Le commentateur émancipé : Marc Escola (Le Misanthrope corrigé)

« Montaigne et beaucoup d’autres après lui (les classiques) peuvent dire d’un texte : « C’est très beau, mais ça aurait été encore plus beau, ou fort, si… » Par exemple : « Virgile, c’est très bien, mais il aurait été meilleur si, comme Lucrèce… » Cela est caractéristique d’une pensée rhétorique. Il faut apprécier le scandale, dissimulé ici par l’autorité de Montaigne. Car il y a scandale, avec ces nuances, ces éloges à moitié : tout à fait impensables pour nous. […] Imagine-t-on un « Mallarmé, c’est très beau, mais parfois trop obscur » ? ou « Proust, c’est très fort, mais parfois un peu long » ? »

Ces mots de Michel Charles dans L’Arbre et la source (1985) résonnent encore. Tout étudiant en lettres, aujourd’hui encore, apprend que commenter un texte, c’est essentiellement le justifier, rendre raison des choix de l’auteur. Cela découle d’une sacralité prêtée à l’œuvre littéraire – prétendument entrée dans le canon car parfaite, aboutie, achevée – et d’une posture du commentateur ou du critique – humble, modeste, qui écrit presque avec mauvaise conscience, sa seule excuse étant de mettre en lumière les vertus du chef-d’œuvre. Michel Charles opposait ainsi la pensée rhétorique, où l’on apprenait à lire pour écrire, à notre culture, celle du commentaire. Imaginer une œuvre du canon autrement qu’elle n’est, dans notre paradigme, est généralement une limite à ne pas franchir, voire un signe d’outrecuidance – bref, un scandale.

Il semble cependant que, notamment grâce aux travaux de Marc Escola, un tel « scandale » puisse être désormais sinon banalisé, du moins pensable. C’est dans le sillage des réflexions sur la possibilité d’une critique littéraire qui renouerait avec l’héritage rhétorique que se place Le Misanthrope corrigé. L’ouvrage, qui reprend et prolonge un travail engagé par l’auteur depuis plus de dix ans, propose d’illustrer les voies d’une critique littéraire créatrice en revenant sur un mode de lecture propre à l’âge classique, qui confrontait le texte à ce qu’il aurait pu être. En se centrant sur Le Misanthrope, il s’agit pour Marc Escola à la fois de montrer que telle a été la manière d’envisager la pièce pendant plus d’un siècle et de s’essayer à son tour à ce type de commentaire qui concilie critique et création. Comme dans Lupus in Fabula (Presses universitaires de Vincennes, 2003), il s’agit de remettre au centre de la critique littéraire la notion de possible, partir du présupposé lucide selon lequel, contrairement à ce que l’on croit souvent, le texte littéraire n’est pas nécessaire mais résulte d’un certain nombre de choix et de sacrifices de la part de l’auteur et qu’il pourrait donc être autre, qu’il enferme en filigrane des variantes possibles.

Au XVIIe siècle en effet, on s’autorisait une telle approche dans la mesure où c’était le genre (comédie, tragédie, satire…), et non l’œuvre, qui était doué d’autorité. Marc Escola voit dans cette manière de lire une grande fécondité que le sacre de l’auteur et du texte a occulté : toute œuvre est toujours à replacer au sein d’une grammaire dans laquelle elle s’élabore. L’enjeu est de redonner au critique littéraire un rôle actif et créatif, qu’il ne se contente pas de montrer que les choix de l’auteur sont les meilleurs et donc les seuls acceptables, mais qu’il puisse considérer l’œuvre en la faisant varier, en examinant les autres options qui étaient possibles, autrement dit en la réécrivant. Manière de répondre à la question obsédante de Barthes dans La Préparation du roman : « comment peut-on être heureux de lire, de se constituer même comme grand Amateur de lecture et cependant ne jamais passer à l’Écrire ? »

