation.

Peut-on revenir sur les œuvres qui permettraient de l’assimiler aux écrivains francophones ou aux écrivains des Suds, par la thématique traitée et le contexte choisi, dans cette perspective d’écriture de l’ailleurs ? De quoi parle-t-il à chaque fois ? Quel est le genre littéraire choisi ? Comment ressort-on de ces textes ?

Elles sont nombreuses et variées. Elles appartiennent aussi bien au théâtre, au roman, à la nouvelle qu’au poème. Colonisation, esclavage, catastrophes naturelles et émigration font partie des thèmes récurrents abordés par cette catégorie de textes. Cris, le premier roman de Gaudé, porte sur la Grande Guerre. Choral, il introduit en fin de récit une nouvelle voix, celle de M’Bossolo un tirailleur sénégalais qui vient au secours de l’un des principaux narrateurs-personnages, Quentin Ripoll. Ce soldat venu d’Afrique est une figure héroïque exemplaire. Gaudé tenait à rendre hommage à ces hommes qui ont plongé dans l’enfer d’une guerre qui ne les concernait pas. C’est d’ailleurs l’une des problématiques que développe la nouvelle Le Colonel Barbaque.

Celle-ci dévoile le traitement indigne accordé aux tirailleurs malades ou décédés. On retrouve dans ce texte Ripoll, souffrant de stress post-traumatique, qui fait le choix de l’Afrique. Toujours narré à la première personne, il permet d’aborder de manière plus approfondie la question coloniale à travers le point de vue d’un Français des années 1920 en révolte contre son pays. On découvre une Afrique enchanteresse, la nouvelle renouant avec le stéréotype romantique du Paradis terrestre, sauf que ce paradis, souillé par la présence coloniale, se révèle être un enfer, semblable au front, où les hommes, exploités, subissent la violence et l’humiliation au quotidien. Gaudé évite heureusement de tomber dans le topos du sauveur occidental. Même si Ripoll prend la tête d’un groupe de rebelles africains, il est d’abord et avant tout un outil, une machine de guerre, dont ces derniers se servent avant de s’en débarrasser. Il ne faut pas perdre de vue que cette nouvelle relate en premier lieu le récit d’un poilu, détruit par la Grande Guerre et ne parvenant pas à échapper à sa propre violence.

Cette rencontre d’un Européen avec l’Afrique est présente dans deux autres nouvelles de l’auteur Dans la nuit Mozambique et Les Oliviers du Négus. Comme dans Le Colonel Barbaque, ces deux textes mettent en avant la relation exotique qui lie les personnages à ce continent et soulignent le rapport de violence qu’imposent les pays européens aux Africains.

Je noterai que cette violence est aussi présente dans la pièce Les Sacrifiées dont l’une des héroïnes, arrêtée et interrogée pour avoir aidé le FLN, se fait violer par plusieurs soldats français. Laurent Gaudé a plusieurs fois défendu l’idée d’une dette envers l’Afrique. Cette dette ne concerne pas uniquement la colonisation mais aussi la traite des esclaves. Dans Sang négrier, une nouvelle que j’ai évoquée plus tôt, le récit adopte une fois encore le point de vue d’un homme blanc, un bourreau, le capitaine d’un négrier qui fait escale à Saint-Malo. La fuite de plusieurs déportés donne lieu à un déchaînement de violence à leur encontre. Malgré sa brièveté, la nouvelle analyse divers aspects du processus d’assujettissement des déportés tout en interrogeant la capacité de l’homme à réifier l’Autre.

La mémoire de l’esclavage est aussi présente dans le roman Ouragan. Ce dernier met en fiction l’ouragan Katrina qui a dévasté la Louisiane en 2005. Ce texte, qui traduit l’intensité tragique de cet événement historique, questionne tout particulièrement la perdurance du conflit racial. Gaudé nous immerge dans un autre monde, une autre culture. Cela est sans doute dû au fait qu’il ne se contente pas de se projeter dans cette Louisiane du début du xxie siècle mais qu’il se nourrit aussi des codes de la littérature afro-américaine.

La lecture de Danser les ombres produit le même effet. Consacré au séisme de 2010, c’est un roman qui raconte Haïti, les croyances du pays, son histoire, sa vie politique. Il a été pressenti pour le Prix des cinq continents et il a compté parmi les 10 finalistes.

