S’immerger dans le paysage : Joy Sorman et Maylis de Kerangal (Seyvoz)

Joy Sorman et Maylis de Kerangal, Seyvoz (détail couverture) @ éditions Inculte

Habitations insalubres, grotte de Lascaux, pont à Coca, Gare du Nord, hôpital psychiatrique : les livres de Joy Sorman et Maylis de Kerangal sont des arpentages d’espaces, profondeur géomorphique ou surface sociale tout ensemble. C’est cette sensibilité spatiale qui est le point de rencontre entre ces deux autrices : leurs deux imaginaires sensibles ont partie liée avec l’exploration d’un terrain et la saisie concrète d’une épaisseur de territoire. Car les romancières partent toujours d’un lieu, et une fois encore, c’est l’expérience d’un paysage, la découverte d’un horizon qui leste de concret l’imaginaire.

Cette épaisseur, c’est celle de Seyvoz, village imaginaire, englouti sous les eaux d’un barrage à l’heure de la modernisation à marche forcée du paysage français et du productivisme électrique. Dans ce roman qui creuse les envers du progrès, Tomi Motz, ingénieur mandaté pour contrôler les installations hydroélectriques du barrage, s’y rend : mais dès son arrivée tout se dérobe, personne n’est au rendez-vous et sa raison s’étiole à mesure des nuits trouées. Si le roman est puissamment documenté et puise dans le village de Tignes un souvenir ancré dans nos imaginaires, tout le travail de ce récit à quatre mains est de prendre la tangente de toute reconstitution réaliste, par de nombreuses lignes de fuite. D’abord, une ligne fantastique, puisque le protagoniste principal se retrouve dans un univers à l’atmosphère étrange, faite de messes basses, d’hôtel vide mais étrangement habité, de village sous les eaux, traversé par la silhouette d’une sirène. S’il fallait trouver des équivalences, on songe à la série Les Revenants ou au beau roman de Marie NDiaye Un temps de saison, pour dire cet engluement dans une atmosphère poisseuse. Ensuite, une ligne archéologique, car le roman est construit en chapitres alternés, soulignés l’alternance des couleurs de l’encre, tantôt noire, tantôt bleue : cette alternance construit par contrepoint et contrechamp la présence spectrale, rémanente pour ainsi dire, du village. Le roman se construit ainsi tout en confrontations temporelles, entre le temps moderne de la technique et le temps englouti des manières de faire. Sous le présent de l’ingénieur, s’énoncent les strates d’une histoire confisquée par un pouvoir centralisé, sommant la population d’abandonner le village et leur paysage : dernier mariage, déplacement des cloches de l’église, exhumation des corps du cimetière. C’est toute la mémoire abolie par l’ère des Trente glorieuses qui remonte à la surface, portée par un je indécis et comme fantomatique, qui semble s’inscrire dans une temporalité d’outre-tombe.

Tout le roman converge vers la dernière scène dans laquelle Tomi Motz plonge dans les profondeurs du lac artificiel : cet homme du monde horizontal, cet homme de l’énergie du travail, qui fait songer à Diderot dans Naissance d’un pont, retrouve des gestes archaïques déjà explorés dans Corniche Kennedy. C’est alors toute l’épaisseur de temps et de mémoire qu’il sonde verticalement, parfaite métaphore de cette écriture fouisseuse, qui empoigne les strates de mémoire. Mais c’est aussi cet homme du concret et du maintenant, qui se laisse presque happé par les traces englouties du village et par la silhouette mythologique, sinon archaïque, d’une sirène. Cette plongée romanesque dans un lieu archaïque mais légendairement habité permet de s’enfoncer dans un autre rapport à l’espace, qui tourne le dos à l’utilitarisme, qui crée d’autres interactions sensibles, et transfigure le village englouti en motif mythologique : la construction irréversible du barrage, la destruction sans réparation possible du paysage, la confiscation des mémoires trouvent dans cette plongée comme une issue par la force de l’image. Cette profondeur engloutie, entre légende et archaïsme, tourne le dos au présentisme ou à l’accélération moderniste pour édifier imaginairement une temporalité en suspens.

Le roman est porté par une langue à la fois ample et énergique, à la jointure exacte des deux œuvres : une manière de nommer le monde technique, d’être soucieux des gestes mais aussi de dire sans nostalgie les saccages subis par le paysage et les oblitérations contraintes d’une mémoire. C’est cette énergie-là qui porte le roman et qui lui donne une allure puissamment sensible, et politique également.

Joy Sorman et Maylis de Kerangal, Seyvoz, éditions Inculte, février 2022, 112 p., 12 € 90