Cyril Pedrosa, quatre saisons, deux équinoxes

AE6ICcZ1yR5sic7TK5u3c0UXXMz80VL0-couv-1200Il est des livres qui portent un mystère en eux. Les Équinoxes fait assurément partie de ceux-là. Pari un peu fou, expérience aux frontières de la création, jamais le qualificatif d’objet-livre n’aura été si bien porté. Musical, graphique, sensitif, littéraire, impressionniste, Les Équinoxes de Cyril Pedrosa confirme le talent de l’auteur de Portugal, sa manière de produire des œuvres à la fois intimistes et denses qui parlent à tous.

Construction gigogne, labyrinthique, l’album de Cyril Pedrosa est un ravissement, mêlant planches et prose, récit et dessin. D’ailleurs peut-on encore parler d’album face à 330 pages au contenu surprenant, déroutant même ? Critique et entretien.

Vincent, Françoise, Pauline et les autres. Cyril Pedrosa convoque Virginia Woolf, Robert Altman, The Smiths, un peintre inconnu, Dieu… et explore la grâce, les sentiments (la joie, la colère, les envies) de chacun de ses personnages. Il s’interroge sur le rapport à la beauté, au monde. La quête du sens est au cœur des Equinoxes, à travers des hommes et des femmes qui cherchent tous quelque chose — et sans savoir parfois à quoi ils aspirent. L’apprentie photographe, le dentiste désabusé, le grand-père, tous ont en commun de découvrir, tôt ou tard, ce qui les anime et les transporte. En toile de fond, les thèmes de l’héritage et de la transmission, de l’art comme objectif ou comme raison d’être, de l’apprentissage et de la réalisation de soi affleurent, entourent, définissent les personnages.

Cyril Pedrosa a inventé une nouvelle forme de narration, sidérante et singulière, avec ces moments muets d’illustration pure qui séquencent le livre. Le récit principal (mais en est-on sûr ?), la bande dessinée, cède régulièrement la place à des récits courts (monologues à l’origine inconnue, sortes d’inserts textuels, introspections ou rêves). Chaque fois, le même déclencheur ou révélateur, au sens propre : la photographe (un des personnages des Équinoxes) vient de saisir un instant de vie, de capter un regard, et la pensée derrière l’image. Avec ces entrées plurielles, Cyril Pedrosa compose une galerie de portraits, des « petites taches de couleurs qui forment un tout plus grand qu’eux », de sorte que le livre (derrière les short cuts) devient une mosaïque plus large que les individualités qu’il embrasse. La définition de l’humanité en somme.

L’éclatement des formes, des formats, des supports dans l’album lui-même, est-ce que cela suppose un travail sous contraintes ? En ce sens que l’auteur s’impose des choses en particulier.

Je n’avais pas d’idée précise sur la direction graphique qu’allait prendre le livre, je savais que je voulais que chaque saison soit dessinée différemment, que chaque prologue de saison ait son identité graphique particulière, que les moments de transition devaient eux aussi avoir leur propre tonalité, je n’avais pas toutes les solutions, comme souvent.

C’est en me mettant au travail que j’ai trouvé les solutions, en cherchant des pistes, en faisant des choix graphiques, et en avançant. En revanche, il y a une contrainte que je me suis imposée (comme dans Portugal), ne pas recommencer les planches tant que le récit est compréhensible. L’avantage de cette technique c’est que rapidement, la question du « joli » disparaît. Comme on ne recommence pas, on sait à l’avance qu’il y aura des erreurs, qu’il faudra s’en accommoder, en faire quelque chose, et on s’attache moins à l’esthétique. En fait, on raconte et s’il y a des imprévus, on fait avec ceux-ci, on en fait quelque chose. Pour continuer à raconter. C’est parfois inconfortable, mais ça permet d’être plus vigilant.

Je ne m’y suis pas entièrement tenu d’ailleurs, pour un des prologues. Comme je dessinais au fur et à mesure de l’histoire, chronologiquement. J’ai commencé le livre par la première saison, c’était les premières planches, dessinées au crayon… En avançant dans le livre, je me suis rendu compte qu’il était absolument nécessaire que tous les prologues soient dessinés de la même façon. Donc j’ai continué mais à la fin du livre, j’ai repris le premier prologue. Afin de rendre toute l’histoire lisible.

