Les mots qui « renaissent au matin » remplissent la bouche de vie

Roselyne Sibille

Depuis « un rocher / resté seul dans la nuit », Lisières des saisons, de Roselyne Sibille, s’adresse à tu. Qui est tu ? L’autre, mais aussi je, et nous aussi, car lui et moi, c’est toi et moi : nous, nous seuls et nous tous. Ce texte s’adresse à la douleur de l’univers, couchée entre les saisons, au fond des instants creux (« temps du vide », « buisson d’épines » qu’on serre dans ses bras faute de mieux), des moments sombres et denses, là où, à l’origine des « racines médicinales », pour que quelque chose renaisse, quelque chose d’autre doit mourir. Tu, c’est ce(lui) qui ne répond plus, frappé par le silence, déchiqueté par les « crocs de l’ombre ». L’affliction, intense, insurmontable, a « brisé la coquille de l’entendement » et « rompu le noyau du fruit » (cf. Kahlil Gibran, tr. : Salah Stétié) ; elle a fondu les mots, les rendant « compacts », « de sel », informes et incompréhensibles. Le poids des grandes douleurs écrase la langue, « l’englue ». La question a déjà été posée : le langage peut-il exprimer la perte, la peine inconsolable, le deuil ? Comment la poète peut-elle empêcher la souffrance de paralyser (et de dévaster) son cœur et sa parole ? En la disséminant stoïquement autour d’elle jusqu’à l’affaiblir et en faire un espace habitable, et en choisissant de vivre désormais en son sein-même, en symbiose : ainsi c’est elle, la poète, qui se retrouve souveraine, et non plus la douleur, et c’est seulement en renonçant à prêter au malheur la suprématie qui le fortifie que les poèmes, dans leur langue d’« imploration silencieuse », parviennent à ranimer le langage, à ramener à la surface de « l’écume noire » les mots engloutis par l’absence de la chair – « toutes les sèves » qui « cherchent passage ».

Le temps de l’écriture est celui du deuil, un temps-charnière, de recherche et de transformation, de « soleils en mutation », un temps qui continue à « gargouiller » donc (cf. Emily Dickinson, qui a aussi écrit des poèmes dans lesquels le corps-à-corps avec la tristesse est récompensé par un développement spirituel), temps somme toute régénérateur, car au-delà de celui de « ton silence », qui « a été bu », celui du « tic tac dans les tempes », celui de la mort (« mère de la beauté » malgré tout, cf. Wallace Stevens). L’alchimie qui s’opère est bien sûr celle du verbe, mais d’un verbe tendu vers l’espoir, gouverné par la vie et ses joies – il me semble que les poètes qui écrivent le mieux sur l’absence sont ceux qui sont les plus attentifs à la préservation de la flamme de ce qui est. Cette préservation du ténu ne peut se faire qu’avec retenue et délicatesse, et elle trouve son origine dans un regard resté pur, toujours prêt à s’émerveiller face aux miracles de la vie : « hennissement invisible », « rouge-gorge dans le buisson » ; « Rien n’importe / que la joie / le jeu / le rêve entre tes yeux ». Il faut noter la pureté des images et la simplicité des métaphores, qui renforcent leur impact, ainsi que l’économie langagière de ces élégies tendres et tristes (loin de la plainte), aux vers distillant avec persévérance et en « peu de mots », avec « un rien qui remue » et « un peu d’eau », un souffle serein qui vient à bout du drame (« l’encre insiste comme une colère »). La poésie est cette voix qui « connaîtrait mon nom », car elle ramène l’amour, réconfortant, rétablissant l’équilibre, déliant la langue : « Ce n’est qu’à côté de toi / que je te ressemble ». Elle relève ceux qui sont tombés et elle renvoie en miroir de quoi réfléchir sur les humeurs sombres, en prenant leur place. Les poèmes de Lisières des saisons, comme des lettres sans adresse, renferment l’élan de l’amour, un élan vital dans le voyage du deuil, élan « choisi » par la poète, la menant hors du « labyrinthe », « dans les rouleaux de la lumière », et lui permettant de trouver du sens. Offrant un visage humble et ignorant face à la mort, les textes de Lisières des saisons ont trouvé une vérité, que seule une grande douleur pouvait éclairer : le chagrin provient de cela même qui a donné la joie.

« Dans le silence du printemps / les fleurs accueillent / paisibles / la neige », nous dit le dernier poème du recueil. Cette neige qui les transira sans doute. Ces mots de « matin vert » me rappellent le poème « Les arbres » de Philip Larkin, qui dit que « leur verdeur a une espèce de tristesse » : les arbres semblent éternels, puisqu’ils ressuscitent à chaque printemps, néanmoins, même enracinés, ils cheminent vers leur fin. C’est comprendre et accepter l’inévitabilité de la mort que d’écrire avec calme par-delà ses desseins. Accueillir avec paix les « saisons de votre cœur » et « les hivers de vos chagrins » (Kahlil Gibran), c’est avoir compris que les joies fleurissent même dans le champ des peines, qui est également celui de l’endurance, et que les mots qui « renaissent au matin » remplissent la bouche de vie. Comme dans les saisons et dans la terre, tout est déjà en nous : l’espoir et la tristesse, l’été et l’hiver, la vie et la mort – « On accepte pas   On accepte », dit Roselyne Sibille. La douleur, potion amère, se révèle finalement être un remède contre elle-même.

Roselyne Sibille, Lisières des saisons, Les éditions Moires, coll. Clotho, 2017, 130 p., 15 €