Camille de Toledo : vertige de la fuite et régénération dans la traduction (Thésée, sa vie nouvelle)

Thésée, sa vie nouvelle est le deuxième ouvrage de Camille de Toledo publié aux éditions Verdier (après L’Inquiétude d’être au monde, 2012). Il s’agit d’un roman s’inscrivant dans le sillon tracé par les récits fragmentés de Vies pøtentielles (Seuil, 2011) et poursuivant avec la même ardeur et vigueur la réflexion sur l’écriture de l’indicible, de l’invisible, de l’impensable, au sein de considérations touchant à la relation avec les ancêtres et à la transmission transgénérationelle.

Je crois que nous pouvons appeler Thésée, sa vie nouvelle « roman » car le roman est une maison accueillante permettant aux récits impossibles de s’articuler autour de formes hybrides. Le lecteur suit la recherche de l’auteur d’une forme qui pourrait éventuellement libérer la parole, une forme responsable qui restituerait avec le plus de justesse, ainsi que de tendresse et de lumière possibles, l’histoire brutale et obscure, traversée et travaillée par les guerres, les morts et les suicides, d’un clan puissant, ainsi que les immenses troubles engendrés par les contradictions et les non-dits ayant rapport avec la mort des « hommes fragiles » de la lignée en question.

Les lecteurs retrouvent dans Thésée, sa vie nouvelle Jérôme, le personnage du frère suicidé des Vies pøtentielles, et il n’est pas anodin que la figure d’une part du héros grec s’opposant au sort, et d’autre part celle du moine traducteur de la Vulgate, soient centrales à un texte concerné par la reformulation, la translittération, d’une histoire déjà écrite, ou du moins commentée : « Le présent est un livre palimpseste, un texte apparemment inédit sur un lit de joies et de douleurs déjà vécues », nous dit Camille de Toledo. Avec Thésée, sa vie nouvelle, il nous offre le fruit d’un terrible exercice d’endurance, d’un travail sisyphéen, car cette forme intensifiée de lecture, cette traduction intérieure d’une légende familiale (un récit sur lequel la famille a la main mise), « cette tâche non dite de traduire entre les langues / entre les secrets », comme la décrit Camille de Toledo, est une opération ardue qui, à travers une imbrication de la fiction et du documentaire – notamment grâce à l’inclusion de reproductions de photographies extraites de ses archives familiales, faisant du livre un projet scriptoriel entrant en résonance avec le travail de W.G. Sebald (l’écriture, enquêteuse, chercheuse de sens, émerge de la mélancolie d’images de choses, de gestes et de lieux qui témoignent sur l’histoire de la guerre et de la destruction, et renaît dans les traces que les fantômes y ont laissées) –, compose et dialogue avec ce qui a déjà été dit sur ceux qui ont été dévorés par le 20e siècle, le siècle des destructions et de l’objectification des humains (guerres, anéantissement des Juifs d’Europe), et même avec ce qui a été écrit par ces derniers, puisqu’en plus des photographies, ce roman, qui pour se déployer pleinement se doit de transcender les genres, inclut aussi des extraits d’un manuscrit rédigé par l’aïeul de Thésée le narrateur, Talmaï, et de lettres émanant de Nissim, le frère aîné de ce dernier, le soldat des tranchées de la Grande Guerre, dont la mort « coupe en deux » l’existence de ceux qui restent.

