« Des mots pour s’élever au-dessus du cri […] pour faire œuvre au clair »

Les éditions Project’îles s’attachent à faire découvrir les écritures insulaires francophones de l’Océan Indien. Loin d’alimenter les stéréotypes exotisants de l’île tropicale, elles donnent la parole à ceux qui connaissent intimement ces îles. Les écritures du local, comme le disait Alejo Carpentier, qui donnent à voir une réalité pour en détisser la complexité, mettre les failles en lumière, atteignent une portée universelle. Elles nous donnent à penser le monde. C’est le cas de ces écritures insulaires qui cristallisent notamment les questions contemporaines du métissage et de l’altérité.

Il y a d’abord le titre comme une enseigne, une monstrueuse enseigne aux promesses démoniaques, et puis il y a ensuite la masse du volume, qu’on le lise en Bourgois, Folio, ou dans la récente édition de l’Olivier : le mastodonte qu’est 2666 pourrait légitimement faire peur, par sa taille, par son projet, mais aussi par son statut de grand livre contemporain. Qu’on se rassure pourtant, sans hésiter davantage à entreprendre sa lecture, car l’une des qualités, première et magistrale, de 2666 par rapport à d’autres monstres du même acabit (qu’on pense à Outremonde, au Tunnel, à l’Arc-en-ciel de la gravité) est sa très grande lisibilité. Parler de chef d’œuvre, on le sait, est une vieille antienne, vieille rengaine que l’on met aussitôt à distance en dévoyant une époque qui célèbre à tout va des chefs d’œuvres qui n’en sont pas. Pourtant 2666 pourrait légitimement prétendre à ce titre, car il a une qualité supplémentaire qui le rend peut-être encore plus universel que ses autres comparses monstrueux : c’est un livre qu’on peut lire.

1.

L’année 1922 n’aura pas été avare en naissances de personnalités marquantes : Pasolini et Kerouac en mars ; Bobby Lapointe et Charlie Mingus en avril ; Serge Reggiani, Christopher Lee et peut-être (car un doute subsiste – ne serait-il pas né l’année précédente ?) Iannis Xenakis en mai ; Alain Resnais en juin ; Micheline Presle (seule à être encore en vie) et Alain Robbe-Grillet en août ; Simon Hantaï, Christian Dotremont, Claude Ollier et Ava Gardner en décembre (et j’en oublie, volontairement – ou non). Est-ce important de commémorer les anniversaires ? Pour certains, on dira oui, non par goût des chiffres ronds (on préférera 101 qui est premier – et même 99), mais parce qu’ils nous offrent l’occasion de ferrailler avec le temps, donc avec nos souvenirs et la part d’oubli qui les recouvre, de manière intime, dans un désir de partage.

Empruntant son titre au chant de l’Internationale — debout, debout —, Arise, arise, la pièce de Louis Zukofsky (1904-1978) dont Philippe Blanchon propose ici la première traduction en français et que les Éditions L’extrême contemporain ont l’excellente idée de publier, est unique à plus d’un titre. Unique d’abord parce qu’elle fait figure de véritable hapax dans l’œuvre du poète qui ne s’essaiera plus au genre théâtral ; unique aussi et surtout par son intention, la précision parfois tragique de son propos et par sa forme.

Son objectif : « Détruire les chromos d’une littérature inspirée par le seul souci maintenir l’ordre du maître. Cette autopsie d’un colonisé voudrait permettre aussi la compréhension des flux et reflux de notre mouvement de libération nationale ». Son espérance : « Et notre peuple, longtemps domestiqué, part à la recherche, parfois de manière confuse, de son identité nationale ».

En novembre 2009, l’ONU a fait du 18 juillet, la « Journée internationale Nelson Mandela », pour que chacun tente de se mettre dans les pas de l’ex-Président sud-africain. Coïncidence significative : ce 18 juillet 2022, c’était le centenaire de la naissance de ce grand militant anticolonialiste et humaniste que fut Marcel Manville, célébré en Martinique, passé sous silence ailleurs. En ces temps où l’Algérie revient dans les médias à la suite de la visite officielle du président français à Alger et Oran, en août dernier, et où l’Histoire, proche et lointaine, des deux pays en interaction semble devoir prendre des directions de recherche en profondeur, certains acteurs ne peuvent être oubliés.

Indéniablement, livre après livre, David Bosc s’impose comme l’une des voix majeures de la littérature contemporaine. Son nouveau récit, Le Pas de la Demi-lune, splendeur hantée par Marseille, le Japon des Samouraïs et les paysages d’attente de Julien Gracq, ne déroge pas à la règle. À Mahashima, au milieu des ruines, bien après un conflit, deux personnages, Shakudo et Ryoshu vivent heureux jusqu’à ce que Ryoshu décide de revenir sur les paysages de son enfance. Dans une langue mesurée, d’une rare délicatesse, David Bosc livre le contemporain à une écriture du sensible et une réflexion sur la communauté en tout point remarquable. Diacritik est allé à la rencontre du romancier le temps d’un grand entretien car, plus que jamais, il faut lire David Bosc.

