Physiologies et dystopies: la fiction, prisme et référent du factuel

Nombre de romans américains parus ces dernières semaines rappellent l’essor et l’âge d’or français de ce genre (XVIIIè-XIXè siècles), un avènement lié à sa capacité à absorber le chaos, à classer un réel qui dépasse tout entendement et à tenter, sinon de le comprendre, du moins de le penser.
Deux microgenres romanesques semblent dominants dans ces publications récentes : les physiologies et les dystopies qui mêlent science et fiction pour mieux pour embrasser, classer et dépasser le réel. Tour d’horizon avec Garth Risk Hallberg, Lionel Shriver, Wednesday Martin et John Feffer.

Dystopies et physiologies pourraient apparaître comme des genres romanesques contradictoires, voire antagonistes : la physiologie se confronte au réel et y demeure, elle le pense en hiérarchisant ses éléments factuels. Pourtant elle le fictionnalise aussi, via les choix et sélections de ses prélèvements, via les amorces d’histoires que suppose toute description typifiée, via l’incarnation de types par le récit englobant que constituent peu à peu les vignettes en apparence juxtaposées.

L’autre genre, la dystopie, semble au contraire une assomption de la fiction — l’avenir prédit ne sera sans doute pas celui-là, un des buts inhérents à ce type de récit étant justement sinon d’infléchir le cours de l’Histoire du moins de supposer qu’elle sera autre que la version apocalyptique volontairement donnée de ce futur, qui tient d’un paradoxal conditionnel passé. En ce sens, la dystopie est bien, au même titre que la physiologie, un commentaire, sinon réaliste du moins factuel, du réel.

« L’effondrement est une forme de simplification soudaine, involontaire et chaotique », le chaos une grille de lecture : la citation de James Rickards (La Guerre des monnaies) est placée en exergue de la dystopie signée Lionel Shriver, qui, dans Les Mandible, brosse le tableau d’une Amérique profondément bouleversée, de 2029 à 2047, soit un nouvel ordre du monde regardé à travers le prisme d’une famille. Chaque membre de la dynastie Mandible réagit de manière différente au chaos, selon une temporalité extensive puisque Lionel Shriver remonte les généalogies familiales comme aux racines d’un mal particulièrement prégnant dans le présent de sa diégèse, tout en poursuivant le récit jusqu’au futur le plus hypothétique.

Dans Zones de divergence de John Feffer, une famille explosée, celle de Julian West, est elle aussi l’angle par lequel la fragmentation du monde, en cours, peut être pensée depuis un double futur. Non pas 2029 et 2047 comme chez Lionel Shriver mais 2022 (année de publication de l’opus magnum de Julian West) et 2050, présent de la diégèse, déployant les multiples chocs qui ont démantelé le monde que nous connaissons : la Grande Fragmentation de 2018, l’ouragan Donald, la Grande Panique de 2023, etc. Si l’on y songe un instant, ce futur est demain chez les deux auteurs (avec le même horizon, les années 2050), déjà sous nos yeux aveugles, considérant, comme nos politiques, que tout ce que nous constatons pourtant n’est qu’épiphénomène, « à la marge », alors qu’il s’agit d’une lame de fond qui va tout bouleverser. « La menace était là, juste sous nos yeux », écrit John Feffer, mais nous n’avons pas su, ou même voulu, (ré)agir. Voulons-nous vraiment que le monde ne demeure accueillant que dans de rares zones utopiques, le Nevada chez Shriver, l’Arcadie chez Feffer ?

Dans les typologies, qu’il s’agisse de Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord de Garth Risk Hallberg ou des Primates de Park Avenue de Wednesday Martin, l’empan n’est plus temporel mais sociologique, sériant non les étapes d’une crise (politique, écologique, financière ou historique) majeure mais les espèces et types composant un groupe social : la banlieue américaine chez Garth Risk Hallberg, les Hungate et les Harrison, voisins dans une banlieue middle class de New York et la upper class de Park Avenue chez Wednesday Martin, une adresse au cœur de Manhattan qui vaut pedigree et carte de visite, comme l’écrivait déjà Jay McInerney dans La belle vie (The Good Life, 2006) quand il explicitait où vit Casey, la meilleure amie de Corrine Calloway :

« Casey habitait au 740 Park, une adresse aux résonances talismaniques dans son monde très fermé. Cette simple adresse sur un Bristol Crane écru suffisait à consacrer la personne dont le nom était gravé juste au-dessus, à l’élever au rang d’une divinité ayant atteint les hauteurs des aspirations sociales de Manhattan » (trad. par Agnès Desarthe, éd. de l’Olivier, 2007, p. 250).