J’aimerais m’immerger un instant dans la dénomination, un aspect de Thésée, sa vie nouvelle qui me semble important : chaque fois que des noms y apparaissent (répétés de façon lancinante, au sein de leitmotivs, d’obsessions, d’invocations et de supplications), les figures qui les endossent se révèlent de plus en plus inquiétantes, étranges, trouées, défaites. Dans le livre du « vieux » Talmaï (par opposition au « moderne » qu’il est), Thésée découvre « le nom du fils perdu de l’arrière-grand-père », celui qui est mort enfant de maladie : Oved – il s’agit d’un nom hébraïque qui signifie notamment « qui suit » et « qui est perdu » ; il possède les mêmes racines que le mot « travail ». Ainsi, dans le nom d’Oved sont inscrits sa mort, ainsi que celle de Nissim, le frère de son père, et le labeur qui attend Nathaniel, le frère d’Oved, « le frère qui reste », dont le nom, dérivé du mot hébraïque « natane » (« a donné »), dicte son entêtement ultérieur « à nourrir ce monde », avec « son Empire, son Industrie ». Mais Nathaniel « le patron » de la « réussite française », qui « ne parle pas du passé », « ne parlera pas de son père suicidé », « ne pense qu’à l’avenir », reste malgré son silence « le fils du mort, orphelin de père, l’enfant d’une fragilité qu’on tait ». Son descendant, c’est le narrateur au nom de héros de la mythologie grecque, Thésée, l’autre « frère qui reste », qui ne sait quelle voie choisir pour ne pas se trahir tout en échappant au destin labyrinthique des « hommes fragiles ». Gardons l’étymologie d’Oved en tête : le mot travail signifie aussi « douleurs de l’accouchement », « fatigue », « peine supportée » et « modification interne que subit une matière, une substance ». Quant au nom de Talmaï, il contient également cette double notion de labeur et d’être labouré, puisqu’en hébreu le mot « talmaï » veut dire « qui trace le sillon », ou « qui est sillonné, labouré » (il se tuera d’un « coup de pistolet dans le crâne »).

Thésée nous apprend que Talmaï et sa femme, au moment de nommer leur fils, ont hésité entre Oved et El Al, un autre nom biblique d’origine hébraïque, signifiant « vers le haut », « vers le ciel » et possédant les mêmes racines que les mots « lemala », « en haut », et « la’alot », « monter, s’élever, grimper ». Le frère de Thésée, Jérôme – le passeur qui perpétue, mais aussi le perpétrateur, le traducteur coupable de contresens, dont celui, si l’on en croit le philosophe André Neher, d’avoir traduit le terme hébraïque « karnayim » (« rayons de lumière ») par « cornes » (les deux sont homonymes en hébreu), en affublant Moïse (que Michel-Ange a sculpté ainsi), donnant « fâcheusement à [sa] physionomie […] un aspect satanique » et causant la diabolisation des représentations de juifs dans l’art chrétien (André Neher, Moïse et la vocation juive. Éditions du Seuil, 1956) – est mort là-haut, pendu à une conduite de gaz, et à ce dernier mot toute l’horreur des camps afflue. Noms de famille et prénoms passent de génération en génération, comme des pierres brûlantes, chauffées à blanc par les fantômes qui les ont portés, au point que la destinée de ceux qui les endossent ensuite paraît leur échapper, épousant à la fois l’étymologie des prénoms et les traits et aboutissements d’autres destinées… et quel drame que l’essoufflement de l’« infatigable mère » de Thésée, cette « chère petite maman » Esther, au nom d’étoile (comme Astérion, le nom du Minotaure dans les textes anciens), et à qui il dit « tu voulais réussir, tu voulais te faire un prénom » : son corps, trop travaillé d’avoir perdu son fils Jérôme, s’épuise totalement (« en refusant de concéder aux autres l’image de [s]a défaite »), et elle s’éteint en plein voyage. « Nous sommes des vies nouées les unes aux autres », dit Thésée : des histoires liées les unes aux autres, des histoires faites de celles des autres, des redites et traductions d’histoires déjà là.