Le livre de Jean-Michel Espitallier n’est pas une histoire du rock, de la pop, du punk. Le récit est une sorte d’autoportrait indirect, subjectif, à partir d’un rapport intense à la musique, aux musiques qui font plus qu’accompagner une vie – qui la façonnent, l’inspirent, la guident, l’intensifient : « J’écoute du rock depuis plus de cinquante ans. Il a construit ma vie, ma sensibilité, mon imaginaire, mon rapport au monde ».

Dans Le Grand Vertige de Pierre Ducrozet, tout est mouvement. « Mouvements » les grandes parties du livre, mouvements les départs incessants des personnages tout autour du globe pour enquêter ou même disparaître. Mais c’est surtout la grande loi du vivant qu’énonce l’un des personnages du livre, « tout est constamment en mouvement, ça vous paraît élémentaire mais ça ne l’est pas ».

« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges » : « nous », ces femmes japonaises (« certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles ») qui traversent le Pacifique vers la Californie où les attendent leurs « fiancés », des hommes qu’elles n’ont jamais rencontrés. On est au tout début du XXe siècle. Masayo, Mitsuyo, Nobuye, Kiyono (et tant d’autres rassemblées dans ce « nous ») rêvent de vies nouvelles et d’amour, les photos envoyées au Japon ont fait naître l’espoir. Julie Otsuka trame leurs voix, les mêle en un « nous » incantatoire. Elle suit ces femmes, dit des vies, en de courts chapitres qui construisent, peu à peu, un roman choral aussi puissant qu’il est court et sobre.

Un bref instant de splendeur, le premier roman du poète américain Ocean Vuong qui vient de paraître en poche chez Folio, est un livre de violence et d’amour. Violence sociale, raciste, hétérosexiste, culturelle, symbolique, physique. Violence également politique et militaire. Et l’amour n’est pas celui, fasciste, que nous éprouverions pour nos bourreaux (même si l’auteur parle de « miséricorde »). Il est l’amour qui est recherché contre la violence, pour s’en protéger et la combattre. Il est l’amour qui est recherché au sein de la situation violente, non pour justifier celle-ci mais pour sauver ce qui peut l’être, pour affirmer autre chose que la violence, autre chose de vital.

Dans cette période agitée de rentrée littéraire avec près de cinq cents titres à se mettre sous la dent, le roman plus ou moins autobiographique d’Alexander Grothendieck (Berlin 1928 – Saint Lizier 1914), Récoltes et semailles, paru chez Gallimard début 2022, mais écrit entre 1983 et 1986, devrait être pris en considération pour recevoir non seulement tous les prix prestigieux existants, Goncourt et compagnie, mais aussi tous ceux qui n’existent pas. Après tout, Irène Némirovsky a bien reçu, elle, le prix Renaudot 2004 pour sa belle Suite française, écrite entre 1940 et 1942. Soyons fous ! Belote, rebelote et dix de der !

« La mer [est] trop grande pour mes yeux habitués à naviguer les écritures » écrivait Pierre Perrault au milieu des années 1950. « J’en ai assez de vivre dans le fiction » complètera-t-il trente ans plus tard. Bien souvent, l’auteur et réalisateur québécois s’est plaint d’une même tare, celle de fréquenter les livres plus que ce monde qui les environne. Il en est allé de même dans les eaux de la baie de Baffin, au début des années 1990 et à l’embouchure du Saint-Laurent trois décennies plus tôt. Ce constat, cependant, il s’est échiné sa vie durant à le conjurer. En témoignent deux rééditions chez Lux qui forment comme les bornes extrêmes de sa vie de poète et de documentariste.

Fritz Lang dit à la fin du Mépris qu’“il faut toujours terminer ce qu’on a commencé”. Gaston Planet, peintre dont l’œuvre et la personnalité restent présentes chez celles et ceux qui l’ont rencontré (il est mort en 1981 à l’âge de 43 ans), disait qu’“il y a des abandons qui sont doux, très doux. Il y a des renoncements aussi qui sont satisfaisants.” J’ai annoncé à la fin de l’épisode précédent que la deuxième partie de cette “brocante de fin d’été” serait une “session de rattrapage” consacrée à un petit nombre d’ouvrages, de poésie, de bande dessinée, ainsi qu’à trois films et une exposition. Du coup, à moins de succomber à la douceur de l’abandon (ce qui ne serait pas une mauvaise idée : la canicule régressant, le temps enfin clément incite à la promenade), il faut y aller, en pleine conscience que cette “session” ne rattrapera qu’imparfaitement ce qui n’aura pas été “oublié”. So May We Start ?