Malice d’Ysmal : À vous tous, je rends la couronne

Catherine Ysmal

Battons le rappel derrière les buissons.

17h15 : mon corps disloqué par la vitre du métro. Ligne 14. Rame à la dérive. Le regard des vieilles valides sur les jeunes handicapés. Un siège à dessein se libère. Catherine sur mes genoux : À vous tous, je rends la couronne. Certains la tiennent ferme, d’autres la lustrent et la font parader loin des misères en tous genres, Catherine la rend. C’est dit. Elle rend. Tout. Trop en retrait pour se prendre au « je », elle déconstruit grammaire et schémas narratifs. Génie du hors-sujet, les poches remplies de morceaux de Blanchot. Maurice. Entendons-nous bien sur la chose.

« Mon père est mort. Et ce qui brûle n’est pas son corps, mais l’empreinte d’un géant ; cette ombre qui se reflète sur le mur et qui pourrait encore répondre. Je lui demande non pas de disparaître, mais de se taire. »

17h27 : il y a six mois leurs yeux me disaient : « je le baiserais bien celui-là ». Aujourd’hui : « je le baiserais quand même bien l’éclopé ». De toute mésaventure savoir tirer sagesse. Catherine entre mes cuisses. Page à page. Le souvenir de nos cinq heures de discussion. Elle était venue, ce jour-là, me tirer d’entre les fous pour m’attirer dans sa folie. Cinq heures, dans un bar, thés, cafés, clopes et chiottes au sous-sol. D’autant plus folle qu’elle vantait mes écrits. Les coudes sur la table, volatile et sans âge elle m’a dévoilé ses factures de gaz imprévues, ses épopées belges, sa littérature à l’estomac. Il y avait donc aussi taré que moi, quelqu’une pour qui l’écriture n’était pas l’apanage de quadras tâtant la plume entre la pipe et l’apéro, mais bien une affaire de tripes, de couilles, de matière à pé(t)rir ! Il y avait bien quelqu’une ! La cervelle en forme de nappemonde, elle m’a offert la vérité de ses yeux, celle d’Irène, de Nestor, et la troisième. Une histoire de voi(x)e. Lisez plutôt l’autre :

« Moi j’attends. J’attends que les greffons de sable que je rêve ou dorme, respire ou halète, n’articulent plus leur pouvoir. »

Vous comprenez désormais pourquoi, vous les prétendus sains d’esprit, pourquoi j’aime tant cette logorrhée concise : la fougue et le démembrement. Bret Easton est lisse et Catherine est dark. J’évoquais la folie, du moins je le crois. On ne devrait jamais l’évoquer sans l’avoir sentie vibrer de l’intérieur, la bête, entre le Moi et le Ça, ni sans avoir porté sur la peau, les cheveux, les cauchemars, trois semaines durant, l’odeur de vomi d’un patient schizophrène. Faites-moi confiance. On sent très facilement celui qui n’a jamais senti. D’instinct Catherine a tout senti. Son rêve est d’écorcher toute langue avec son clavier, d’accrocher l’absolu par ses plus infimes sublimités. Mieux : de fracasser les couleurs pour mieux les recomposer, façon Bacon. C’est ce qu’on appelle avoir du style. Son style.

« Respiration en route vers les entrailles. Le rouge bat sous ma main, m’envahit tout autant, comme l’espace devant moi et sa charnière plus sombre. Le jaune qui se répand sur le bas de la toile, construit un axe droit, la contraction du papier. »

17h30 : j’arrive à Pantin. Fin du récit. Mais quel récit ? Un à-l’envers-à-l’endroit sacrément barré, une ode au rejet des conventions, l’assassinat du père couché sur l’arbre immobile, un nom à elle, à nous, à soi, un doigt d’honneur au Surmoi ? Entre la bouche de métro et la rue Diderot j’ai griffonné ce poème :

« D’un miracle atypique
Malgré moi je suis né
Séraphin symphonique
Un peu trop malmené

Mignon gâchis d’étincelles
Accidenté de la voûte »,

et j’ai cru voir passer un Fou de Bassan au-dessus des maisons. Alors m’est tout à coup revenue cette parole de Catherine, pépiée trois heures plus tôt :

« Y’en a qui sont génies et puis d’autres sont là pour les comprendre… j’ai choisi mon camp. »

Parlait-elle de moi ? Vaine prétention. Bien plutôt de son éditeur, dénicheur d’humilités talentueuses et de moineaux mirifiques. Le monde regorge d’anonymes, c’est une évidence. Mais n’est point Quidam qui veut.

Catherine Ysmal

20h45 : j’avais mal aux dents alors j’ai englouti quelques centilitres de soupe à la tomate. Le chat me regardait avec un air tout con. Moins con qu’un chien, quand même. À 23h15 je reprendrai la couronne, mais par l’autre bout, car il en va de ce brûlot comme de tout corps jeté à l’être : il se plisse à géométrie variable.

Sirotez-la jusqu’hallali. Absinthe Catherine.

Catherine Ysmal, A vous tous, je rends la couronne, Quidam, mai 2014, 32 p., 8 € — Lire un extrait