Il est intéressant de noter qu’à part Thésée, Jérôme, et Gatsby, leur père, Camille de Toledo a doté tous les personnages de Thésée, sa vie nouvelle de prénoms juifs. Dans les temps anciens, les Juifs ne se servaient pas de noms de famille, qui étaient réduits au prénom du père. Ils se désignaient comme fils ou fille d’un tel. Ainsi on dirait « Esther bat Nathaniel ben Talmaï », soit Esther fille de Nathaniel fils de Talmaï, sans plus pouvoir s’extirper de la généalogie dictant la réussite à coups de « tout est volonté et travail ». Des couches différentes de temps et de vies s’enchevêtrent (« là où le passé se mêle à l’avenir »), le présent est brouillé et les êtres à la vie empêchée par les méandres du passé qui égarent ne sont plus présents à leur présent, leur identité est dissoute dans l’histoire. Finalement, souvenons-nous que pour beaucoup de Juifs, cette reprise de contrôle sur leur destin qu’a constitué le changement de patronyme leur a permis de survivre… Puis, bien plus tard, s’est parfois produite la reprise du nom de départ, celui porté au départ pour l’exil : retour aux sources ? à une certaine humilité ? reconnaissance ? réinscription dans un livre ancien ? hommage aux morts portant le même nom ? Tout cela à la fois sans doute.

Changer de nom, se choisir un autre nom, cela ne trahit-il pas le désir de renaître, de (re)prendre possession de sa vie, des histoires, de les faire siennes, en les décollant du sceau familial qui les figeait en les enveloppant de peur ? Camille de Toledo a lui-même repris le prénom d’un arrière-grand-père banquier qui se rêvait écrivain, suicidé peu avant la Seconde Guerre mondiale, et le nom de jeune fille de sa grand-mère, un nom juif sépharade, « ce nom juif qu’il ne faut pas prononcer, la mémoire des exils, des errances », dit-il dans son roman. En réécrivant l’histoire de « cette lignée, les hommes fragiles », il s’en saisit, il reprend  et s’accroche au flambeau d’un travail de traduction complexe, qui passe par une nouvelle lecture, de nouveaux outils : il procède à tâtons, comme un Robinson Crusoé devant recommencer sa vie après un naufrage, recréer un monde à partir de zéro, avec des outils qu’il a fabriqués lui-même. À travers cet acte risqué (il doute constamment de la réussite de son projet) de repossession et de restitution d’un monde (et pas d’invention, même si la variation se doit d’être originale, inédite, car nous sommes sur le territoire de la littérature), qui en exige une relecture attentive (relire les histoires, les relier, se relier aux morts), dont il déplie chaque étape sous nos yeux – et c’est cela qui rend Thésée, sa vie nouvelle passionnant, tel un fascinant vêtement présenté à l’envers, toutes coutures dehors (l’envers des légendes, ce sont les secrets) –, il renaît peu peu dans une langue qui lui est propre : « sa vie » c’est aussi bien « sa voie » que « sa voix » ; se réapproprier sa vie, c’est habiter sa langue, pour enfin parvenir à énoncer ce qui empêchait la parole, et à réinsuffler la vie dans le corps. Sa langue revient de loin. « Celui qui survit, c’est pour raconter quelle histoire ? » demande Camille de Toledo. À la mort de Nissim, le frère soldat de Talmaï, les miracles cessent, les valeurs patriotiques sombrent, la perche brisée ne peut plus sauver qui que ce soit. En effet, Nissim vient de l’hébreu « nessim », « miracles », et le terme « ness » désigne trois choses en hébreu : miracle, drapeau ou étendard, et perche.

