Sam Guelimi : la littérature comme toucher

Derrière l’inclassable revue Edwarda, revue à la croisée de la littérature et de l’érotisme, se tient Sam Guelimi, une jeune femme qui appose la singularité de sa signature à une aventure éditoriale se tenant à l’écart de l’échiquier actuel. Les revues de facture végétale, de nature animale ne peuvent que muer, évoluer, chercher des devenirs, subir des métamorphoses. Les premiers numéros d’Edwarda conçus par Sam Guelimi et John Jefferson Selve s’aventurent dans l’exploration des corps, des femmes sous l’angle de l’écriture et de l’image.

Dans le dernier numéro, le numéro 12 intitulé « Débuts et fins », Sam Guelimi nous livre une Edwarda acquise à une nouvelle formule chimique où la photographie reflue devant le texte. Actant la fin d’un cycle et le début d’une nouvelle forme de création, le creusement de l’image vers le levain des mots, le déport de l’image vers le verbe correspond à un glissement progressif du plaisir. Résolument en marge par sa passion pour les territoires du désir, de l’imaginaire et de l’ivresse de la littérature, innervée par la haute exigence d’une esthétique branchée sur l’érotisme lato sensu, Edwarda se tient dans les zones d’ombre, du clair-obscur. Confidentielle, sa ligne est celle de l’élégance, du mystère.

Avec Naissance d’une femme qui ouvre la nouvelle collection des Éditions Edwarda, la collection Climats, nous assistons à la naissance d’un écrivain, d’une parole poétique. Naissance d’une femme témoigne de ce changement de médium qui frappe la revue, d’une mutation rythmique : la photographe Sam Guelimi fait place à l’écrivain. Il y a moins un abandon (provisoire ?) de la photographie qu’un usage visuel, plastique de l’écriture. Instantanés d’une vie, art de la condensation et de l’ellipse, météorologie des affects traduits dans une prosodie affiliée à l’esprit du haïku, Naissance d’une femme tient d’un rituel fétichiste où les mots exercent une emprise tactile.

Souvent scandées par le nom de la rue où ils virent le jour (« Rue Guisarde », « Rue Dauphine », « Rue Saint-André-des-Arts »…), les courts textes se déclinent comme autant d’étapes initiatiques qui, davantage qu’une éducation sentimentale, délivrent une fable des origines (de soi, de l’amour), davantage qu’un récit d’apprentissage, sécrètent (au sens où un parfum libère ses effluves) les stases d’une évolution intérieure, d’un périple existentiel.

Nimbées d’un halo vaporeux, aérien, traversées par l’humour, les dix nouvelles, plus exactement les dix fragments d’un outre-discours amoureux interrogent l’acte d’écrire, de vivre, le fait d’être, les sortilèges du désir. Comme dix sephiroth, dix souffles poétiques qui phrasent les précipités de la vie d’une jeune femme qui s’autorise à être…

Au niveau de la disposition typographique, les silences rythment, enveloppent les phrases au fil d’un art de l’épure. Sam Guelimi réalise une condensation chimico-verbale, un resserrement du tissu narratif. Chaque phrase qui tombe est une gemme déposée par une Petite Poucette.

Se tenant bien au-delà de la pratique de l’auto-fiction, le « je » mis en scène est porté à sa valence cinématographique au sens où il n’y a de réalité qu’inventée, où l’imaginaire s’incarne : il n’y a de vécu que pris dans une gangue créatrice.

Absence au monde, solitude, attente, indécision, logique d’une prédation sexuelle entre les êtres, dérobade, peur des autres, de soi, du dehors, gourmandise des sens…. Construit selon le principe d’une économie de l’élégance, tout en grâce et en retenue, ce recueil soulève des points d’abîme, traque les jeux de l’être et du paraître, taille des aphorismes (« Impossible de vaincre qui refuse le combat », « Elle a vingt ans et la vie s’impatiente devant elle »), slalome dans l’obscénité du suggéré (« je suce ton silence »). Sa réalisation met en abîme la question centrale de la fiabilité des mots, de la foi qu’on peut leur accorder : « Peut-elle leur faire confiance à ces mots ? À leurs sons usés ? À leur sens trop étroit ? ». Apprivoiser les vocables, s’en approcher, c’est aussi faire l’épreuve de paroles qui sauvent :

« Miracle d’une parole.
D’un regard.               D’une vigilance vraie.

Savait-il, à cet instant, qu’avec
Ces simples paroles il me sauvait la vie ? » (p. 57).

Dans ces vignettes au souffle d’Orient, Sam Guelimi nous lance des phrases-petits cailloux qu’elle a longtemps retenues captives dans sa bouche avant de les sortir au grand jour.
Des phrases entourées typographiquement d’îlots de silence, à fleur d’ineffable,
des phrases trempées dans les heures/dans les heurs de la plus haute solitude,
des phrases-passerelles vers les autres, le monde, des phrases qui entrouvrent la citadelle que chaque être est pour lui-même,
des phrases qui rient de la gravité car elles ont apprivoisé l’apesanteur,
des phrases-échancrures d’une robe,
des phrases-femmes fatales prises dans un verbe fatal,
des phrases d’une extrême nudité qui frôlent, caressent le lecteur de leurs battements d’ailes.

Ces réminiscences d’instants épiphaniques, de rencontres sensuelles font retour sur la question « comment un être se construit-il, se déconstruit-il ? comment une femme s’invente-t-elle, s’égare-t-elle, se cherche-t-elle ? ».

Détournant l’extrait de Proust qui donne son titre à la collection (« Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats », Le Temps retrouvé), nous dirons qu’avec Naissance d’une femme « Une phrase n’est pas qu’une phrase, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats ». Mettant en œuvre le rasoir d’Occam dans le champ de la littérature, l’écriture de Sam Guelimi ne s’encombre d’aucun superflu, d’aucune digression : elle file comme une flèche de Diane, comme une foulée d’Atalante et recueille les fruits d’une cristallisation mentale. Si l’on cherche à définir sa stylistique, on avancera l’oxymore d’un ascétisme épicurien.

Du flot de la vie, du tumulte des eaux, des moments-phares sont prélevés, même si les phares ont ici moins pour fonction d’éclairer que, retournant à l’obscurité, de donner à rêver.

« Puisque tout semble perdu,
se dit-elle alors, je garderai
au moins la Perte », p. 64.

Soulignons enfin la beauté absolue de l’objet-livre, un livre-écrin qui se décline sous trois formules (pour chercheurs de trésors, pour aficionados du subtil et collectionneurs).

Sam Guelimi, Naissance d’une femme, Éditions Edwarda, coll. Climats, avril 2017, 74 p., 18 €

Revue Edwarda, n°12, « Débuts et fins », 96 p., 16 €

Dominique Ristori, Séances, Éditions Edwarda, coll. Coup d’œil, février 2016, 88 p., 26 €
Fidèle collaborateur d’Edwarda, Dominique Ristori cisèle avec brio trois textes de fiction autour d’œuvres cinématographiques de Kurosawa, David Cronenberg et Nuri Bilge Ceylan.

David Cronenberg dans Séances

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