Itamar Orlev : Stefan le salaud et Tadek le voyou, anti-héros de père en fils

Itamar Orlev. Photo de Rony Yankovitz (détail)

Même si la plupart des pères sont des salauds, d’aucuns pensent – et ceci est valable autant pour la réalité que la fiction – que le seul père valable est le héros, soit une figure mi-humaine, mi-divine, robuste comme Hercule, rusée comme Thésée, monstrueuse et sacrée, pourquoi pas combattante de guerre, incarnant des idéaux, des valeurs, ou qui s’est au moins distinguée dans un domaine particulier. Stefan Zagourski est le héros principal du roman Voyou, et c’est un salaud de première. Certes, il lui est arrivé des aventures invraisemblables, apparemment nées de la plume de son créateur, l’écrivain israélien Itamar Orlev (né en 1975), qui a reçu de son père, l’écrivain Uri Orlev (né en 1931, lauréat du Prix Andersen 1996, le Nobel de la littérature jeunesse), des cassettes d’entretiens enregistrés trente ans auparavant avec le réalisateur polonais Ami Drozd, où Drozd livre ses souvenirs et ceux de son père, et sur lesquels Itamar Orlev s’est basé pour écrire Voyou. Tadeusz Zagourski (diminutif : Tadek) est le fils de Stefan. Il porte le prénom polonais de Drozd. Avant même d’avoir été écrit, Voyou est déjà basé sur des histoires de transmission.

Revenons rapidement sur l’histoire qui est à la genèse de l’histoire du livre Voyou, telle qu’elle m’a été confiée par son auteur dans un entretien : il y a trente ans, Uri Orlev demande au jeune réalisateur Ami Drozd s’il aimerait écrire un scénario avec lui, d’après son roman L’Homme de l’autre côté (Flammarion, 1999), un livre qui traite de l’antisémitisme polonais. Travailler ensemble les mène à partager leurs souvenirs d’enfance, une enfance qu’ils ont tous deux passée en Pologne. Les deux hommes ne sont pas de la même génération, puisque Drozd est né après la guerre (en 1953) et Orlev avant. Pourtant, des échos (notamment le fait qu’enfants ils ignoraient tout de leur judéité et jetaient des pierres aux juifs) et des étincelles se produisent qui bouleversent Orlev à un tel point qu’au lieu de faire un film à partir de son livre, il décide d’écrire un livre sur l’enfance de Drozd, malmenée, que dis-je, massacrée, par son père. Malgré les longs entretiens et la collecte d’une grande quantité de données, quelque chose qu’il n’arrive pas à cerner refroidit peu à peu Uri Orlev – quelque chose qui aurait peut-être à voir avec la noirceur de Stefan Zagourski – et il abandonne le projet. Plus de vingt ans s’écoulent avant que son fils, Itamar Orlev, ne devienne lui-même écrivain et ne reprenne le flambeau enterré, avec en prime un magnéto-cassette. Orlev fils écoute et se retrouve subjugué par les confessions de Tadek sur son père.

« C’était comme ça, me suis-je répété intérieurement. J’ai examiné le visage, de plus en plus dur et effrayant, de mon père le liquidateur – celui qui se chargeait des exécutions sommaires au service de son pays. Dire que moi, je l’avais toujours imaginé en partisan courageux, le genre commando, qui avait participé à des actions héroïques et s’était battu comme un lion contre l’envahisseur ! Qui avait sauvé ses amis blessés sous la mitraille. Qui avait réussi à atteindre les bunkers d’où les nazis les canardaient et avait lancé une grenade à l’intérieur. Comme dans les films. Je voulais d’un père héros hollywoodien. Voilà qu’une fois encore la réalité se salissait sous mes yeux, et plus je regardais celui qui était assis en face de moi, plus je le trouvais laid. » (Itamar Orlev, Voyou, p. 313)