La vie et ses violences ne sont pas des histoires racontables au coin du feu, c’est pourquoi nous avons la fiction et le romanesque. La vie n’est pas un scénario, elle n’a pas de forme, de séquences, de chapitres, de calendrier, de repères, et la violence défigure tout. Les contours de l’existence sont flous, son sol est mouvant. Dans nos souvenirs, ses événements sont à la fois diminués, dissous, et amplifiés, proches et lointains : c’est un vertige incessant d’éblouissements et de malaises, d’éboulements et de mélancolie. Dire la vérité ou raconter le réel ne sont pas tâches aisées, écrire encore moins. Écrire, ce n’est pas parler ; raconter, ce n’est pas transférer des paroles et des scènes sur une page : ça c’est juste tourner en rond, ou pédaler dans la semoule ; c’est futile, sans vie. « Écrire », selon Marguerite Duras, « ce n’est pas raconter des histoires. C’est le contraire de raconter des histoires. C’est raconter tout à la fois. C’est raconter une histoire et l’absence de cette histoire. » (La Vie matérielle, P.O.L., 1987). Écrire ce serait peut-être bâtir ou rebâtir des mondes avec des mots, donner forme et résonance avec les mots à des moments insaisissables ; l’exigence de toute une vie : ce serait alors un art et un travail comprenant « l’inquiétude d’être au monde », cette peur que rien ne soit assez durable, assez solide, avec la seule certitude qu’on ne maîtrise rien, que la construction n’est qu’un arrangement impermanent. Thésée et Talmaï, les frères, pères et enfants qui restent, sont ceux « qui porte[nt] sur [leur] dos l’énigme » de la mort des autres. Comment Thésée va-t-il pouvoir retrouver l’équilibre et l’apaisement, alors que ses parents ont suivi de près Jérôme dans le caveau familial et qu’il découvre que Talmaï lui-même, après la mort d’Oved, avait fini par se suicider ? Comment traduire la stupeur de façon responsable ? En effet, en s’exprimant sur l’intériorité de Jérôme ou sur les secrets des autres membres de la famille, Toledo/Thésée court le risque de les corrompre, car si l’écriture est une forme de traduction, elle peut déformer et mal dire, commettant ainsi une violence envers l’original, et envers le traducteur.

Ainsi, à trente-cinq ans, orphelin de parents et d’explications, devenu étranger à lui-même, son futur enrayé, avalé par le passé, perdant pied dans la névrose, « Thésée rejette le labyrinthe de sa généalogie », quitte Paris pour Berlin avec trois cartons d’archives (courrier et photos), « un pour chacun des siens » – frère, mère, père – et trois enfants, en espérant semer le passé et faire table rase, « échapper – c’est son espoir – à ce cycle des morts », « reprendre sa vie », élever ses enfants en paix, dans une nouvelle langue, dans une double étrangeté, mais dans un lieu pas si anodin que cela : l’Allemagne, le pays de naissance de W.G. Sebald, pays de « la conspiration du silence » (Sebald), pays de « toutes les choses que la légende a confinées dans le silence » (Toledo), pays où le troisième fils de Talmaï, le frère de Nathaniel et d’Oved, qui n’est pas nommé, a été déporté au camp de Buchenwald. « Je ne voudrais pas l’oublier, entre 1939 et 1944, il s’est passé ça : l’effacement, la destruction du nom juif… », écrit Camille de Toledo.

Thésée est le narrateur et le centre de perspective de ce roman mêlant la fiction et les éléments documentaires, les silences emboîtés et les plis mémoriels, qui se présente comme une sorte de journal d’enquête écrit le long d’un chemin d’écriture aux croisées multiples, un journal qui piste la fuite, mais aussi les recoupements, les synchronies, les signes annonciateurs de ce que l’on appelle le destin, et cherche « à éclaircir l’énigme de ses morts » : Thésée le sémiologue ne croit pas au hasard, il nomme « lapsus du temps », « là où le passé se mêle à l’avenir », soit ces moments qui se montrent du doigt. Tel le personnage du mythe grec, ce Thésée-là est un homme libre, affranchi de tous préjugés, mais comme le titre du livre de Toledo l’indique, « sa vie » est « nouvelle », et elle est sienne. Il est donc aussi « un moderne », qui refuse les croyances fondamentales, se demande toujours pourquoi ce qui arrive arrive, vit dans le doute, l’apanage du chercheur authentique, et les questionnements obsédants (« qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? », « maintenant tout tombe et la vie est maudite »), tout en cherchant le moyen de se tenir aussi longtemps que possible loin du labyrinthe des drames familiaux passés, « car tout, quand il y a un mort, devient un enchevêtrement de fautes et de remords que chacun cherche à fuir ».