Casey, même inspirée de figures de la haute bourgeoisie new-yorkaise, demeure un personnage fictif, l’un des piliers d’une fresque romanesque, déployant, parallèlement aux existences de personnages clés les mutations de New York, sous le regard d’un romancier à la fois fasciné et caustique face à la comédie humaine qu’il (dé)construit.
Dans Les Primates de Park Avenue, il s’agit d’Américains peints par eux-mêmes, sur le modèle des physiologies du XIXè siècle français : l’auteur, par ailleurs chercheuse en sciences sociales et anthropologue, après avoir étudié les Massaï ou les Yanomani, centre son regard sur Park Avenue, territoire et milieu naturel des primates les plus riches de la planète, après avoir elle-même décroché le Graal, un appartement donc un numéro « aux résonances talismaniques », pour reprendre la formule de McInerney. Dans son ouvrage, Wednesday Martin conduit son lecteur à la rencontre de cette peuplade élitiste, aux housewifes surdiplômées et glamour, ce qui qui ne les empêche pas d’être aussi desperate que leurs comparses de banlieue, tant la quête d’une perfection sociale et familiale suppose de stress et angoisses. Dévouées à leurs maris (patrons de hedge funds) et leurs enfants (« babioles de luxe » dont la réussite sera, dès l’école maternelle, le signe de la grandeur de la lignée), ces « mamans geisha chic de Manhattan » s’affament volontairement et se bourrent de médicaments, d’alcool voire de drogues. L’« appartenance tribale » est « à double tranchant ».

Ce n’est donc pas seulement l’argent qui domine ce territoire et cette « tribu » — cette « arène sociale darwinienne », écrit McInerney dans Les Jours enfuis — mais la quête d’une perfection affichée, comme le montre Wednesday Martin, détaillant son propre apprentissage de ce milieu tant convoité (et pourtant hostile) et croquant habitudes et rites, mœurs et modes de vie de cet habitus. Tout est codifié : l’alimentation (sushis et cafè latte), lieux de rassemblement, flux migratoires saisonniers (Palm Beach, les Hamptons, Aspen), langage et habillement. Inspirée par Margaret Mead et Jane Goodhall qu’elle cite en prolongement et commentaire de ses observations new-yorkaises, Wednesday Martin mêle récit et anthropologue culturelle, d’un milieu social comme d’une certaine forme de maternité et de féminité, après avoir elle-même épousé « un autochtone ». « Ce récit, qui relate mes découvertes à partir du moment où j’ai érigé en expérience académique mon observation de la maternité à Manhattan dépasse la fiction. C’est le récit, vu de l’intérieur, d’un monde au sein d’un autre monde, d’un microcosme, et je pèse mes mots ».

Les Primates de Park Avenue raconte, par le menu, la quête d’un appartement sur l’avenue mythique, le parcours du combattant pour inscrire les enfants dans une Nursery School digne du statut social à afficher — et l’on pense aux premières pages de L’Erreur est humaine de Woody Allen, titre français de son Mere Anarchy (2007) — puis, signe ultime de son indigénisation (soit la fusion du chercheur avec la culture qu’il est sensé étudier, glissement qui le conduit à être l’un de ceux qu’il avait entrepris d’examiner et analyser avec distance), son obsession de posséder un Birkin, qui comme chacun devrait le savoir, n’est pas seulement un sac de chez Hermès, mais, comme les voitures pour les mâles, un objet hautement symbolique.

