« Noir comme je suis […] / et la poussière était blanche » : Muriel Rukeyser et sa poésie réhabilitent les morts

Muriel Rukeyser (DR)

Le livre des morts, ce sont vingt textes qui font partie du volume U.S. 1 (1938) de l’américaine Muriel Rukeyser, et qui forment l’un des ensembles les plus bouleversants écrits par cette poète activiste. Emmanuelle Pingault l’a traduit en français pour les éditions Isabelle Sauvage. Le contexte de ce livre exceptionnel : au début des années trente, une société d’hydroélectrique emploie deux mille travailleurs migrants noirs sur le site de Gauley Bridge, en Virginie-Occidentale, pour creuser un tunnel sous une montagne, dans le but de détourner un fleuve pour installer une centrale, mais en découvrant que la roche contient une haute concentration de silice, dont l’exploitation peut rapporter gros, et par avarice, la société continue à faire creuser les hommes à sec, sans ventilation et sans masques de protection, les exposant ainsi à la silicose, une maladie incurable et mortelle contractée en inhalant la poussière toxique de silice. Les hommes tombent comme des mouches. Rukeyser (avec Nancy Naumburg, une amie photographe) se rend sur le site de cette tragédie minière, et entreprend d’exposer les conditions de vie, de travail et de mort des victimes. Ses recherches ont pour résultat l’admirable ensemble de poèmes Le livre des morts, qui, comme son nom l’indique, s’inspire aussi du Livre des morts des Anciens Égyptiens, qu’elle cite d’ailleurs à maintes reprises, ajoutant à son livre une dimension mythique qui soutient la transcendance de cette tragédie.

Muriel Rukeyser est connue en Amérique pour sa poésie narrative, pour ses poèmes-témoignages, qui dénoncent les injustices sociales et la misère humaine, et qui ne sont pas sans rappeler ceux de Charles Reznikoff (Testimony : The United States : 1885-1915). On lui a accolé le terme de « journalistique ». Cependant, la poésie de Rukeyser (comme celle de Reznikoff) et contrairement au langage journalistique (même si elle intégrait les faits pour dévoiler les injustices) était toujours acte de création littéraire, et les choix qu’elle effectuait, en accordant beaucoup d’attention aux détails et aux émotions (et sans avoir recours à l’exagération, au sensationnalisme, ou à une sentimentalité excessive), tendaient vers une écriture aussi poétique que politique, puisqu’en plus de relater, témoigner et dénoncer, elle élevait et restaurait le chant de l’humanité. De plus, la figure de l’ellipse, très employée par Rukeyser, renforce la poésie de ses textes par ailleurs très précis : le sens provient en partie du contexte socio-culturel dans lequel elle a pris forme.

La relation entre le pouvoir et l’extermination se trouvait au centre de ses préoccupations, et elle s’attachait à mettre en lumière les récits d’anonymes égarés dans l’écart entre les deux, des récits que l’exploitation capitaliste a tenté d’effacer (et a souvent réussi à le faire) : l’écart entre l’homme de la rue, ou le travailleur manuel, et l’œil qui l’observe ou l’objectif de l’appareil qui le capture. Sa poésie sociale, réaliste et moderniste, en partie documentaire et factuelle donc, journalistique seulement par ses sources, est aussi lyrique, puisqu’elle délivre des voix de chant au sein de textes polyvocaux qui posent la question de savoir qui détient la parole, et par conséquent le pouvoir, et quelle parole a été effacée/préservée, et pourquoi. Son travail, peu connu en dehors des États-Unis (j’ai traduits certains de ses poèmes pour la revue de poésie Terre à ciel), est d’une importance capitale, et nous sommes reconnaissants aux éditions Isabelle Sauvage d’avoir publié cette traduction du Livre des morts, permettant aux lecteurs non anglophones de lire ce chef d’œuvre.

L’approche choisie par Muriel Rukeyser pour écrire Le livre des morts a été d’allier la versification au reportage, en partant de sources non littéraires et en mélangeant les codes et les registres. Sa propre voix poétique est mariée à la voix des ouvriers, des membres de leur famille, des médecins, avocats, ainsi qu’à des citations du Livre des morts des Anciens Égyptiens, de l’Ancien Testament, des allusions aux mythes, aux poèmes de T.S. Eliot, de Milton, et à une pensée marxiste qui célèbre la force de la classe ouvrière. Le résultat est une poésie hybride d’une richesse incroyable, une poésie claire, vive, à la fois tangible et existentielle, très engagée, qui tient tête à l’oppresseur pour honorer la mémoire des victimes et leur redonner une dignité dérobée par le déni, les mensonges et l’oubli. Le livre des morts rend les morts visibles. Ainsi, Rukeyser adapte à son propos poétique en les tronquant, en les assemblant et en les entremêlant, pour renforcer son propos, de multiples récits, entretiens, témoignages, lettres, descriptions de photographies (médicales et autres), procès verbaux du « registre » du Congrès américain (Congressional Record, journal officiel du Congrès), rapports de bourse, transcriptions de procès, etc. Elle opère, avec brio, une fusion de la langue prosaïque avec la langue poétique, et les textes du Livre des morts sont de la poésie comme on en écrit rarement.

