Le monde après Trump : Zones de divergence de John Feffer

En 2020, l’universitaire Julian West a publié un essai devenu un best-seller, Zones de divergence, constat et prédiction de « la descente vertigineuse du monde dans le chaos », initiant un nouveau domaine de recherche, la géo-paléontologie.
« Tout le monde aime les histoires qui font peur », poursuit Julian West vingt-cinq ans plus tard, alors qu’un « « événement climatique extrême » connu sous le nom d’ouragan Donald » a balayé les États-Unis.
2050, un cauchemar s’il en fut jamais ?
La sidérante dystopie de John Feffer, mise en perspective de notre présent depuis un double avenir, donne à faire peur comme à réfléchir à l’avenir que nous voulons construire, qu’il soit environnemental ou politique, si tant est que l’on puisse différencier les deux.

En 1771, Louis-Sébastien Mercier publiait 2440, un rêve s’il en fut jamais, prédiction d’un monde de l’après, construction imaginaire et littéraire d’une utopie, d’un Paris potentiel de la modernité, technologique et politique. Quand John Feffer, en 2016, écrit Splinterlands, l’utopie et le rêve tournent au cauchemar. Penser le futur, c’est dire une catastrophe annoncé, un nouveau déluge, une fin possible : en 2022, un ouragan, Donald, a détruit une partie des États-Unis. Assis sur le toit de sa maison, Julian West a vu les prédictions de son essai Zones de divergence largement dépassées par les faits. Il regarde « les meubles des voisins dériver dans la rue » et ne voit pas « comment les choses auraient pu être pires. Tout ce que je possédais était sous les eaux. La capitale de mon pays était en ruine. Notre mère la Terre exerçait sa vengeance sur ses habitants les plus arrogants ».

Le ciel est tombé sur la tête de la population américaine et l’universitaire a vu tout ce qu’il avait construit s’écrouler : sa femme l’a quitté pour vivre dans une communauté autarcique (l’Arcadie), ses enfants vivent à l’étranger — Aurora à Bruxelles, Gordon en Chine et Benjamin au Moyen-Orient. La catastrophe est donc double, collective et intime, et le pire est sans doute encore à venir. « Nous n’avons toujours pas vu la fin », même si Julian West est, lui, proche de la sienne. Malade, diminué, il décide de rendre virtuellement visite à ses enfants, sur trois continents, manière de livrer un nouvel état du monde comme de prendre congé de sa famille. Sa tournée d’adieu passe par l’Europe et Bruxelles (une zone de guerre), l’ex-Chine dans la région du Ningxia (autonome depuis le Soulèvement du Milieu en 2029), l’Afrique et Gaborone ; elle prend la forme d’un commentaire de nos dérives financières, politiques, religieuses à l’échelle mondiale.

« Dans ce qui est peut-être le crépuscule de la civilisation, j’ai (…) une histoire à raconter, même s’il n’y a personne pour l’entendre. Je manque de temps (…).
J’étais un professeur d’université entre deux âges lorsque j’ai pratiquement créé la géo-paléontologie, en 2020 (…).
Ce que nous faisons, nous autres géo-paléontologues, consiste à fouiller dans les archives afin d’exhumer ce qui a disparu : tous les empires, les fédérations, les unions territoriales qui se sont éteints comme les dinosaures. Nous nous demandons comment ces puissances ont été mises à terre. Nous regardons les petits fragments qu’il en reste pour tenter de reconstruire les géants d’autrefois. Pendant les années 2020 et 2030, quand les géants des temps modernes tombaient à droite et à gauche, nous faisions fureur, moins en raison de notre perspicacité d’historiens que de notre supposé don pour les pronostics (…). Maintenant que chacun est habitué au monde tel qu’il est, on s’intéresse moins à la façon dont il est advenu. Et ma profession est vouée à court terme à l’extinction, comme son sujet
. »

 


Oubliez tout ce que vous imaginez du futur, vous qui entrez dans ce livre, et perdrez tout espoir face à « ce qui est peut-être le crépuscule de la civilisation » : la capitale des USA n’est plus Washington (sous les eaux) mais Kansas City, le Midwest n’est plus le grenier du monde depuis la grande sécheresse, des millions d’Américains ont été contraints à la migration, nouveaux Joad, nouveaux Raisins de la colère. La carte du monde est autre, et pourtant si prévisible, quand on pense aux soulèvements nationalistes, aux désirs d’autonomie, à l’effondrement programmé du système financier post-Bretton Woods —« les hommes n’ont pas créé l’évolution, c’est l’évolution qui nous a créés. En revanche, nous avons créé les marchés » —, au réchauffement climatique et à l’extinction progressive des espèces. Le passé qu’étudie Julian West est bien notre présent.