C’est aussi un livre sur l’expression artistique. Comment s’exprimer ? Se révéler ? A travers différentes formes d’ailleurs : la peinture, la musique, l’écriture… Il y a une véritable réflexion sur l’art vécu au quotidien par chacun.

Quand on parle de la place de l’art, de la beauté, mais sur un plan individuel, ramenée à notre condition d’être humain, la conception que chacun se fait à titre personnel de l’art révèle quelque chose de l’attention que l’on porte au monde. Comment on le voit, comment on le regarde, comment on y est sensible. Et c’est souvent une expérience solitaire. Parce que c’est une particularité de l’art, il est parfois difficile de mettre des mots sur ce qu’on voit et que l’on veut transcrire : c’est pour ça qu’on écrit, qu’on peint, qu’on chante, qu’on danse… Être artiste, c’est exprimer une perception. C’est l’expression d’un indicible. Un des personnages des Équinoxes a ce discours. Tous les matins, il prend le bus, il entend des bruits, des sons, il voit des gens. Et il a cette impression qu’il se passe quelque chose, qu’il y a quelque chose, comme s’il entendait une musique, il essaierait même de la fredonner s’il le pouvait. Il perçoit quelque chose de la beauté du monde, ça le bouleverse et il aimerait pouvoir le saisir. Je pense qu’aujourd’hui, on n’est pas encouragé à chercher à exprimer l’insaisissable. Ce que dit Louis, autre personnage : on peut passer sa vie à être aveugle et sourd à cette beauté, tout en le vivant très bien. Mais le jour où on réalise que ça existait, ça donne le vertige. Cela n’empêche pas d’être heureux, mais pour beaucoup d’entre nous la vie n’aurait aucun sens sans cet accès à la beauté.

Mais le sujet du livre ne serait-il pas le fait de vouloir saisir, capter l’instant, comme le fait Camille, qui se met « en quête de cette disparition, cet instant où l’énergie vitale est là disponible dans le regard, qu’il faut attraper à mains nues, ces particules invisibles impossibles à nommer » ?

Effectivement, quand Camille commence son travail photographique, elle se pose la question : qu’est-ce que je cherche ? Il ne s’agit pas de simplement prendre les gens en photo. Ce n’est pas ça, c’est autre chose.

Les Équinoxes, c’est aussi un croisement de formes et de formats, la musique, la photo, le dessin, le texte… Et puis il y a aussi cette disparition : ce que le lecteur imagine, avec ses propres images, ses propres références…

C’est très difficile pour moi d’imaginer quelle expérience va vivre le lecteur. Je connais le livre par cœur mais la disparition dont vous parlez est un phénomène très étrange : quand on dessine on disparaît, on s’efface, on n’entend plus rien, on ne pense plus, le corps se met à agir, on est dans l’émotion, dans le sensoriel. C’est que trouve Camille, la disparition de soi pour être accessible à l’invisible devant soi. Comme lecteur, il m’arrive de ressentir cela. Quand on lit un roman (c’est personnel mais je pense que la littérature pousse davantage vers l’intériorité), on disparaît, on n’est plus rien, on est pris par les mots, par le récit. On ressort avec des sensations, des constructions mentales. Pour un auteur, c’est extrêmement gratifiant d’arriver à faire cela, faire en sorte que les lecteurs vont trouver ce qu’on voulu mettre dans le livre. Mais on ne sait jamais à l’avance si on a réussi à le faire.

D’autant que le livre est construit comme un labyrinthe, avec plusieurs entrées, plusieurs lectures possibles (les textes seuls, les illustrations sans paroles, le récit principal, les photos de Camille…)

Je trouve que c’est la grande force des livres, comme auteur, je ne connais pas de plus grand espace de liberté que les livres. Souvent, l’auteur essaie d’orienter, de guider… Mais le lecteur reste totalement libre.

Cyril Pedrosa, Les Équinoxes, Dupuis, Collection Aire Libre, 330 pages couleur, 35 €

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