Samedi 17 juin 2017, une chaleur terrifiante nous expulse d’un sommeil agité dès 7 heures du matin. À 9 heures, après un café deux cafés trois cafés et trois douches froides, on se dit qu’après avoir turbiné toute la semaine on irait bien se baquer dans une mer gelée où l’on noierait sa lassitude amère de voir déjà les pannes et les provocations d’une République en marche. Qui va sans doute échouer bientôt à fond de cale quand un autre mouvement, de nageurs par exemple, sortira de sa torpeur et de sa tétanie. Contre la casse, contre la masse élue qui casse, contre la vilaine farce et pour la vie.

John Edgard Wideman

« Il n’y a pas d’histoire qui ne soit vraie… » souligne l’épigraphe d’Écrire pour sauver une vie, citation de Chinua Achebe (Le monde s’effondre). Quelques pages plus loin, John Edgar Wideman commente la « sagesse » de cette phrase, un proverbe igbo, et son ironie tragique : le personnage principal de son propre livre n’a pu la lire, le roman d’Achebe ne fut publié qu’en 1958, treize ans après la mort de Louis Till. Elle est comme sa parole absente soudain revenue en lumière, le retour d’une voix, dans et par la littérature. Mais elle est aussi et surtout exergue métadiscursive : l’histoire est vraie, elle est de celles qui illustrent « un monde où toutes les vérités se valent jusqu’à ce que le pouvoir en choisisse une pour servir ses exigences », un monde dans lequel la littérature est un contre-pouvoir et permet le rétablissement des faits, elle est refus des histoires assignées comme le sont certains êtres.

Juliette Mezenc, Jean-Philippe Cazier, Frank Smith © Basile Gantelet

Dans le cadre du Marché de la poésie 2017, une rencontre réunissant Juliette Mézenc, Frank Smith et Jean-Philippe Cazier, et intitulée « L’émotion ne dit pas Je », était organisée le 13 juin à la bibliothèque Marguerite Audoux. L’entretien qui suit est la transcription des échanges qui ont eu lieu au cours de cette rencontre.

Maurice Olender

« Lorsqu’un livre se déploie, par les articles qui le composent, sur une quinzaine d’années, c’est d’abord l’intimité intellectuelle qui s’y dévoile » : Maurice Olender écrit cette phrase dans « Mémoires du judaïsme » à propos de Pierre Vidal-Naquet, dans Race sans histoire, et elle pourrait définir la manière d’Un fantôme dans une bibliothèque qui vient de paraître : ce livre, déployant textes, articles et récits, jouant de strates temporelles à la manière des Essais de Montaigne, est avant tout le dévoilement d’une intimité intellectuelle, une forme d’« exposition », comme le dit Maurice Olender dans le long et bel entretien qu’il a accordé à Diacritik.

Le passage par Lou Le Cabellec

Il s’appelle Hans Limon et je l’ai découvert sur Facebook, un jour au hasard en déroulant le fil d’actualités. Non, c’est pas ça. C’est une amie qui m’en a parlé dans un bus à Toulouse : « Tu connais Hans Limon ? Magnifique, un génie. Tu devrais aimer, c’est ta came. » Le fait est que je ne sais plus comment ça a commencé. Hans Limon. Beau nom. Très beau nom. Un pseudo sûrement. Ben non, même pas.

Alain Ruscio

Encyclopédie de la colonisation française : ce travail véritablement titanesque qui vient à édition a été mis en chantier par l’historien Alain Ruscio auquel nous avons posé quelques questions sur l’entreprise dont ce premier tome est l’éclaireur.
Mais c’est aussi l’occasion de revenir sur un autre livre paru en 2015 et qui, en ces temps de montée de l’extrême droite en France, est une lecture nécessaire et décapante. Si l’on sait que le passé informe notre présent, on s’en convainc encore plus en lisant Nostalgérie – L’interminable histoire de l’OAS (La Découverte, 2015).