Ce passage de Voyou résume l’ambivalence des sentiments de Tadek envers son père. Cela fait une douzaine d’années que je travaille sur un livre qui a porté jusqu’à récemment le titre aguicheur de « Ton père ce salaud » : je réfléchis sur la figure du paternel salaud (ainsi que de la mère indigne) depuis l’enfance et en prenant de l’âge je me suis de plus en plus demandée si c’était toujours de leur faute, si on ne pouvait pas les excuser, nos parents violents et faillibles, nos parents souffrant de stress post-traumatique. Itamar Orlev répond à cette question en disant que la compassion et le pardon sont réservés aux actes générés par des situations extrêmes et justifiables par le contexte particulier au sein duquel ils ont éclos (pendant une guerre par exemple), à condition qu’ils aient été réalisés pour des causes valables, mais qu’en aucun cas on ne peut justifier la violence gratuite exercée contre des personnes sans défense (comme les enfants). « Vous devez lui pardonner, mes enfants. Il a terriblement souffert pendant la guerre. Voilà ce que notre mère aurait pu nous dire quand il se saoulait et nous tabassait. Vous devez lui pardonner parce que ce n’est pas sa faute. // “ Certainement pas ! a-t-elle protesté avec agacement. C’est n’importe quoi ! Ça n’excuse rien ! Il n’est pas le seul à avoir souffert ! D’autres ont subi la même chose que lui, l’ont surmontée et sont devenus des gens très bien ” » (Voyou, p. 327-328). Nous sommes d’accord, la violence gratuite et les vrais salauds (ou « fils de pute », insulte qui revient souvent dans ce roman à la langue très verte et très efficace, n’oublions pas qu’Orlev est aussi dramaturge) sont difficilement pardonnables. La loi du Talion les dirige, celle qui fait croire que seules la force et la violence peuvent servir de bouclier et de réponse à la violence arbitraire. En tout cas, c’est malheureusement la leçon qu’on apprend quand on a subi la violence parentale. Le jeune Tadek, enfant battu comme le sont presque tous les enfants autour de lui, grandit dans le village polonais très pauvre de Wroclaw dans les années cinquante et fait constamment les quatre-cent coups dans la rue avec des camarades désœuvrés que le besoin d’appartenir à quelque chose pousse à se battre pour se créer des ennemis et définir leur identité dans les rapports conflictuels. Ainsi, dans le livre d’Itamar Orlev, les grand salauds engendrent des petits voyous et de leur vide existentiel naissent la haine de l’autre et la cruauté (notamment envers les juifs).

Le salaud Stefan et le voyou Tadek convergent dans la figure de l’anti-héros, réponse littéraire à la crise de la civilisation du vingtième siècle après la Seconde Guerre mondiale et aux doutes que l’homme moderne nourrit face aux valeurs traditionnelles, culturelles et autres. Dans un monde sans Dieu, rebâti sur des ruines, des ossements et des cendres, rien ne peut plus être sûr ou stable, une vision progressiste de l’histoire ne fait plus sens, l’humanisme et l’innocence non plus. L’héroïsme traditionnel est révolu. Voyou nous ramène à la fin des années quatre-vingt, dans un Israël encore secoué par les guerres et une Pologne encore communiste. Le personnage de Tadek, écrivain médiocre que sa femme vient de quitter, père et fils décevant menant une vie banale à Jérusalem où rien ne le retient, miné par sa piètre opinion de lui-même et son manque d’intentionnalité, qui consume sa vie – qu’il donne l’impression de subir – est emblématique de l’anti-héros sartrien vidé de sa substance. Itamar Orlev a joué avec les masques : Tadek est en partie lui-même, en partie Drozd, et en partie une construction fictive. Le fils se décide à renouer des liens avec ce père aimé et détesté qu’il n’a pas revu depuis vingt ans. Il part pour Varsovie, y retrouve son père en piteux état (alcoolique fini croupissant au fond d’une chambre sentant l’urine dans une maison de retraite pour anciens combattants) et entreprend avec lui un voyage en train qui leur fait traverser les plaines cabossées de la mémoire, de la Pologne rurale et de leur relation ratée. Stefan Zagourski l’ancien partisan polonais (avant d’être emprisonné au camp de Majdanek et de s’en échapper) n’a pas changé, il est toujours le même homme égoïste et alcoolique, père et mari violent et adultère, tueur dénué de toute moralité : son personnage est emblématique de l’anti-héros mauvais. On peut arguer que Stefan tient davantage du héros négatif que de l’anti-héros, au vu de la bravoure dont il a fait preuve pendant la guerre. En fait, son personnage est ambigu, il est amoral. Quoi qu’il en soit, pour des raisons qui leur sont propres, père et fils se sentent incompris et inadaptés au monde dans lequel ils vivent. Ainsi, en plus des liens de parenté et de leur anti-héroïsme, ils se rejoignent aussi dans la mélancolie et se montrent somme toute sous un jour méprisable, voire détestable, dans leurs introspections individualistes et misérabilistes. Malgré cela, on finit par s’attacher à eux, car ils nous tendent un miroir où se reflètent nos aspirations vaines à être un autre que nous-mêmes, nos défauts et nos échecs. Ils restent fidèles à eux-mêmes et cela les rend héroïques d’une certaine manière : leurs faiblesses ne les limitent ni ne les délimitent, ils parviennent à les transcender grâce à l’ironie du regard qu’ils portent sur eux-mêmes et sur le monde qui les entoure. Finalement, durant leur périple polonais, ils semblent aller au hasard, et pourtant ils sont animés par une quête importante, et la plus universelle qui soit : une quête d’amour, de filiation et de reconnaissance mutuelle.