La riche étymologie du mot fuir nous dit qu’il porte le sens d’« échapper à l’intelligence, à la mémoire », mais aussi de « céder, fléchir par l’effet d’un contact, d’un poids ». Thésée, dans sa fuite et ses effacements mémoriels, pris de vertige, fléchit et tombe. En effet, malgré sa course vers l’Est, destinée à mettre des milliers de kilomètres entre l’histoire de l’Ouest et sa propre histoire (« je ne me retournerai pas »), son projet est voué à l’échec puisque d’une part le verbe fuir contient également le sens d’« être incliné en arrière », et d’autre part, en se détachant de sa langue, il est fatalement fragilisé par l’inquiétude constante que lui procure la vie en langue allemande, qu’il ne maîtrise pas. Ainsi, la violence du monstre qu’est le passé et la rigidité des murs qu’il a érigés, empêchant à la fois la vie et la parole, le rattrapent peu à peu et finissent par piéger son corps – dont la matière, travaillée par la généalogie et prise dans son étau, le fait atrocement souffrir – le forçant à prendre le risque de retourner parmi le dédale faire face à la réalité, celle de la confusion frôlant la folie engendrée par le suicide de son frère Jérôme, et finalement à ré-enclencher la machine de l’écriture, pour écrire et légender, réécrire et traduire, essayer de « fixer ce qui s’effondre en lui », et s’en sortir vivant. Avec pudeur et sincérité, Camille de Toledo livre de Thésée les claudications, trébuchements et recherches d’équilibre, de rythme, de justesse, autant dans le quotidien de sa vie que sur la page, tel un funambule jonglant avec des lettres tout en chancelant sur cette corde qui le lie à une trajectoire directement rattachée au passé. « Ce fil sera ton attachement au passé », a écrit André Gide dans son autobiographie fictionnelle Thésée (Gallimard, 1981), « reviens à lui, reviens à toi. Car rien ne part de rien, et c’est sur ton passé, sur ce que tu es à présent, que tout ce que tu seras prend appui ».

Au début de son entreprise, Thésée détaché du passé est plus Ariane que Thésée : il a peur, de perdre le fil de sa vie. Il tremble de la peur de sa mère (« la mère est une falaise que la terreur érode »), qui est aussi la peur qui mena son frère à la pendaison, qui est celle qui conduisit Talmaï à se tirer une balle dans le crâne. Tous ont peur de ces actes inexplicables, peur du silence autour, peur de ce qui a toujours été là et qu’ils ont ignoré, qu’ils ne peuvent plus ignorer, car ça n’a eu de cesse de se produire. Thésée comprendra non sans peine que sa peur est « archaïque » (« il sent que les peurs de plusieurs générations le poursuivent ») et que ce qui va le rassurer tout en assurant sa progression (et par « assurer » j’entends « assurer la sécurité d’un varappeur », qui se dit « to belay » en anglais, une combinaison du verbe « être », « to be », et du verbe « étendre », « to lay » – assurer le corps pour qu’il continue à vivre debout et non couché) n’est autre que cet objet même qu’il s’est efforcé de fuir : la corde qui le lie à son frère et au passé (« la pendaison est un acte archaïque », « la corde vient du passé »), le cordon qui le relie à sa mère, à son père. Il lui incombera de retisser la corde qu’il a volontairement égarée, et de « tirer le fil de la fragilité », comme une araignée tissant entre les faits la toile du sens.