Les Primates de Park Avenue a fait grincer des dents lors de sa parution aux États-Unis, hérissant évidemment les membres de la tribu, agacés de voir leurs mœurs décryptées pour le vulgaire ou affiché le « coût annuel des dépenses en soins de beauté d’une femme de l’Upper East Side ». Il faut avouer, que même sans réflexe de caste, ce livre a de quoi provoquer une forme de dégoût : si l’ironie permet dans les premières pages d’éviter une indécence trop flagrante, l’épisode du Birkin passe mal, tant il est insupportable de narcissisme puéril et de mépris social. Demeurent les « Notes de terrain » sur Manhattan, cette « masse terrestre retranchée sur les plans géographiques, culturels et politique », « approximativement sept fois plus longue que large ». « Les insulaires les plus fortunés » y sont « en mesure d’investir massivement dans leur progéniture et d’inventer des codes sociaux et des rites complexes dont l’observance requière énormément de temps, de travail et de ressources ». « Les habitants de l’île vivent principalement à la verticale, ils fabriquent leurs logements directement les uns sur les autres ». Ils « sont d’origines géographiques diverses. Nombre d’entre eux ont quitté leurs groupes natals situés dans des villages lointains, plus petits, voire ruraux, une fois arrivés à maturité sexuelle pour immigrer sur l’île et augmenter ainsi leurs chances de réussite au plan professionnel, sexuel et marital. D’autres sont indigènes ; ils jouissent d’un statut plus élevé que les résidents non autochtones, surtout s’ils ont grandi dans certains secteurs de l’île et s’ils sont fréquenté certaines « huttes d’apprentissage » précises ».

Dans ces physiologies comme dans ces dystopies, la totalité s’analyse par le fragment, qu’il s’agisse de voir comment la carte du monde se recompose et se redessine depuis ses changements (Shriver, Feffer) ou comment une totalité peut être comprise depuis des vignettes, espèces et types. Dans ces deux microgenres romanesques, qui ont en commun de puiser dans l’ensemble des sciences humaines, de mêler les approches pour tenter de comprendre un ensemble, les empans (sociologiques, chronologiques) sont larges, le réel est intimement lié à la fiction, pour dire un chaos présent ou tenter de sérier ce qui dépasse d’abord l’entendement.

C’est par sa contestation première qu’est soulignée l’infinie puissance du romanesque, qu’est promue une assomption de la fiction, seule manière de dépasser un réel fragmenté, pensé comme tel. Ainsi, c’est chaque fois à travers une famille — en tant que cellule sociale ou historique — que l’histoire se raconte, la famille est le cadre connu par lequel se dit, en miroir, la fragmentation du monde et une « crise actuelle, apparemment terminale » (Feffer), ou une manière d’être au monde, qu’il s’agisse dans les deux livres commentés, de la banlieue ou de Manhattan. Mais ces deux microcosmes sociaux, comme ces extensions vers un futur dystopiques disent, par extension, beaucoup d’un présent plus large. D’ailleurs, si l’on se réfère aux Schlegel, à l’Athenaeum tel qu’il a été pensé par Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy (L’Absolu littéraire), le fragment — ici celui des vignettes, celui d’un monde fracturé, en morceaux — est le genre même du chaos, d’une épistémologie des crises et la fiction cette ironie permettant de penser le désordre, tout en lui conservant sa puissance de déconstruction, de réflexion et de contestation.

John Feffer, Zones de divergence, traduit de l’anglais (USA) par Maxime Berrée, éd. Inculte, 2017, 151 p., 17 € 90Lire ici l’article consacré au roman

Wednesday Martin, Les Primates de Park Avenue, traduit de l’américain par Morgane Sysana, éditions Globe, 2017, 320 p., 19 €

Garth Risk Hallberg, Vies et mœurs des familles d’Amérique du Nord, traduit de l’anglais (États-Unis) par Elisabeth Peellaert, Plon/Feux croisés, 2017, 144 p., 16 € 90 Lire ici l’article consacré au roman

Lionel Shriver, Les Mandible. Une famille 2029-2047, traduit de l’américain par Laurence Richard, éditions Belfond, 2017, 518 p., 22 € 50Lire ici l’article consacré au roman, accompagné d’un entretien vidéo avec Lionel Shriver