C’est Daniel, paresseux, fétichiste et paranoïaque, qui nous embarque dans le dernier roman de Gaëlle Obiégly. Une chose sérieuse est d’abord une interpellation, monologue adressé à un tu qui nous appelle et nous met en garde en même temps : « Tu espères que de ce moment passé ensemble il sortira une chose sérieuse. Tu peux toujours courir. Ou bien si, tiens, tu vas la connaître. Mais alors, accroche-toi. »

Brûlées, d’Ariadna Castellarnau, peut se lire comme une dystopie mais aux contours flous, une dystopie atopique en quelque sorte. Il n’est pas question de régime politique particulier ni d’époque clairement située – seulement d’un « mal » qui s’étend et gagne chaque être, chaque lieu, chaque chose. Les vies, le monde deviennent ce mal, le sont devenus, le deviendront.

Friedrich Kittler (2009)

Friedrich A. Kittler est, selon ses propres dires, un enfant de la guerre, et pratiquement toute sa recherche a porté sur le rapport étroit ou la rétroaction/feed-back, comme il l’appelle, entre technologies de guerre et technologies de média. Média sans « s », ce n’est pas une coquille, car le terme sort à la fois de la conception des présocratiques de médium, les premiers étant les quatre éléments, dans le sens d’un moyen de passage, et de son extrapolation vers d’autres moyens, plus abstraits, moyens de stocker, de transmettre et de traiter de l’information. La guerre et ses techniques étant les premiers à développer et faire évaluer ces média, la conclusion de Kittler semble s’imposer. Mais pour avoir creusé cette question pendant plusieurs décennies, Kittler sait aussi que cela ne suffit pas pour combler une vie.

Entre la fiction et le réel, les frontières sont poreuses. Les dystopies semblent s’épanouir dans la première. Tellement, même, qu’il devient difficile de penser que leur abondance, en ce début de XXIe siècle, soit sans rapport avec le contexte où elles s’expriment. Tensions sociales et politiques, emportements et envahissements techniques, féodalisations économiques, dégradations écologiques (liste évidemment non exhaustive) paraissent redonner des conditions historiques favorables à ces descriptions de sociétés ayant déraillé du chemin du progrès collectif : littérature, cinéma, jeux vidéo et autres supports culturels les ont largement accueillies.

 

Dalibor Frioux

Que serait le monde de l’après pétrole ? Telle était la question centrale du premier roman publié par Dalibor Frioux, Brut.
L’arrêt semble le concept central de son univers romanesque jusqu’ici, en témoigne également Incident voyageurs, son deuxième livre, prenant pour prétexte un RER au point mort depuis des années : « On était tous là par hasard, fermés comme des huîtres ».
La rame du RER devenu espace (dys)topique et fictionnel ou le « coup de pompe » de la fin de l’épopée de l’or noir sont des fables sur nos destins collectifs. Un incident crée un déséquilibre, la dystopie est invitation à la réflexion, dans et par le roman.

« Du nerf. Il faut que je raconte cette histoire. Il faut que j’essaie de comprendre en mettant les choses bout à bout. En rameutant les morceaux. Parce que ça ne va pas. C’est pas bon, là, tout ça. Pas bon du tout ».
La narratrice du dernier roman de Marie Darrieussecq, Notre vie dans les forêts, témoigne d’une situation de crise, plurielle. Tout se fragmente, le monde tel que nous l’avons connu, celui dans lequel elle a, elle aussi, vécu, son propre corps et tout ce qui pourrait ressembler à un avant clairement identifiable.

Il y a beaucoup de choses à dire sur l’adaptation télévisée du roman culte de Margareth Atwood diffusée sur OCS Max depuis le 26 juin dernier. Dire comment d’un livre paru pour la première fois en 1985, une plateforme américaine de vidéo à la demande a tiré ce qui est probablement une des meilleures séries télé de ces dix dernières années. Dire pourquoi le livre est réédité chez Pavillons Poche avec un bandeau proclamant « le livre qui fait trembler l’Amérique de Trump ». Dire, enfin, la dystopie comme prisme des peurs et des aspirations du monde actuel.