Dans le carton de photographies que Thésée a emporté avec lui à Berlin, « il manque une image, je la chercherai longtemps ; celle du frère pendu » : il a cru qu’une telle image éluciderait l’énigme du suicide comme Barthes croyait que la photo manquante de sa mère, la fameuse « Photographie du Jardin d’Hiver », était son « Ariane, non en ce qu’elle me ferait découvrir une chose secrète (monstre ou trésor), mais parce qu’elle me dirait de quoi état fait ce fil qui me tirait vers la Photographie » (La Chambre claire, 1980). Un fil fait de mots qui transcenderaient l’image pour mieux s’en rapprocher ? Toledo l’écrivain alias Thésée au centre d’un labyrinthe de vieilles photos de familles étalées autour de lui, ne voyant « rien d’autre que cette seule photo » (Barthes), la seule qu’il ne peut montrer, va se raccrocher au fil de la langue et à l’écriture pour trouver la sortie : « Il faut me croire, tout en lui est en miettes, son dos, les racines de ses dents, tout meurt ; le frère qui reste pourrit sur pied » ; « nous sommes tissés de mots, le corps est une enveloppe où tout s’emmêle ». D’une certaine manière, il se saisit de cette corde même qui a porté son frère tout en lui apportant la mort ; cette corde aux liens desserrés, laissant voir les trous, les tranchées, dans lesquels les « hommes fragiles » sont tombés ; et il va chercher comment combler le vide des détours du labyrinthe avec des mots qui diraient autrement, d’une manière qui pourrait soutenir son corps chancelant : le corps du livre sera solidaire du corps de l’homme fragile, les articulations et les vibrations de l’un et de l’autre se confondront en se renforçant, car le langage est une affaire vitale et l’absence de mots contribue peut-être davantage à l’énigme que l’absence d’images.

Il est arrivé qu’on utilisât la fragilité d’un homme pour justifier sa destruction, sa chute, son annihilation, à partir de la nostalgie d’une perfection originelle (c’est ce qu’a fait le régime nazi). L’homme qui se tue perturbe l’ordre, l’harmonie et la beauté du cosmos, avec l’irruption du subjectif dans l’objectif, il dérange la légende établie et la dément, révélant aux hommes et aux femmes des lignées se croyant éternelles et puissantes ce qu’est le sentiment de ne pas posséder tout à fait son existence, de traverser un parcours qu’on ne parvient pas à contrôler, au point qu’on se demande s’il est vraiment le nôtre. « La volonté de Dieu ! L’ordre du monde ! / Nous sommes si impuissants ! », écrit Talmaï l’ancêtre en perdant son fils. « Maintenant, je ne contrôle plus rien », dit Sebald, l’écrivain qui voulait mettre fin à « la conspiration du silence » (The Emergence of Memory, 2007). Camille de Toledo, dans Thésée, sa vie nouvelle, traque, du haut de la « Trümmer-Berg = Débris-Montagne », les non-dits familiaux (« les trous de nos corps ») : « un tel était juif, une telle a tenté de camoufler sa foi, untel a été exclus du clan, untel est mort déchiqueté par une bombe allemande, untel a été déporté vers l’Est, vers le camp de Buchenwald, untel s’est suicidé le trente novembre 1939 pour échapper à la peur, untel est mort en glissant dans sa douche au début des années quatre-vingt, untel s’est pendu à une conduite de gaz au début des années deux mille… ». Je dois mentionner ici que dans Vertiges (dans la partie « All’estero », « à l’étranger ») le narrateur/Sebald, qui est monté « par un chemin ombragé jusqu’au Burg Greifenstein, une forteresse du Moyen Âge » avec son ami Ernst Herbeck, se souvient qu’« Ernst était parfois très loin d’ici », « comme frappé d’étonnement par toute la vie qu’il avait menée », et qu’il s’en était « fallu de peu pour que [ils apprissent] tous les deux à voler », ce à quoi Sebald ajoute : « ou tout du moins, en ce qui me concerne, ce qu’il faut pour une chute libre bien réussie ». De chute en chute, je ne peux m’empêcher de penser à la mythologie, que n’ignore pas Camille de Toledo, à la chute d’Icare (tant de fils meurent dans les mythes grecs), et à celle de Thésée (poussé du haut d’une falaise par Lycomède), et qui dit mythe dit bien sûr légende, transformation par la légende, idéalisation pour couvrir l’inexplicable.