Léonora Miano

« Tu es ma chair. C’est de ta glaise que je suis faite. C’est la couleur que tu m’as donnée qui me vaut d’être ce que je suis. Une errante. Un point suspendu ».
Tels des astres éteints

Le 6 juin dernier, dans Diacritik, je présentais les textes d’essais ou proches de ce genre que l’écrivaine a édités ces dernières années. Textes essentiels, souvent dérangeants, incitant à ouvrir nos références trop souvent franco-centrées vers l’énorme apport venu des États-Unis. Il faut bien dire toutefois que ce qui a fait la notoriété de L. Miano, ce sont ses romans. Et elle fait partie des auteurs qui m’ont investie, sans que j’y sois préparée – et c’est peut-être cela les plus profondes « atteintes » de lecture… : elle m’a précipitée dans son univers depuis L’Intérieur de la nuit et jusqu’au second volet de Crépuscule du tourment, publié dernièrement.

Marguerite Yourcenar

La récente publication de la correspondance croisée entre Yourcenar et Silvia Baron Supervielle est aussi d’un très grand intérêt. Cousine éloignée du poète Jules Supervielle, née à Buenos Aires en 1934, et installée à Paris dans les années 60, Silvia Baron Supervielle a été une grande traductrice en langue française d’auteurs argentins. Elle a maintenu une correspondance assez régulière avec Yourcenar, entre juin 1980 et juillet 1987, comme l’indique parfaitement le titre générique, Une reconstitution passionnelle, proposé par Achmy Halley dans l’édition de ces lettes. La classique relation d’auteur à traducteur se transforme peu à peu, sous nos yeux, en une amitié fervente, au point que Yourcenar en vient à terminer ses lettres par un « Je vous embrasse en veillant sur vous, avec ma pensée » ou « Je vous embrasse bien amicalement », preuves d’affection qu’elle prodigue rarement dans la correspondance publiée à ce jour.  

Le 25 avril 1995, Umberto Eco s’adressait aux étudiants de Columbia University (New York) pour leur parler du fascisme italien au milieu duquel il avait grandi (il naquit en 1932) et plus généralement de tous les fascismes. Avec une prescience bien dans son style, il mettait en garde ces mêmes étudiants contre la montée des partis et mouvements populistes, montée qui se dessinait aux USA comme en Europe. Et de désigner ceux-ci par l’heureuse formule de « fascismes en civil ».

Décor Daguerre d’Anne Savelli se présente comme un livre « découpé en 75 parties », 75, comme l’année du film d’Agnès Varda, Daguerréotypes et 75, Seine et scène : une temporalité, un lieu soit un double rythme. Mais ce serait trop simple, tant tout, ici, est ligne de fuite, excursions et détours, depuis la rue Daguerre, tant tout est dialogues, avec Varda, avec un lieu, avec le lecteur et avec soi-même.
Après Décor Lafayette, Anne Savelli poursuit donc, pour notre plus grand bonheur, ses tentatives d’épuisement de lieux parisiens, des lieux depuis lesquels tout déborde, bifurque, irise, comprend d’autres présents et d’autres espaces. « Ce Décor Daguerre : quelques allers-retours dans l’immobilité de 1975. Dans ce qui n’a fait que tanguer, depuis ».

Silvina Ocampo en 1959

« Soy íntima », ainsi se définissait l’écrivain argentin Silvina Ocampo (1903-1994). Car à la différence de sa célèbre sœur Victoria Ocampo, fondatrice de la revue Sur, et de son mari l’écrivain Adolfo Bioy Casares, elle préférait rester dans l’ombre, loin des obligations et des compromis que sa position au sein d’une famille riche et cultivée supposait. Comme s’il s’agissait d’une manière de préserver sa liberté, afin de créer son univers unique et complexe, obscur et lumineux à la fois. Ce qui explique sans doute la place marginale qu’elle a occupée pendant longtemps dans la littérature argentine.

Hélène Cixous (DR)

Chez Hélène Cixous, l’écriture est d’abord une expérience de la langue et de soi, des autres et du monde. L’expérience, ici, n’est pas celle d’une langue qui serait donnée, d’un soi évident et fermé, d’autres déjà connus, d’un monde factuel et présent comme une chose. S’il y a expérience, expérimentation, c’est parce qu’au contraire la langue, soi, les autres, le monde sont rencontrés comme des « réalités » – qui n’en sont pas vraiment, en tout cas pas au sens habituel d’un donné saisissable – énigmatiques, instables, disséminées et ouvertes, ce qui est rencontré à leur contact, à leur impact, étant précisément leur énigme, leur instabilité de fantôme, leur dissémination tourbillonnante.