On peut lire Zones de divergence pour ses apocalypses et une analyse dont l’acuité laisse pantois : son commentaire d’une fragmentation du monde, en particulier, donne à réfléchir. Parmi ses artisans, que West nomme les « prophètes de la désintégration », un chapelet de noms connus : Donald Trump, Recep Tayyip Erdogan, Viktor Orban, Vladimir Poutine, Shinzo Abe, Abdel Fattag al-Sissi, Marine Le Pen…

C’est en 2018 qu’a lieu « la grande fragmentation », en grande partie annoncée par les géo-paléontologues, dont Julian West, spécialiste de l’ère post-1989, « cette lointaine période où les brusques élans d’espoir furent rapidement douchés par de sévères déceptions ». 1989 ou la liberté et l’indépendance des peuples, les murs qui tombent ? non, « les premiers signes du nouvel esprit nationaliste qui allait dominer notre avenir », avec le redécoupage des frontières, en Asie, en Afrique, le soulèvement du Moyen-Orient, etc. « En effet, après 1989, une étrange convergence idéologique semblait avoir eu lieu. Fini l’affrontement bipolaire entre communisme et capitalisme ».
Cela aurait pu être un bien mais au lieu de prendre le meilleur des deux systèmes, on a combiné l’autoritarisme politique et la concurrence économique exponentielle, « l’amalgame du pire des deux mondes ».

Pourtant, au-delà de ses anticipations et spéculations, le roman de John Feffer vaut aussi pour sa construction et ses brillants jeux de miroir, fragments et éclats d’un monde crépusculaire : Zones de divergence, on l’a compris, est un double titre. Deux essais à vingt-cinq années d’intervalle, un discours et un récit sans cesse mis en perspective par un métadiscours, dans un roman lui-même titré Zones de divergence, dans la traduction française de Splinterlands (par Maxime Berrée), manière de tenter de trouver une lumière dans ce chaos général, tâche difficile tant « les intellectuels sont aveugles à la connaissance qui pourrait les libérer. Quand ils finissent par accéder à cette connaissance, il est en général trop tard ». Ce sont les strates de discours qui permettent ici la lucidité, non seulement le regard rétrospectif que Julian West porte sur ses propres écrits mais le commentaire, en notes, d’un autre narrateur, refusant d’être dupe du discours que construit West, de ses justifications personnelles comme de ses relectures orientées. Ces Zones sont aussi un feuilleté, la juxtaposition de temporalités, de fragments et de points de vue, composant un récit glaçant et formellement sidérant.

Ainsi « la grande fragmentation a eu lieu » : c’est elle que John Feffer met sous nos yeux. Et si certains éléments sont évidemment (encore) fictifs — l’ouragan Donald, la côte Est des USA sous les eaux, le Grand Tsunami de l’Oregon en 2019, les grandes puissances mondiales démantelées, les événements politiques du futur proche —, d’autres sont déjà là, sous nos yeux aveugles : L’Europe saturée de réfugiés qui s’écroule, le réchauffement climatique, la montée des nationalismes, l’euroscepticisme, le terrorisme islamiste ne sont pas seulement les titres noirs de journaux que nous parcourons comme des épiphénomènes ; ce sont des phénomènes de fond, tous liés, ainsi que les analyse John Feffer, par ailleurs spécialiste des relations internationales, dans ce premier roman sidérant de maîtrise et de virtuosité, empruntant le meilleur des genres romanesques constitués (confession, anticipation, spéculation, analyse) comme des grands mythes de la création ou de l’apocalypse pour les dépasser et construire Zones de divergence.

A la fragmentation en crescendo du monde correspond un livre lui-même fragmenté, entre passé et double avenir, vision collective et intime, parcourant les continents, déployé entre plusieurs voix qui parfois se contredisent, mise en lumière de la complexité de toute vérité, jamais univoque, et image de la perte : Zones de divergence n’est pas seulement le roman de John Feffer que nous avons entre les mains mais ce livre de 2020, in absentia, le magnum opus de Julian West que le lecteur reconstitue depuis les bribes citées et commentées, une image dans le tapis en somme, anamorphique, parlant d’un monde qui est déjà le nôtre.

Cette tectonique des plaques, depuis une multitude de secousses dont nous avons refusé de comprendre qu’il s’agissait bien d’un séisme, serait-il visionnaire, vraiment ? Ce panorama du monde disloqué de demain est une lecture d’aujourd’hui, une alarme, mais surtout une sacrée claque de lecture. Il faut lire Zones de divergence et entendre Julian West, le vieil homme et l’amer panorama d’un monde au bout de sa course, « liquide » : « nous n’avons pas le luxe du temps ». Lire Zones de divergence, c’est déjà réagir.

John Feffer, Zones de divergence, traduit de l’anglais (USA) par Maxime Berrée, éd. Inculte, 2017, 151 p., 17 € 90

A lire, dans Libération, le grand entretien de Frédérique Roussel avec John Feffer.
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