Petits robots de compagnie : Sherry Turkle (Seuls ensemble)

Anthropologue attachée au MIT, Sherry Turkle a rendu compte dans un livre copieux d’une enquête de plusieurs années qu’elle a menée sur un double objet : l’entrée des robots dans la vie ordinaire des Américains, la connectivité dans laquelle nous sommes tous pris en permanence. Dans les deux cas, il s’agit de voir comment les nouvelles technologies envahissent l’existence des êtres humains et quels effets elles produisent sur eux.Le titre de l’ouvrage — Seuls ensemble— résume bien le point de vue de l’analyste. Alors que nous communiquons comme jamais, nous sommes coupés des autres. Mais c’est là un lieu commun. Notons cependant que Turkle n’aborde les nouvelles pratiques qu’avec un maximum de compréhension : tout n’est pas négatif, à ses yeux, dans le fait qu’un robot sophistiqué tienne compagne à une vieille personne isolée. Mais, dans l’ensemble, son regard sur les effets déviants de ce que sont par exemple les « réseaux sociaux » est tout de même plus que sceptique. Car il y va d’atteintes aux vies privées qui sont de l’ordre de la surveillance étatique ou autre. Comme le prédisait Foucault, les hommes vont se charger de plus en plus de leur propre surveillance.

Nourri de très nombreux exemples, comme si l’enquête entière passait dans le volume, Seuls ensemble est constitué de deux parties bien distinctes. La première est la plus étonnante. On s’y avise de ce que désormais les « robots de compagnie » ont débarqué et se sont répandus aux États-Unis, commis qu’ils sont à la garde des personnes âgées et des enfants. C’est nécessairement dans les classes aisées que cette vogue se produit. D’abord les robots coûtent cher ; ensuite ils sont acquis par des gens accaparés par leurs activités et pouvant consacrer peu de temps aux relations affectives. En somme, les petits robots remplacent chats et chiens. Peut-on les aimer ? C’est bien le débat. Tout dans leur fabrication vise à leur donner apparence humaine : ils ont un à peu près de visage, ils répondent, sourient, s’attristent. Mais que penser de la vieille dame qui tient sur les genoux son petit robot et le couvre de baisers ?

Il est vrai que, les neurosciences aidant, ces nouvelles créatures vont acquérir une vie mentale et une vie émotionnelle de plus en plus perfectionnées. Mais l’échange avec eux vaudra-t-il pour autant un échange humain ? « Il me semble, écrit Sherry Turkle, que la technologie sociale sera toujours décevante, parce qu’elle promet plus que ce qu’elle peut offrir. Voulons-nous vraiment nous lancer dans la fabrication d’amis qui ne pourront jamais être des amis ? » (p. 168). Et, on le voit bien, les robots sociaux ne seront jamais que des suppléants, visant à occuper les vieux, les handicapés, les enfants laissés à eux-mêmes.

La seconde partie de l’essai porte sur la connectivité généralisée qui est déjà notre lot. Téléphones portables, tablettes, internet, réseaux sociaux : nous sommes dans la toile, nous sommes dans le flux, même si nos amis américains ont à cet égard de l’avance. Second Life ne nous a pas encore envahis et je n’y ai pas encore affiché un « avatar » de ma personnalité aux fins de mener une « autre vie ». Mais je date sans doute et n’ai qu’un faible souci de me faire passer pour qui je ne suis pas.  

De toute façon, la connectivité crée de considérables servitudes. Elle accapare l’esprit, dévore le temps, rend obsessionnel. Que l’on songe aux périodes obligées que chacun de nous consacre à la rédaction de mails. Mais, par-delà, il y a toutes les formes d’addiction. L’auteure parle cependant avec sympathie de l’utilité d’internet et des réseaux pour ce temps de l’adolescence où l’on a besoin de se détacher des parents et autres mentors pour laisser sa personnalité se former dans un monde à l’écart,  comparable à ce Mississipi sur lequel naviguait avec ses copains et à distance des adultes le jeune Huckelberry Finn. « Dans sa version moderne, avec ses liens technologiques, remarque Turkle, l’enfant peut emmener ses parents avec lui dans un espace intermédiaire, comme celui que crée le téléphone portable, où toutes les personnes importantes sont enregistrées sous la forme de numéros d’urgence. » (p. 273) Sortis du cercle immédiat, les adultes peuvent néanmoins être rappelés à l’aide.

D’autres aspects sont mis en évidence par l’enquête et en particulier ce qui concerne l’intrusion des techniques dans la vie privée. Et Turkle d’interroger cette dame qui à un dîner d’amis sort et actionne un petit enregistreur. « Que faites-vous là ? — Je blogue notre soirée. » Irritant, n’est-il pas ? Désormais tout ce que nous faisons, disons, montrons est susceptible d’enregistrement et de diffusion. Et, si cela reste souvent anecdotique, on voit bien que ce mode de surveillance peut remonter au pouvoir d’État et à des agences de sécurité. En un sens, il n’y a plus de vie privée au sens plein du terme ou encore la vie privée relève désormais de la police, donc de la politique.

Plus largement, la connectivité est génératrice d’angoisse, observe l’auteure. Et nous voilà loin du triomphalisme qui accompagne souvent l’émergence d’une nouvelle technique. La lecture en ligne est dite plus enrichissante que la lecture classique en raison de sa démultiplication hypertextuelle. Mais comment ne pas voir que faire d’un livre ordinaire le tremplin du rêve et de la réflexion est bien préférable à la dispersion de l’attention à partir de toutes sortes de « liens » ?

Tout critique qu’il soit, répétons-le, l’ouvrage de Sherry Turkle n’est pas à tout coup hostile au grand flux robotique ou au monde en réseau. Il nous fait entrer dans un vécu humain effervescent et le fait avec une réelle empathie. Mais ses mises en garde ne peuvent que nous alerter.

Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies de moins en moins de relations humaines, traduit de l’américain par Claire Richard, L’Échappée, 2015, 528 p., 22 €