Prosopopée : cette figure de style – à mi-chemin du comic strip et du jargon rhétorique – qui consiste à faire parler les morts, était au centre du roman précédent de Robert Seethaler, Le Champ, également traduit par Élisabeth Landes aux éditions Sabine Wespieser. Ce qui rassemblait toutes les vies d’une petite ville d’Autriche était leur sépulture dans le même lieu. Un cimetière comme un concert. Dans Le Dernier mouvement, ce nouvel ouvrage de l’écrivain autrichien, vivant à Berlin depuis 20 ans, il n’est pas question de faire parler les morts mais ceux qui vivent, ou plutôt qui survivent – comme une manière de prosopopée avant l’heure. Il n’est pas tellement question non plus de concert, même si Gustav Mahler est au centre du Dernier mouvement. Il y est davantage question de regard, de l’œil qui porte au loin plutôt que de l’oreille qui rapproche.

Parce que la littérature est un vaste univers, parce qu’elle est composée de mille et une façons d’écrire et que chacune d’entre elles mérite d’être vue et reconnue, le festival Bruits de Langues a été créé. Il y a les classiques, ceux que l’on considère comme les fondements de la littérature, puis il y a le présent.

Décembre 1982. Pendant deux jours, Michèle Manceaux, journaliste et amie de Marguerite Duras et de Yann Lemée, alias Yann Andréa, le compagnon de celle-ci jusqu’à sa mort en 1996, vient s’entretenir avec ce dernier. Ces entretiens ont été publiés en 2016 sous le titre Je voudrais parler de Duras et ont fait récemment l’objet d’une nouvelle publication en poche, aux éditions Points, avec Cet amour-là du même Yann Andréa.

Il est fascinant de voir tant d’occurrences du mot « universel » dans l’exposition Paris-Athènes, qui vient de se clôturer au musée du Louvre. L’exposition s’intéresse aux « rapports » (pour le dire pudiquement) entre la France et la Grèce, et à la « Naissance de la Grèce moderne » (c’est son sous-titre) entre les XVIIe et XXe siècles. Elle « souhaite mettre en valeur les liens unissant la Grèce et la culture européenne ». Assurément, il y a de très belles pièces – la Vénus de Milo (et son histoire), de nombreuses peintures, de tout aussi nombreuses sculptures, de riches documents d’archives, des images du Parthénon coloré (car il n’a pas toujours été blanc). Mais l’« universel » en question est davantage célébré que discuté : en permanence confronté à deux degrés de lecture, on ne sait sur quel pied danser et on a finalement l’impression que l’exposition, tout en livrant incidemment un certain nombre d’éléments, fait tout pour désamorcer leur lecture critique et l’analyse de leurs implications.

Le 7 septembre 2018, le NPC Wojak est devenu gris. Le Wojak est ce personnage au crâne chauve et à l’expression mélancolique, dessiné à la va-vite sur une tablette graphique dans les années post-crise de 2008. On le trouve associé, notamment dans des mèmes, soit à toutes sortes de situations marquant une distance au monde, soit à une expression de sentiments forts dans un univers froid. Mais c’est une dizaine d’années plus tard que l’une de ses déclinaisons les plus courantes le transforme en un avatar grisâtre du Non Player Character, le personnage qui dans les jeux vidéo n’est commandé que par le programme, sans aucune autonomie. Le NPC Wojak symbolise alors l’absence de pensée intérieure, le type qui vous répète mécaniquement le discours extérieur, comme un droïde au programme plat.

Une voix s’est tue, celle d’un ami et d’un immense écrivain, artisan d’une œuvre touchant à la poésie, au roman, à la nouvelle, au dessin et à la peinture, auteur d’une production patiemment élaborée comme une invitation au voyage et au merveilleux, délibérément placée sous l’aiguillon du désir, probablement le signifiant majeur ayant aimanté son exigeant travail de la langue.

« Et Giraud saura jouer ainsi de tout ce qui advient dans l’interstice, à la frontière des discours, selon le raccord d’une image à une autre en franchissant le vide. » p. 130.

Il est très difficile d’échapper à ce que Bergson, dans La pensée et le mouvant, appelait « le mouvement rétrograde du vrai ».

Il est des vêtements qui sont plus que des vêtements, ils sont costumes, personnages, seconde peau, talisman souple, ligne, allure ; ils sont ici avec cette robe Dior portée par Marilyn en juillet 1962 lors du shooting photo avec Bert Stern, les habits du mythe, les habits d’une rencontre si émouvante, parachèvement d’une fin possible, épure, dignité d’une femme solaire et gaie le matin, à bout de souffle le soir. Quand j’ai rêvé de cette rencontre poétique et chamanique entre Isabelle Adjani et Marilyn Monroe, j’ai aussitôt vu cette robe tellement peu Marilyn, tellement Norma Jean, tellement peu Norma Jean, tellement Marilyn.

Les éditions Des femmes – Antoinette Fouque rééditent en poche le roman que la grande féministe égyptienne, Nawal El Saadawi, a consacré à une femme réelle, après sa pendaison. Lorsque Ferdaous, une voix en enfer, paraît en arabe, en 1975, Nawal est elle-même en prison, comme elle le sera plus d’une fois et son roman fait scandale et marque les esprits. Les éditions des femmes le publient pour la première fois dans la traduction d’Assia Djebar et d’Essia Trabelsi. Assia Djebar l’introduit par une préface conséquente.

« Alors que les ouvrages d’Alain Robbe-Grillet m’ont inspiré d’emblée un ennui profond, radical, j’ai consacré des heures, peut-être des journées d’efforts à essayer de les lire. »
Michel Houellebecq, Interventions (2020)

Dans « La sphère de Pascal » (Autres inquisitions, 1952), Jorge Luis Borges écrit ceci : « Peut-être l’histoire universelle n’est-elle que l’histoire de quelques métaphores ». Pour paraphraser l’auteur argentin, il se peut aussi que l’histoire littéraire de Michel Houellebecq ne soit que l’histoire de quelques métaphores. Ou d’une seule métaphore qui les résume toutes. On verra bien.

Lauréat du Pulitzer pour The Underground Railroad, Colson Whitehead a été couronné une nouvelle fois pour The Nickel Boys, devenant après Booth Tarkington, William Faulkner et John Updike le quatrième romancier à recevoir à deux reprises la plus prestigieuse des récompenses littéraires américaines. Nickel Boys qui décrit la Floride ségrégationniste des années 1960 et dialogue avec l’héritage du Dr. Martin Luther King paraît en poche, dans une traduction signée Charles Recoursé.

Dans le préambule de son recueil de nouvelles L’Illusion poétique (2017), Ananda Devi affirme : « aujourd’hui, plus que jamais la littérature est un combat nécessaire ». Ses deux dernières œuvres s’inscrivent avec force dans ce combat : elle en expose les grandes lignes à travers le récit de son parcours d’écrivaine dans Deux malles et une marmite et le met en œuvre dans son roman Le rire des déesses.

Maintenant que la poésie nord-américaine s’est durablement inscrite dans notre paysage et que les traductions y prolifèrent comme des champignons après la pluie, quitte à mélanger comme il était prévisible le bon grain et l’ivraie, il est important que quelques livres radicaux viennent périodiquement nous rappeler la nature des enjeux qui avaient justifié en leur temps l’irruption d’un tel corpus dans notre propre tradition moderne et nous permettent au besoin d’en rectifier la relecture contemporaine.