En les mettant en scène, Itamar Orlev nous dit : regardez-les, écoutez-les, ces anti-héros, ils existent et ont le droit d’être entendus, malgré leurs imperfections plus grosses que nature, caricaturales. Stefan et Tadek Zagourski m’ont émue parce qu’ils sont à la fois pathétiques et risibles (et en cela ils se démarquent des autres personnages, peut-être pas aussi bien brossés qu’eux), et quand on parle d’anti-héros comique, on ne peut s’empêcher de penser à Don Quichotte. À une époque où le roman autobiographique et l’autofiction sont à leur apogée, et où certains déplorent la mort du roman (français), l’écrivain israélien Itamar Orlev y revient et le Seuil l’édite en français (merci au flair de Pierre Demarty). Mais la prose d’Orlev est loin d’être éclatante, elle est concrète, sans effets particuliers, même si l’auteur impressionne par son art de créer le suspense et de manier le procédé du rebondissement. Par ailleurs, son roman adresse la question de la Shoah et de l’antisémitisme d’une façon plutôt frontale, en restant fidèle à la réalité et aux faits historiques (toutes les personnes évoquées dans le chapitre sur le camp de Majdanek ont existé, sous les noms qui figurent dans le texte). De plus, une grande partie de Voyou est constituée de dialogues. En fait, il me semble que cet ouvrage est un hybride réussi entre le roman moderne, le picaresque, le non fictionnel et peut-être l’initiatique (canevas classique de la quête). Malgré le terreau d’entretiens avec Ami Drozd, fiction et réalité sont savamment entrelacées, et la fiction enrobe et porte la réalité : Itamar Orlev m’a avoué ne plus pouvoir différencier entre les souvenirs de Drozd et les nombreux ajouts fictifs qu’il y a apportés, même si les histoires les plus invraisemblables de Voyou viennent de Drozd.

L’écueil pour un écrivain, lorsqu’il est confronté à une montagne de témoignages, de souvenirs d’expériences vécues, c’est que ceux-ci sont parfois tellement captivants (donc fragiles) qu’il ne sait plus quoi en faire, il n’ose pas y toucher, de peur de les dénaturer, ou de les tromper. Alors il s’y perd, comme Jonas dans la baleine. Itamar Orlev (qui a gagné sa vie comme nègre littéraire pendant de nombreuses années) n’est pas tombé dans le piège. Il a su utiliser et se mettre au service des histoires récoltées sans qu’elles ne se servent de lui, et à en restituer la force d’évocation tout en les fictionnalisant. L’écrivain a su laisser s’opérer l’alchimie qui a permis de transformer en littérature l’alliage du témoignage d’un fils sur son père, de ses propres angoisses de jeune père, de ses réflexions sur la filiation, des souvenirs de son père Uri Orlev, d’Ami Drozd et de ses propres souvenirs, d’événements tellement horribles qu’ils sont irracontables, et de ses souvenirs de films (le Decalogue de Kieslowski, Shoah de Lanzmann) et de lectures, notamment les poèmes de Zbigniew Herbert, de Czeslaw Milosz, de Wislawa Szymborska, et ceux de Ricardo Reis à sa dulcinée Lydia, qui lui ont inspiré le personnage de la douce et rêveuse Lydia – dépositaire de toute la poésie de ce livre –, la femme de chambre dont Tadek tombe amoureux à la pension de famille varsovienne de sa Tante Nella (qui a vraiment existé mais sans avoir jamais tenu de pension). Bref, Orlev a su transformer un mélange d’effroi et d’amour en un roman qui ne glorifie ni ne démonise, qui aime ses personnages, et c’est pourquoi en fin de compte nous les aimons aussi.