Nombre de romans américains parus ces dernières semaines rappellent l’essor et l’âge d’or français de ce genre (XVIIIè-XIXè siècles), un avènement lié à sa capacité à absorber le chaos, à classer un réel qui dépasse tout entendement et à tenter, sinon de le comprendre, du moins de le penser.
Deux microgenres romanesques semblent dominants dans ces publications récentes : les physiologies et les dystopies qui mêlent science et fiction pour mieux pour embrasser, classer et dépasser le réel. Tour d’horizon avec Garth Risk Hallberg, Lionel Shriver, Wednesday Martin et John Feffer.

Lionel Shriver © Diacritik

Tout roman de Lionel Shriver est un coup de semonce. L’auteur de Let’s talk about Kevin ne connaît pas la demi mesure. Son art du récit tient du poil à gratter voire du vitriol. Qu’elle s’attaque aux faux semblants intimes ou collectifs, à la violence sociale, à la maladie, au couple, ou à l’obésité, elle écrit ce que l’on préférerait sans doute ignorer et ne craint pas, en entretien, de dire tout haut ce que beaucoup tairaient, par volonté de ne pas franchir les limites du politiquement correct ou du plus confortablement commercial.
Rencontre autour de son dernier livre, Les Mandible, qui se déroule dans une Amérique devenue une « nation paria », intrigue futuriste et dystopique qui raconte « surtout ce que les gens redoutent au présent ».

En 2020, l’universitaire Julian West a publié un essai devenu un best-seller, Zones de divergence, constat et prédiction de « la descente vertigineuse du monde dans le chaos », initiant un nouveau domaine de recherche, la géo-paléontologie.
« Tout le monde aime les histoires qui font peur », poursuit Julian West vingt-cinq ans plus tard, alors qu’un « « événement climatique extrême » connu sous le nom d’ouragan Donald » a balayé les États-Unis.
2050, un cauchemar s’il en fut jamais ?
La sidérante dystopie de John Feffer, mise en perspective de notre présent depuis un double avenir, donne à faire peur comme à réfléchir à l’avenir que nous voulons construire, qu’il soit environnemental ou politique, si tant est que l’on puisse différencier les deux.

 

Eiríkur Örn Norđdahl

Peut-être l’œuvre d’Eiríkur Örn Norđdahl est-elle tout entière centrée sur la notion de temps, indissociable d’une entreprise romanesque, bien sûr, ici élevée en prisme de toute saisie du monde, des hommes et du rapport entre le premier et les seconds.
Après Illska Le mal, une analyse aussi percutante que provocatrice du rapport entre l’Holocauste et nos dérives contemporaines, les éditions Métailié publient Heimska, la stupidité, dans une traduction d’Eric Boury, dystopie de la surVeillance, « dystopie ou probablement cauchemar ».

Ikigami préavis de mort

Se laisser mourir pour permettre aux autres d’apprécier la valeur de la vie, voilà ce que prône le gouvernement dans lequel s’inscrit Ikigami : Préavis de mort, de Motorō Mase. Dans le futur proche d’un pays calqué sur le Japon moderne, est entrée en vigueur « La loi pour la prospérité nationale ». Derrière ce nom politiquement correct se cache le moteur vrombissant de la dystopie que Motorō Mase construit. Chaque enfant se voit injecter un sérum dont certains échantillons seulement sont contaminés et provoqueront la mort des plus malchanceux entre l’âge de 18 et 24 ans. Le gouvernement déclare que voir des vies s’arrêter réveille l’envie de vivre, sans preuves à l’appui ni que nous, lecteurs, connaissions clairement le contexte socio-politique dans lequel la loi a été acceptée.

Alexandre Civico
Alexandre Civico

La terre sous les ongles (Rivages, 2015), premier roman d’Alexandre Civico, était un roman des frontières, spatiales et linguistiques, le récit d’une traversée comme d’un retour à soi, le long d’une autoroute vers le Sud épousant une faille intérieure, un roman des lieux aussi, de ceux qui vous construisent autant qu’ils vous détruisent. Une langue dense épousait l’asphalte et la remontée des souvenirs, quand les heures passent « avec une lenteur de mélasse. Une lenteur brune ». Après un tel premier roman, la curiosité est évidemment grande de découvrir de quelle manière un univers littéraire se poursuit et se construit en révélant ses lignes de force, ses obsessions. Alors que La Peau, l’écorce vient de paraître, toujours chez Rivages, rencontre et entretien avec un écrivain qui affirme décidément sa singularité.