Le poème qui ouvre le recueil, « La route », évoque le bien-être des bourgeois en vacances, interpelle les « visages riches, satisfaits et pâles », sûrs de leurs routes et de leur pays, vivant dans la sécurité de « villes reculées et solides », et attire leur attention sur « une image renversée », une réalité autre, qui sera révélée par « la photographe », Nancy Naumburg, l’amie qui a accompagné Muriel Rukeyser dans son voyage en Virginie-Occidentale pour son investigation. La poète implique les habitants de la région, ainsi que les touristes, et les lecteurs, en s’adressant à eux, en leur disant que la route leur appartient (qu’ils en sont donc responsables), et elle rattache leur sort à celui des morts : « Voilà ta route, elle te relie // à ce qu’elle signifie : gorge, rocher, précipice ». Ces trois mots annoncent concrètement le contenu funeste des textes qui suivent : la roche riche en silice ; la silice descendant dans les gorges puis dans les poumons des mineurs noirs, les étranglant, les étouffant ; la chute brutale, la perdition, la mort. Le dernier poème du recueil, « Le Livre des morts », reprend l’adresse initiale au lecteur : « Ces routes t’emmèneront dans ton propre pays » : un lieu de mort en somme, derrière les images d’Épinal que l’industrie touristique colporte de la Virginie-Occidentale. D’ailleurs, le second poème, « Virginie-Occidentale », chante la puissance de l’eau abondante (métaphore désignant le pouvoir capitaliste ?) qui coule en ces terres et dont les grondements assourdissent les voix des mineurs (les rivères détournées sont « œuvre des morts », « done by the dead » en anglais). Et pourtant, c’est à cause d’une absence d’eau – les mineurs ayant été forcés de forer la roche à sec – que la mort s’est installée là.

Suit un entretien qui semble être livré verbatim (« Déposition : Philippa Allen »), révélant les faits (salaire misérable de « 2000 hommes » travaillant sans « la moindre protection » et mis en « danger » de mort), lui-même suivi d’un poème très cinématographique (séquentiel) portant le nom du site de « Gauley Bridge » : il s’agit du premier texte qui dit explicitement que les travailleurs étaient de peau noire, « le Noir abandonné » d’Emmanuelle Pingault est le « deserted Negro » dont parle Rukeyser. « Le grand homme qui tousse en collant un timbre » : on entre dans le vif du sujet avec le verbe « tousser », puis les mots « médecin » et enfin « condamné » – notons que Rukeyser parle réellement de « doom » en anglais, soit de destruction, de mort, de fin du monde. « Ces gens-là vivent ici » conclut-elle, là où l’air est « gris ».

De poème en poème, la poète expose les faits et les mensonges (« On a dit que l’air était léger, propre comme sur la Cinquième Avenue »), et confirme l’étendue du désastre, tout en redonnant peu à peu la parole aux morts, dans le sillage du Livre des morts des Anciens Égyptiens, dont la deuxième partie porte sur la renaissance, la victoire sur les forces hostiles, les rites d’ouverture de la bouche afin de pouvoir s’exprimer à nouveau : « et entraient dans la gueule du tunnel pour y rester », « satanée roche, maudite centrale », « des hommes sont morts dans des forages à sec. Pas de masques. / La plupart n’étaient pas de cette vallée. / Les fourgons en amenaient beaucoup. […] / L’ambulance roulait jour et nuit, / tandis que les pompes funèbres de White prospéraient. […] / Si les hommes avaient porté des masques, il aurait fallu prendre le temps de les rincer toutes les heures. […] / Ces hommes ont le souffle court / mais le comité a une voix de fer » (extraits du poème « Éloge du comité »). Bras de fer entre la voix du comité, qui parle d’une seule voix donc, inflexible, et les voix faibles, fragiles voire inaudibles, « au souffle court », des mineurs exténués et exterminés par la silicose. La question cruciale du témoignage étouffé par la puissance dirigeante est posée ici, et plus particulièrement dans le poème « Mearl Blankenship » (du nom d’un employé atteint de silicose), qui traite frontalement du supplice des travailleurs : « Je me réveille en m’étranglant […] / le tunnel étranglé, / le mur sombre tousse de la poussière. // J’ai écrit une lettre, / Envoyez-la en ville, / peut-être à un journal. […]// y avait tellement de poussière qu’on voyait presque plus les lampes ». La rivière est de la même couleur que son visage, « rivière grise, visage gris », il disparaît, muet, englouti par une tragédie indélébile.