Laurent Gaudé est l’écrivain des oubliés, celui qui fait entendre leurs voix. Cela l’a amené à s’intéresser très tôt à la situation des migrants. Déjà présent de manière ponctuelle dans le roman Le Soleil des Scorta, ce thème est au centre du roman Eldorado, paru en 2006. Ce livre, qui croise les périples de Soleiman, un jeune soudanais en quête d’Europe et du commandant Piracci, un garde-côte italien désabusé qui choisit de prendre à rebours la route de l’immigration clandestine, déconstruit totalement le mythe de l’eldorado européen. Tous ces textes sont critiques ; c’est d’ailleurs le cas de toutes les œuvres de Laurent Gaudé. Celles-ci interrogent et poussent au questionnement, un questionnement qui peut porter sur l’histoire et les événements qu’elle relate mais aussi sur soi-même dans la mesure où les procédés narratifs adoptés, comme l’emploi récurrent du je, permettent au lecteur de se mettre à la place des personnages. Elles l’incitent à la curiosité, à tenter d’approfondir ses connaissances. C’est ce que j’apprécie, entre autres choses, chez cet auteur. Ses textes ne laissent pas indifférents et lorsqu’on en achève la lecture, on veut en savoir plus et comprendre encore mieux les enjeux mis en fiction.

La rentrée littéraire 2016 a été enrichie par son dernier roman en date Écoutez nos défaites. Ancré dans l’actualité, ce texte fait dialoguer la guerre qui sévit actuellement au Moyen-Orient avec la deuxième guerre punique, la Guerre de Sécession et la colonisation de l’Éthiopie. Succès critique et public, Écoutez nos défaites est l’une des meilleures ventes de cette rentrée littéraire. Que pouvez-vous nous dire de ce roman qui lie étroitement l’actualité la plus brûlante et des récits historiques anciens ou lointains ?

Cette confrontation entre les conflits du passé et les événements tragiques du présent est très intéressante. D’abord, parce que le roman est composé au plus près de l’actualité. Paru en août 2016, il intègre des événements comme l’attentat du Bardo et la chute de Palmyre qui ont eu lieu en 2015. Laurent Gaudé n’a pas hésité à nous offrir sa lecture du monde d’aujourd’hui, avec pour la première fois un personnage français immédiatement contemporain. Ensuite, parce qu’Écoutez nos défaites s’inscrit dans la continuité de l’œuvre de l’auteur et enrichit sa réflexion sur l’Histoire et sur l’humain. Il interroge, à partir d’une mosaïque de personnages historiques et fictionnels, cette constante de l’histoire humaine qu’est la guerre, les différentes formes qu’elle peut prendre et ses effets. Il se concentre sur l’intériorité d’hommes illustres comme Hannibal, Ulysse S. Grant, Hailé Sélassié et celle des guerriers de l’ombre contemporains que sont Assam, un « tueur de la République » qui a assisté entre autres à la chute de Kadhafi, et Sullivan, un soldat des forces spéciales américaines qui a participé à l’exécution de Ben Laden et qui est devenu mercenaire suite à l’attaque d’une école par un drone américain. Tous ont été confrontés à l’horreur du conflit armé. Gaudé poursuit, ici, une réflexion sur la dichotomie victoire / défaite, entamée dans son roman Pour seul cortège (Actes Sud, 2012).

Écoutez nos défaites défend l’idée que la victoire militaire n’empêche pas la défaite intime et que la défaite sur le champ de bataille n’exclut pas la victoire intime, morale ou encore mémorielle. Hailé Sélassié est un exemple parfait de ces deux cas de figure : lorsqu’il est défait par l’armée fasciste, il devient une figure exemplaire de la résistance, incarnant la noblesse de l’homme solitaire qui refuse de plier devant l’ennemi et l’indifférence de tous ; victorieux, ayant récupéré son trône, il se transforme rapidement en un monarque corrompu qui laisse son peuple sombrer dans la misère.

Laurent Gaudé (DR)

En problématisant le thème de la guerre et en étendant son questionnement au monde intérieur des guerriers, Écoutez nos défaites interroge la face sombre de l’humanité, de son histoire, de ses désirs. Mais ce roman ne se résume pas à dire « l’Histoire n’est que violence destructrice et corruptrice ; l’humain est fondamentalement mauvais ; il n’y a pas d’issue ». A la laideur font face la résolution admirable de l’homme qui résiste, la force de la mémoire qui élève le vaincu au rang de héros mythique – je pense ici à Hannibal – et, plus que tout, la beauté de la création, de l’art matériel et immatériel, du patrimoine culturel qu’il est nécessaire de transmettre. Ce que dit ce roman, c’est que même dans le malheur, il faut garder espoir en l’avenir et préserver coûte que coûte le beau et les étincelles du bonheur. L’humain et son histoire sont « de sang et de lumière ». Il faut accepter ces deux facettes et tenter de progresser. C’est un roman profondément humaniste.