Geneviève Brisac © Carole Bellaïche
Geneviève Brisac © Carole Bellaïche

« Ce qui n’est pas écrit disparaît », notait Geneviève Brisac dans Une année avec mon père, livre du deuil et de la reconstruction. Toute son œuvre se construit contre l’oubli et la disparition, sur une ligne de fuite qui est aussi une ligne de force, une faille comme une arrête, dans ce fascinant paradoxe constitutif. De romans en essais — s’il était possible de les opposer alors que se jouent brouillage volontaire et enrichissement réciproque — s’édifie une forme de kaléidoscope, dans lequel chaque élément vient enrichir le précédent, le flouter mais aussi le nourrir, dans lequel tout passe toujours par les yeux des autres, comme si se dire ne pouvait se faire que via autrui.
C’est le cas dans cette Vie de ma voisine qui vient de paraître chez Grasset, portrait de Jenny, traversée du XXè siècle dans ses heures les plus sombres comme les plus exaltantes, et… autoportrait oblique d’une « femme-écho » : Geneviève Brisac.

Portrait de Mme de Duras par Melle Jaser
Portrait de Mme de Duras par Melle Jaser

Claire de Duras – à ne pas confondre avec Marguerite Duras, notre contemporaine… – est une femme de lettres du début du XIXe siècle : née en 1778, elle décédera en 1828, à l’âge de cinquante ans, cinq années après la publication de son récit, Ourika, qui connut un vif succès. Ce roman écrit entre 1821 et 1822 est publié en 1823, l’année même où le jeune Hugo publie la seconde version de Bug-Jargal.

Carine Chichereau
Carine Chichereau

A l’automne 2016, la revue TransLittérature proposait un numéro consacré à des portraits de traducteurs, une manière de mettre à l’honneur ces acteurs essentiels du monde du livre, cependant trop souvent ignorés dans la presse qui parle souvent des livres étrangers comme s’ils s’étaient miraculeusement traduits tout seuls.
Sans les traducteurs, pourtant, qui pourrait avoir un accès aussi large aux littératures du monde ?
Chez Diacritik, pas de numéro spécial mais la mention systématique (et naturelle) de leurs noms et des articles réguliers sur le travail de plusieurs d’entre eux, Laurent Margantin, Danièle Robert, Julia Chardavoine pour ne citer que les derniers. Et aujourd’hui un long entretien avec Carine Chichereau, traductrice de l’anglais.

Ce que regarder veut dire

Existe-t-il une sociologie visuelle, non pas au sens d’une sociologie des images d’art mais comme procédure analytique et argumentative dont se servirait le sociologue pour traiter les questions qu’il se pose ? C’est Daniel Vander Gucht qui se le demande avec d’autant plus d’à propos qu’il enseigne cette sociologie à l’université de Bruxelles. Et, dans Ce que regarder veut dire, il parle avec une passion entraînante de cette discipline encore mal assurée.

Lauren Groff, Les Furies

Ils sont jeunes et sublimement beaux, « elle était blonde et osseuse dans son bikini vert, bien qu’on fut en mai dans le Maine et qu’il fît froid. Il était grand, vif ; une lumière l’animait, qui attirait le regard, le capturait. Ils s’appelaient Lotto et Mathilde ». Ils s’aiment et se marient quinze jours après leur rencontre malgré l’opposition de la mère de Lotto, malgré le manque d’argent, les difficultés de Lotto pour percer en tant que comédien. Puis c’est la gloire, en tant que dramaturge, et Mathilde dans l’ombre, toujours.
Peut-on construire un roman sur une histoire aussi superlative ? Oui quand « un troisième personnage, leur couple » se glisse dans le tableau ; oui quand, comme Lauren Groff, on ausculte les apparences les plus lisses pour mettre en lumière failles et fêlures, contradictions et violences sourdes.