Le poème qui suit, « Absalom » (avec l’Ancien Testament en toile de fond donc), fusionne le récit sobre d’Emma Jones, une mère ayant perdu trois fils et en train de perdre son mari, à des citations (en italiques) du Livre des morts des Anciens Égyptiens, renforçant le lyrisme du texte : « Mon cœur est à moi dans la chambre des cœurs ». Ce poème, qui porte « la parole de mon fils », nomme les morts, les inscrivant ainsi dans la mémoire collective, et dans le Livre des morts des Anciens Égyptiens, pour permettre leur renaissance (voir aussi la stèle d’Absalom qui rappelle la mémoire du nom) : « Il y avait Shirley, et Cecil, Jeffrey et Owen, / Raymond Johnson, Clev et Oscar Anders, / Frank Lynch, Henry Palf, M. Pitch », etc. Leurs noms retrouvés résonnent dans la vallée – « toute la vallée en est témoin » –, sont absorbés par celle-ci. On peut s’interroger sur la traduction de l’avant-dernier vers du poème, « He shall not be diminished, never » par « il ne s’en sortira pas comme ça, jamais » ; « il ne sera pas réduit à ça, jamais » conviendrait peut-être mieux pour clôre l’un des poèmes les plus poignants de l’ensemble. Ce qui nous mène au poème sur la maladie même, intitulé simplement « La maladie ». On voit comment le regard, au départ balayant le comté, s’est focalisé au fur et à mesure sur le site, les individus, leurs sentiments, leur discours et leur souffrance physique, pour ensuite les rattacher à une cause universelle. Les fantômes prennent chair de poème en poème – le corps joue d’ailleurs un rôle essentiel dans la poésie de Rukeyser. Les mots les restaurent, ils s’y incarnent. Tel est le pouvoir de la poésie.

« Noir comme je suis, quand je sortais le matin après une nuit au tunnel, / à côté d’un Blanc, personne n’aurait pu dire lequel était blanc. / La poussière nous recouvrait pareil, et la poussière était blanche » (extrait du poème « Georges Robinson : Blues ») : le daltonisme du capitalisme est dénoncé dans ces vers, puisque des hommes noirs ressortent blancs du tunnel, recouverts par un linceul de silice, et les hommes blancs qui les exploitent sont noirs et pourris de l’intérieur par leur avidité. « L’homme au manteau blanc est l’homme de la colline, / l’homme aux mains propres est l’homme à la foreuse, / l’homme qui répond « oui » ne bouge plus » (du poème « Les médecins ») : on retrouve cette «  image renversée », évoquée dans le premier poème du Livre des morts.

Un poème efficace, puissant, sur la mort, ne peut ignorer son versant inséparable, la vie, vers laquelle tout le Livre des morts est tourné. Ces morts absurdes dépassent l’entendement, mais Muriel Rukeyser refuse la stérilité de la terre désolée de T.S. Eliot et redonne vie et sens à ce qui n’en a plus. Le poème « Puissance » par exemple loue le « miracle » du « soleil vif », insufflant la sensualité sous la peau, et « la merveille » qu’est l’homme en vie, pour rappeler que cette merveille se fonde sur la parole, l’amour, la compassion et la solidarité. Le Livre des morts de Rukeyser, tout comme celui des Anciens Égyptiens, est livre de l’émergence dans la lumière, et, tout comme un grand nombre des paragraphes du livre funéraire s’ouvrent sur un mot égyptien qui peut signifier « bouche », « parole » ou « incantation », les poèmes du recueil de Rukeyser vibrent avec les termes « vie », « vive », « vif », « vivent », « chanter » et « parole » (qui reviennent souvent), ainsi que « ruche », « visage », « sauvage », « tourbillon », « énergie », « fière », « joyeuse », « lutte », parler », cœur », « chanson », « amour », « jardins », « sexe », « corps », « grâce », « fleurs », « bouche », « chair », « merveille », « peau », « don », « voix », « radieuse », « désir », etc., qui disséminent, tout simplement, la Vie. Cette confession : «  – Non monsieur ; ils veulent continuer. / Ils veulent vivre le plus longtemps possible » (du poème « Le champ de maïs », en référence au « Champ des offrandes » de l’au-delà de l’Égypte antique ?), révèle un paradoxe douloureux mais plein d’espoir. En effet, les mineurs dépendent d’un travail qui les tue pour survivre à la misère et nourrir leur famille ; c’est tout de même l’appel de la vie qui les pousse à continuer… à se tuer.

Le poème qui clôt Le livre des morts (éponyme) se referme sur les mots « les graines d’un amour sans fin ». Ils rappellent ceux sur lesquels le poème « Puissance » se termine : « c’est la fin ». Muriel Rukeyser a détrôné la puissance (industrielle, capitaliste), elle nous a montré que son apothéose n’est pas éternelle, qu’elle a un début et une fin, une fin qu’elle trouvera toujours dans la mort des humains qu’elle a anéantis. Ces derniers continuent à vivre éternellement dans le tunnel de Gauley Bridge, lieu funeste que le poème transfigure, le transformant en un au-delà devenant la dernière demeure de ces Noirs migrants, qui de damnés errants deviennent des dieux bienheureux. La poésie traversée d’humanité a transcendé la tragédie, et les victimes des injustices ont trouvé sépulture dans un livre qui les a réhabilités.

Muriel Rukeyser, Le livre des morts (The Book of the Dead, 1938), traduit de l’anglais (USA) par Emmanuelle Pingault avec des photographies de Nancy Naumburg ; suivi de Cadavres, sous-produits des dividendes de Vladimir Pozner, Éditions Isabelle Sauvage, mars 2017, 114 p., 24 €