En lisant Voyou, j’imaginais Stefan Zagourski avec la « triste figure » émaciée et les yeux hallucinés de Don Quichotte : à défaut de romans de chevalerie, les litres de vodka avalés quotidiennement modifient sa perception de la réalité (à laquelle il n’est jamais parvenu à s’adapter) et il se prend toujours pour un héros errant et valeureux qui en vaut cent à lui seul. Malgré son état quasi-grabataire, il prend la route, brandissant sa canne et flanqué de son fils Tadek – qui à défaut d’être son écuyer, est sa fidèle monture (le fils porte son père sur son dos !) –, sur les traces de son passé à travers la Pologne rurale, à un âge où d’autres sont sédentarisés depuis longtemps. Leur voyage incertain – fusion de leurs délires démoniques – dépend de la mémoire défaillante de Stefan et n’a donc de linéraire que les lignes de chemin de fer qu’ils empruntent. Partis à l’aventure sur un chemin – profondément marqué par l’Histoire – qu’ils doivent inventer eux-mêmes au fur et à mesure, ils sont deux pauvres diables se cherchant l’un l’autre, comme un chien qui court après sa queue et qu’on montre du doigt en riant. Deux perdants naïfs dans cette farce que peut être la vie, mais qui n’ont plus peur de rien car ils n’ont plus rien à perdre et tout à gagner, ce tout étant la reconnaissance du père et l’estime mutuelle. Au début de leur périple, le regard de Tadek sur son père est celui de la société sur le Quichotte : ils ne voient que folie dans ce que Stefan voit obstinément comme des actes héroïques, ce qui le condamne à la solitude, sans compter le regard compatissant qu’Itamar Orlev porte sur lui : il refuse de prendre Stefan Zagourski pour un simple fou paranoïaque. Et de fils rocín (« mauvais cheval », « inculte », en espagnol), Tadek devient aux yeux de ce père qui passait pour un incorrigible cynique le premier de tous les fils du monde : son « Tadzio » à lui.

Les échos picaresques de Voyou ne se résument pas au traitement humoristique des personnages et au burlesque d’un grand nombre de situations qu’ils traversent (d’ailleurs Orlev incorpore la parodie, la satire et l’ironie aux moments les plus sombres, ceux durant lesquels on est sensé perdre tout sens de l’humour), ils se trouvent aussi dans la dégénération culturelle que le roman reflète et dans la forme de celui-ci, qui, comme celui de Cervantès, est le récit autobiographique, même si fictif, d’une errance, constitué d’une quantité de dialogues non négligeable. Mais il est injuste et probablement plus réducteur qu’autre chose de continuer à vouloir trouver des échos du premier roman moderne dans Voyou, surtout si l’on ne creuse pas la question, alors contentons-nous juste de dire que Stefan Zagourski a su agir et Itamar Orlev alias Tadek Zagourski a su écrire, qu’en se cherchant l’un l’autre et en courant après leurs chimères contradictoires ils se sont trouvés eux-mêmes, que tous les trois sont une seule et même chose : ce roman fort prometteur d’Itamar Orlev, dont on salue bien bas la traduction vivante, entraînante et percutante réalisée par Laurence Sendrowicz, traductrice notamment de l’œuvre théâtrale de Hanokh Levin, qui a mis son talent de dramaturge au service de ce texte où l’oralité est inscrite de façon très marquée.

Itamar Orlev, Voyou, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, éditions du Seuil, août 2018, 464 p., 22 € 50 — Lire un extrait