Dans la deuxième moitié du roman, « le frère se mit à parler », quatre ans après son suicide… et le narrateur se met à dialoguer avec les morts, qui démentent l’existence d’une énigme qu’il pensait devoir déchiffrer pour pouvoir vivre, « pour tenter de guérir ». Celui qui voulait « ne plus entendre parler de… ne plus entendre parler d’eux… » (cela m’évoque La Disparition de Perec), qui voulait « pouvoir dire / je n’ai ni frère ni mère ni père ni origine », est enfin prêt à se laisser posséder par eux, à les traduire, à les écouter : la voix qu’il leur prête par le biais de son imagination enraye la généalogie, la met à distance, et permet le passage du monde sensible au monde intelligible, lisible, traduisible. Un descendant n’est pas ses prédécesseurs, ses ancêtres ; la notion d’origine et de racines, caduque, enfante la peur de vivre qui conduit à la mort ; mais couper avec le passé par peur ne fait que rendre ce passé encore plus présent et prégnant. Camille de Toledo, en bon sebaldien, laisse ses lecteurs avec un flottement final : les mots « ne comprenne », suivis de dédicaces aux ancêtres, en particulier aux hommes fragiles « tombés », et d’un « post-scriptum » qui pose des questions tout en menant à une ouverture – « Ce sera alors le début d’une autre histoire / celle d’un avenir relié / réattaché ».

En guise de conclusion, j’avancerai que pour écrire sur la violence avec pudeur, Camille de Toledo l’a abordée sous l’angle de l’analyse sémiologique, nous révélant par la même occasion tous les rouages de sa pensée et nous accueillant dans ses méandres : ce roman est le labyrinthe même dans lequel Thésée se trouve, et il devient peu à peu une toile d’araignée unifiée, une constellation de chapitres et d’êtres reliés les uns aux autres. Ainsi, nous assistons à la construction de l’échafaudage d’un dédale de mots destiné à remplacer le dédale de peurs, à travers laquelle son architecte-écrivain se révèle, mais avec une retenue admirable (peut-être aussi parce qu’il ne parvient pas encore à tout dire). La façon choisie par Camille de Toledo d’ajouter activement sa voix à une parole qui existe déjà (la légende familiale) et qui a agi insidieusement sur lui en le blessant car il croyait qu’elle lui était adressée personnellement, consiste à la réécrire, soit à la traduire, dans sa langue à lui, pour en sentir le poids véritable, et la comprendre. « La traductrice sait que le texte qu’elle traduit ne lui appartient pas : elle sait qu’il ne prend pas source en elle, que ce n’est pas quelque chose qu’elle a déjà écrit ou dit » (Kate Briggs, This Little Art, Fitzcarraldo Éditions, 2017). Camille de Toledo traduit l’histoire, ses considérations concernent la réécriture de l’histoire, et non pas ce qu’est l’histoire elle-même. On pourrait dire que son livre nous révèle sa conception du métier d’écrire et de traduire.

Porté par une langue inclassable, qui réunit toutes sortes de langues – méditative, réfléchie, précise, complexe, commentatrice, poétique, créative, chercheuse, critique, savante – Thésée, sa vie nouvelle, dont on comprend à présent pourquoi Thésée – le roi unificateur –, est une formidable traduction qui inclut dans le corps de son texte tout ce qui aurait pu constituer ses notes de bas de page et annexes : une traduction qui est aussi une exégèse, comme semble l’être tout le travail d’écriture de Camille de Toledo. Remarquable par sa densité et sa lenteur, sa translation des légendes familiales crée un autre tempo, comme pour s’affranchir de la synchronicité généalogique délétère. Finalement, elle est source de plaisir, car il ne s’agit plus de copier, de reproduire et de subir passivement un destin, mais de créer, pour vivre. Je crois que Camille de Toledo y a rencontré, et y suggère, de nouvelles voies d’écriture, ainsi qu’une façon originale de penser et d’écrire, qui est aussi une manière neuve de lire, relire et relier, et, en somme, d’être et de vivre.

Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle, Éditions Verdier, collection jaune, août 2020, 256 p., 18,50 € — Lire un extrait — Lire ici le grand entretien de Johan Faerber avec Camille de Toledo.