Marc Escola propose de radicaliser le geste critique initié par Pierre Bayard dans Comment améliorer les œuvres ratées ? (Minuit, 2000). Se centrant moins sur la question de la valeur des œuvres que sur le geste même de correction, le livre s’ouvre sur la possibilité d’également améliorer une œuvre réussie, non pour nier sa réussite mais pour réactualiser la méthode de lecture de l’âge classique. Car non seulement le fait de pouvoir réécrire une œuvre est indépendant de sa valeur, mais serait même un signe de sa réussite ; plus une œuvre autoriserait de textes possibles, plus elle serait aboutie. C’est esquisser une image à la fois juste et séduisante du chef-d’œuvre : non seulement riche, polysémique mais aussi disponible, avec des angles morts et des zones d’ombre, des imperfections locales.

En plus de compléter, ou plutôt d’améliorer, la démarche de Pierre Bayard, Le Misanthrope corrigé est aussi l’occasion d’un récit érudit et passionnant de l’histoire du grand œuvre de Molière, de sa création mouvementée à sa très longue postérité. Ce n’est en effet pas un hasard (« ce n’est pas un hasard », on l’a compris, est l’alpha et l’oméga du commentateur que Marc Escola veut mettre à distance) de théoriser la correction d’une œuvre réussie en prenant une telle pièce pour exemple : non seulement c’est une comédie singulière qui contient toute une série d’anomalies au regard du théâtre classique (registre ambivalent, personnages superflus, structure hétérogène, dénouement improbable…), mais en plus l’histoire du Misanthrope n’est qu’une histoire de correction. On sait peu que la comédie de 1666 que l’on connaît est le résultat d’une réécriture par Molière d’une pièce méconnue de 1661, Don Garcie de Navarre : première et dernière incursion de Molière dans le genre sérieux de la comédie héroïque, Don Garcie, qui ne tint l’affiche que quelques jours, fut un des rares cuisants échecs de Molière. Le Misanthrope est donc « un Don Garcie revu et corrigé ».

Marc Escola revient ensuite sur la postérité inouïe de la pièce qui se donne à lire comme une longue réécriture, ou continuation, de l’histoire d’Alceste. C’est là que prend place la relecture qui va devenir incontournable, celle de Rousseau dans La Lettre à d’Alembert. Pour le philosophe, Le Misanthrope est l’histoire d’un malentendu : Alceste n’est pas le misanthrope qu’on nous annonce, il y a erreur sur la marchandise, Molière ayant travesti le caractère qu’il prétend exposer pour les besoins de l’intrigue et du genre. Alceste ne hait pas les hommes mais le vice, il ne s’emporte contre ses semblables que parce qu’il les tient trop en estime ; le vrai misanthrope, pour Rousseau, c’est Philinte, celui qui clame un amour du monde entier qui ne lui coûte pas cher.

L’histoire du Misanthrope et de ses lectures ne s’arrête pas avec Rousseau, bien que personne ne puisse par la suite ignorer l’anathème jeté sur Philinte. Marc Escola énumère quelques savoureuses continuations – ou actes VI – des aventures d’Alceste, prouvant une nouvelle fois la plasticité du personnage. Si la plupart des textes évoqués sont oubliés (et sans doute oubliables), le panorama fait traverser histoire des idées et des genres : défile un Alceste converti, un Alceste révolutionnaire, un Alceste cocufié de drame bourgeois, ou une improbable Vengeance de Célimène

Il ne s’agit pas que de la postérité factuelle de l’œuvre : Marc Escola termine en proposant à son tour de corriger Le Misanthrope. Articulant réécriture et continuation, il condense l’intrigue de Molière à trois actes en éliminant personnages et péripéties dispensables au regard de la poétique classique (opération indispensable mais coûteuse : plus de sonnet d’Oronte…), et invente deux nouveaux actes venant corriger le dénouement ambigu, faire tomber le masque de Philinte et intégrer la postérité du texte. L’auteur malicieux le reconnaît : sa version gagne en cohérence et en académisme mais sacrifie en grande partie le comique et l’ambiguïté de la pièce, qui font sa renommée. C’est plutôt le geste qui compte, dont il faut souligner la portée. La réécriture est ironique, la version corrigée de Marc Escola n’est pensée ni comme une réelle amélioration dans l’absolu ni comme une énième suite à jouer sur les planches. Sa tentative reste un texte critique, c’est en cela que l’on ne peut en aucun cas assimiler cette démarche à une volonté de « retour » à une démarche rhétorique : la critique créatrice demeure au service de la pièce. Imaginer autrement l’œuvre est une manière de faire ressortir en creux ses beautés, qui brilleraient par leur absence ; plutôt qu’une sortie tonitruante de la culture du commentaire, c’est un pas de côté que propose l’auteur.