Annie Saumont
Annie Saumont

On donnera toujours de l’écriture à ceux qui n’en ont pas. On donnera toujours de l’écriture à ceux qui ne sont pas en mesure de l’écrire et de prendre la parole. On écrira toujours pour ceux qui peinent à se faire entendre parce que d’écoute ils ne reçoivent jamais. On n’écrira jamais autrement et jamais pour autre chose.
Tels seraient les quelques mots qui pourraient donner la mesure du projet d’écriture d’Annie Saumont qui vient de nous quitter, juste hier, elle dont l’œuvre ne vibre que de ce projet d’écriture, lapidaire et résolument politique, qu’elle poursuivait depuis bientôt un demi-siècle, avec assurance et obstination, elle qui est entrée dans la quête de cette écriture qui donne l’écriture, de cette parole qui, dans le langage, donne enfin les mots, de cette écriture qui parle enfin les mots, leur ouvre la parole et fraye dans la langue : Annie Saumont écrira donc toujours pour ceux qui n’écrivent pas, ceux qui sont condamnés à demeurer silence là où pourtant ils parlent, à demeurer inaudibles, là où pourtant on ne cesse de parler, là où pourtant on ne cesse pas d’écrire.

Silvia Avallone © Christine Marcandier
Silvia Avallone © Christine Marcandier

Les éditions Liana Levi ont publié en France les deux premiers romans de Silvia Avallone. Alors que publié Marina Bellezza sort en poche chez J’ai Lu (D’acier y est déjà disponible), retour sur une œuvre qui saisit une histoire collective à travers des destins individuels, pour mieux dire l’Italie dans ses contradictions et ses mutations. 

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Depuis jeudi se tiennent les 10è Enjeux contemporains de la Maison des écrivains et de la littérature, Appels d’air.
Samedi 28 janvier, de 9 h30 à 10 h 15, aura lieu une table ronde « En revues », présentée par Alain Nicolas, avec Dominique Dupart (Vacarme), Jean Lacoste (En attendant Nadeau) et Johan Faerber (Diacritik).

À l’occasion de son dixième anniversaire intitulé « Appels d’air », la manifestation des « Littérature : enjeux contemporains » organisée par La Maison des écrivains, à l’initiative de Sylvie Gouttebaron et Dominique Viart, se place sous le signe de l’ouverture, de l’exploration, et de l’invention. Diacritik en sera l’un des invités ce samedi lors d’une table ronde au théâtre du Vieux-Colombier en compagnie des revues Vacarme et En Attendant Nadeau pour discuter, avec Alain Nicolas, du désir de revue aujourd’hui.

Eiríkur Örn Norđdahl
Eiríkur Örn Norđdahl

« Évidemment, l’Holocauste pose problème à tous ceux qui se penchent sur la question. » Peut-on encore écrire sur ce passé qui conditionne nos modes de pensée contemporains ? Telle est la question centrale du roman-monde publié par l’écrivain islandais Eiríkur Örn Norđdahl, Illska (Le Mal) dans une traduction d’Eric Boury, qui sort en poche chez Points.

Patrick Autréaux

« Un jour, on saura peut-être qu’il n’y a pas d’art, mais seulement de la médecine » suggérait Gilles Deleuze, au cœur d’une note comme épiphanique de Critique et clinique prenant la forme d’un aphorisme tiré de Le Clézio, dans le souci infaillible d’affirmer combien la littérature se doit d’être, devant toutes les morts et au-delà des vivants qui s’effondrent, comme une grande et éclatante santé : une profonde voix de vie qui trace, depuis l’écriture, autant de destins à guérir. Peut-être une telle sentence qui installe l’écrivain comme l’hyper-médecin de soi et du monde, de ce monde entendu comme une maladie qui brise les devenirs, s’offre-t-elle comme le cœur dérobé de La Voix écrite, grand récit à la beauté tremblée de Patrick Autréaux, paru en cette rentrée d’hiver chez Verdier.