Indéniablement, Simon Johannin s’est vite imposé comme un des écrivains les plus remarquables sinon essentiels de notre paysage contemporain. S’il a pu être révélé par le roman avec le rugueux L’Été des charognes puis, avec Capucine Johannin, pour le sombre Nino dans la Nuit, son écriture, qui fait fi des genres, trace désormais sa route au cœur du poème. Après le fulgurant Nous sommes maintenant nos êtres chers, Johannin offre sans doute l’un de ses plus beaux textes avec son nouveau recueil La Dernière saison du monde chez Allia : 81 poèmes, entre ruines, sensualisme d’un monde qui entend revenir de la mort, quête de matière et d’étreintes. Dans un vers conçu comme une poussée existentielle, Johannin donne à entendre les voix qui reviennent des morts. C’est à l’occasion du formidable Festival Extra!, qui débute ce 8 septembre au Centre Pompidou, où Johannin se produira avec Laurent Ta autour de La Dernière saison du monde, que Diacritik est allé à la rencontre du jeune et essentiel poète.

Je n’y allais pas pour faire un reportage
Encore moins pour faire la révolution
Non
L’usine c’est pour les sous
Un boulot alimentaire
Comme on dit
Joseph Ponthus, À la ligne (2019)

 

Le récit de Claire Baglin, En salle, qui vient de paraître aux éditions de Minuit, est une succession de deux côtés : l’enfance et l’âge adulte, l’usine et le fast-food, au sein de l’empire des frites la salle et le drive, et, quel que soit l’espace, un écart, un pas de côté qui refuse à l’histoire tout manichéisme ou sentiment sans partage. Il est rare d’entendre une voix aussi originale et aussi posée dès un premier roman. Celle de Claire Baglin s’impose, comme héritée du récit social mais brûlante d’une singularité farouche et quasi insaisissable.

Cette rentrée 2022 se caractérise sans doute par la puissance des premiers romans qui s’y dévoilent : Tenir sa langue de Polina Panassenko, aux éditions de L’Olivier, ne déroge pas à cette règle impromptue. Dans ce récit aux accents autobiographiques, Polina, la narratrice, cherche un beau jour de sa vie d’adulte à récupérer son prénom russe qu’à sa naturalisation française, l’État Civil a francisé en Pauline. S’ouvre alors un texte qui, interrogeant la langue et l’accent, sonde le départ de la Russie à l’horizon des années 90, l’arrivée en France, à Saint Étienne. Une telle puissance d’évocation ne pouvait manquer d’ouvrir des questions que Diacritik est allé poser à la jeune romancière, d’ores et déjà l’une des révélations de cette année.

« On a besoin pour vivre d’un récit, je n’en ai plus »

Si l’impératif littéraire d’Emmanuel Carrère ne varie pas — la littérature est ce « lieu où on ne ment pas » —, l’écrivain, dans Yoga, sorti hier aux éditions Folio, place l’ensemble de ce qu’il écrit sous le signe de la négation. Il commence par tout effacer : il avait imaginé « un petit livre souriant et subtil sur le yoga ». Pour cela il était parti faire un stage Vipassana, manière de continuer ce qu’il savait faire, du reportage embarqué : observer ce qui se trame de l’intérieur, participer à ce qui se joue.

Avec Écologies déviantes, le militant et journaliste Cy Lecerf Maulpoix, nous offre un livre-parcours qui mêle récit de vie et de voyage, enquêtes historiques, lectures, interviews et réflexions politiques autour des tentatives passées, présentes et futures, d’articuler luttes écologistes et luttes queer. Un projet ambitieux et généreux sur le personnel, le collectif, la mémoire et les futurs possibles.

Pour une révélation, c’est une révélation : En salle, premier roman de Claire Baglin aux éditions de Minuit, s’impose comme l’une des belles découvertes de cette rentrée. Dans une langue sèche et mesurée, le récit croise le double fil de souvenirs d’enfance puis d’adolescence d’une jeune femme qui, bientôt, travaillera dans un fast food. Récit sur le travail, récit travaillé par la valeur du travail, En salle offre, dans le sillage des récits de Leslie Kaplan, Robert Linhart et Thierry Metz, une saisie de l’aliénation et de l’exploitation dans l’usine à burgers. Pour la dénoncer mais peut-être par-dessus tout pour en garder trace, nous confie la jeune romancière dans un grand entretien que Diacritik n’a pas manqué de susciter pour saluer la parution de ce roman remarquable.

Les ouvrages sur l’actuelle pandémie se multiplient. Non que l’on en ait fini avec cette crise mais, même si elle s’est ralentie, un phénomène d’accoutumance — peut-être tout illusoire — s’est produit. Dans le passé, différentes zones de l’humanité connurent de semblables ravages épidémiques. Mais jamais un tel phénomène n’affecta la totalité du globe terrestre ainsi qu’il fait aujourd’hui, ce qui donne tout son sens au titre du présent ouvrage, Un temps immobile.

Depuis vingt-cinq ans, Philippe Vilain, éternel jeune homme de la littérature, écrit une œuvre romanesque d’une remarquable cohérence qui explore inlassablement, avec exigence, profondeur et une lucidité d’entomologiste, la conscience de l’amour, ses euphories et ses déboires, ses illusions et ses désillusions, ses grandeurs et ses mesquineries, ses doutes et ses questionnements.

Plus de deux mois ont passé depuis la publication du dix-neuvième épisode de cette chronique à suivre. En parfaite ignorance des parutions de la “rentrée”, en dehors d’une vague liste de titres et d’auteur(e)s ne créant pour ma part aucune attente (bien entendu, je compte sur les recensions de mieux informés que moi pour remettre les pendules à l’heure), ces neuf semaines sans avoir eu la tentation, même éphémère, de griffonner quelque note que ce soit ont été “de rattrapage”.

Dans le cadre de leur projet de fin d’études, les étudiant.es du Master Écopoétique et création d’Aix-Marseille Université se sont lancé.es dans l’aventure d’une revue, L’Éconaute, certains côté graphisme et rédaction en chef, la majorité en choisissant un texte écrit durant leurs années de formation. « Bruxelles avec vue » de Geneviève de Bueger figure parmi ces textes publiés, elle nous en offre ici la version originale.

C’est une histoire de sangs, celui des « animaux morts » que découpait le grand-père boucher, le sang des filiations et celui des transmissions, le mauvais sang, pour citer Carax, d’une génération dont les rêves ont été fracassés par le sida. Anthony Passeron ne sait pas grand-chose de cette histoire, sinon le silence qui étouffe les douleurs et les hontes. Dans sa famille on ne parle pas de cet oncle mort quelques années après la naissance de l’auteur, ce « fils préféré » qui a pourtant refusé d’être boucher dans l’arrière-pays niçois comme tous les aînés avant lui et a préféré partir — Amsterdam, les paradis artificiels, la mort, jeune, bien trop jeune. Alors Anthony Passeron enquête, il rassemble des souvenirs et matériaux familiaux et des archives, il refuse le culte du secret qui a enterré une seconde fois tous ces Enfants endormis. Il raconte, entrelaçant l’histoire intime et l’histoire collective, dans un premier roman sidérant.