L’intérêt de la démarche promue par Marc Escola est donc davantage pédagogique et méthodologique : en abordant l’œuvre canonique avec un œil de créateur et en se demandant comment c’est fait, quels ont dû être les choix et les sacrifices opérés par l’auteur, le lecteur est conduit à une toute nouvelle manière de lire. C’est se replacer dans la poétique explicite ou implicite de l’époque de rédaction (la poétique dramatique classique normative dans le cas de Molière) et, étant donné ces « règles du jeu », proposer de nouvelles solutions aux problèmes qui se sont posés. Il s’agit ainsi moins de se mettre à la place de Molière qu’à la place d’un auteur évoluant dans le même monde littéraire que Molière, qui se serait frotté au même sujet de comédie. On ménage ainsi une troisième voie entre une critique strictement philologique et une démarche héritière de la Nouvelle Critique ayant acté la mort de l’Auteur, entre critique génétique et théories événementielles de la lecture.

Marc Escola conclut son essai par un extrait d’une étonnante lettre à Alceste écrite par… Stanley Cavell qui revient sur l’énigme du personnage. Le philosophe américain remarque avec justesse que la pièce se conclut moins, comme on le dit souvent, sur le départ d’Alceste que sur les autres personnages s’apprêtant à aller le chercher : qu’incarne-t-il d’irremplaçable ? Pourquoi faudra-t-il sans cesse faire revenir ce personnage comme une nécessité ? Pour Cavell, la réponse est que derrière le misanthrope, Alceste représente surtout la jeunesse, l’adolescent refusant de sacrifier ses idéaux pour entrer dans le monde adulte. L’ambivalence jamais résolue à l’égard de ce personnage résulterait du fait qu’Alceste l’intransigeant, plus que le moraliste qui fait tomber les masques de la société policée du XVIIe siècle, incarne celui que l’on a été, avant de devoir choisir la vie d’adulte. Qui ne pourrait dire « Alceste, c’était moi » ?

Ce passage conclusif amène à relire tout le livre. Alceste, celui qui refuse de consentir à un monde figé, qui ne veut pas « s’adapter » ? Nous voilà revenus à la question des possibles. Donner la priorité au possible sur le réel, en critique littéraire comme ailleurs, c’est renouer avec le regard d’Alceste tel qu’il est vu par Cavell. Opposer une critique créative qui ne masque pas les défauts et les imperfections locales des œuvres, à une activité de commentaire passive face à un texte intangible, c’est rejouer le débat entre Alceste et Philinte dont Rousseau disait qu’il était le cœur de la pièce. Philinte est celui qui se positionne face au monde comme le commentateur face au texte : on ne peut que le justifier, there is no alternative. Ne dit-il pas à Alceste lors de la fameuse première scène que « c’est une folie à nulle autre seconde, / De vouloir se mêler de corriger le monde. » (I,1) ? Alceste, au contraire, c’est la culture rhétorique qui ne se contente pas de ce que sont les textes, qui ne se voile pas la face et rend, au texte comme au monde, sa contingence. Corriger, comme nous y invite Marc Escola, c’est bien se mettre dans les pas d’Alceste, retrouver l’esprit de celui qui est encore au seuil du monde adulte : vouloir améliorer la comédie dont il est le personnage est ainsi le plus bel hommage qui soit en cette année du 400e anniversaire de Molière.

Marc Escola, Le Misanthrope corrigé, éditions Hermann, « Fictions pensantes », décembre 2021, 198 p., 22 €